La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

lundi 27 février 2006

Nanomonde : entre science et fiction. Quels acteurs, discours et enjeux ?

Je retiens plusieurs choses du débat public organisé par Vivagora jeudi dernier. Sur la forme :

  • il n'est jamais facile de modérer/animer un tel débat, et de trouver le bon équilibre entre didactisme et échange d'idées, tout en évitant le dialogue de sourds ;
  • il y a le problème des participants qui contestent le sujet et/ou les termes même du débat ;
  • il est difficile de se tenir au sujet du débat, celui-ci ayant en l'occurence débouché sur "Nanotechnologies, quels choix technologiques pour quelle société ?" alors qu'il s'agissait du thème général des six séances de débat.

Sur le fond, j'ai été horrifié par la prétention des scientifiques et chercheurs invités ("Je maîtrise le sujet"), alors que la science est une école de l'humilité et de la patience. Etonné aussi, par le décalage entre leur discours naïf ("La science ne promet rien, voici ce que nous faisons concrètement dans nos laboratoires") et leur comportement (les promesses étant le fond de commerce qui garantit les bourses de recherche, l'intérêt des politiques etc.).

Après avoir assisté à  un tel débat et avoir vu la démocratie scientifique en action, il est frappant de tomber par hasard sur ce communiqué de Cordis :

L'on ne dispose pas, pour le moment, de preuves suffisantes pour dire si les nouvelles applications des nanotechnologies dans le secteur agroalimentaire seront bien acceptées par les consommateurs. Toutefois, l'expérience tirée des aliments génétiquement modifiés laisse penser que convaincre les consommateurs des mérites de techniques alimentaires qu'ils ne comprennent pas pleinement pourrait représenter un défi considérable. (C'est moi qui souligne)

N'est-il pas rétrograde et naïf que de croire encore à  une science qui ne viendrait que d'en haut, distribuée par des chercheurs tout-puissants à  un public ignorant qu'il faudrait absolument éduquer ?

samedi 18 février 2006

Où l'on apprend que le mode de communication de la science n'est pas neutre...

Les associations citoyennes qui s'emparent de la question de la recherche scientifique ou des thématiques sociétales liées à  la science — comme le MDRGF — n'hésitent pas à  puiser dans la littérature scientifique pour appuyer leur argumentation, et c'est tant mieux. Puisqu'elles situent le débat sur le terrain de la science, autant s'y "battre" avec les mêmes armes. C'est tant mieux aussi que la croissance des revues en accès libre leur ôte la barrière des abonnements hors de prix et rende cette information librement accessible.

Cependant, ces associations ne sont pas forcément conscientes des imperfections même du système de communication scientifique, qui peuvent biaiser toute la discussion. Je m'explique. Comme le souligne un courrier publié dans Nature du mercredi 15 février, il est souvent très difficile — voire impossible — de publier des résultats dits "négatifs", montrant par exemple l'absence de contamination d'OGM d'un champ à  un autre. Et ces résultats peu excitants sont rarement repris par la presse généraliste. A l'inverse, une étude démontrant une contamination pourra faire la "une" de Nature et sera largement reprise.

Autre biais souligné dans un courrier à  Nature, lorsqu'une étude est publiée et largement commentée par les médias — comme celle sur la toxicité du maïs Bt sur le papillon Monarque aux Etats-Unis ou sur la contamination du maïs sauvage par du maïs OGM au Mexique —, une étude qui la dément quelques mois ou années plus tard ne paraît pas forcément dans la même revue à  fort impact que l'étude originale et bénéficie rarement de la même audience. D'où des résultats qui sont encore et toujours assénés alors qu'ils ont été largement infirmés par la suite, mais dans l'indifférence (presque) générale.

Or si la publication des résultats — que l'on suppose a priori neutre et "démocratique" — est fondamentalement biaisée, la discussion citoyenne n'en est que plus truquée. Sans que l'on en ait forcément conscience... Peut-être faudrait-il donc plutôt se fier à  la littérature secondaire, comme les rapports de l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA), qui passent au crible la littérature existante et l'éclaire des connaissances des experts. Mais on revient alors au problème de la confiance que l'on veut bien accorder à  l'expertise publique...

mercredi 15 février 2006

Journée "Culture scientifique, définitions, évaluations"

Je signale une manifestation très alléchante qui aura lieu le 8 mars prochain, la 5ème journée d'étude de l'école doctorale "Savoirs scientifiques" dirigée par le philosophe des sciences Dominique Lecourt. Intitulée Culture scientifique, définitions, évaluations, elle propose d'interroger la nature même de la transposition « vulgarisatrice » de la science, ainsi que l'impact des actions de médiation sur la structuration des connaissances scientifiques hors et en contexte scolaire.

La culture scientifique se pose aujourd’hui comme une condition pour l’exercice d’une citoyenneté responsable. Outre l’urgence déclarée d’encourager l’appétence des jeunes pour certains parcours en désamour, il est essentiel d’aiguiser l’esprit critique de tous tout en garantissant à  chacun un fond commun de connaissances scientifiques, sorte de garde de fou de l’irrationnel. Et si l’enseignement scientifique ne cesse d’être repensé, il ne peut garantir à  lui seul l’acculturation scientifique de chaque citoyen.

Dans les faits, les voies d’accès à  la culture scientifique sont nombreuses et diverses. Qu’elle s’exprime à  travers les médias (magazines, émissions télévisées ou radiophoniques), ou dans les espaces spécifiques de diffusions (Ecole, musées, CCSTI, associations), la science apparaît souvent appétissante, mais elle s’y trouve aussi parfois malmenée. Pourtant, tous les acteurs de la culture scientifique, qu’ils soient ou non institutionnels, partagent la même ambition : transmettre un savoir à  la fois accessible et rigoureux.

L'entrée est libre, de 9h à  18h, Université Paris 7 Denis-Diderot, 2 place Jussieu (5ème) ” salle Jacques Monod (tour 42 au rez-de-chaussée). Malheureusement pour moi, je ne pourrai m'y rendre...

jeudi 9 février 2006

"ADN des vitamines"

Je ne souhaite pas jeter la pierre aux journalistes scientifiques, qui font (globalement) du bon travail et sont indispensables à  nos démocraties. Mais dans un article paru dans ''Libération'' le 5 mars 2005, la journaliste Laure Noualhat évoquait l'ionisation des aliments et la réaction de certaines associations de consommateurs. En abordant l'aspect purement scientifique du sujet, elle mentionna l'"ADN des vitamines" — qui n'existe nullement puisque le seul ADN est celui des êtres vivants et se trouve dans les cellules, alors que les vitamines sont des composés chimiques inertes divers. Heureusement, elle fit paraître un erratum le lendemain, et on lui pardonne cette erreur d'inattention. Malgré tout, c'est une erreur grossière à  peine envisageable — demandez à  n'importe quel élève de collège —, sans parler des relectures qui sont faites et du rôle des directeurs des rubriques (en l'occurence, la rubrique "Santé").

[Merci à  Benjamin qui a attiré mon attention sur cet article.]

jeudi 2 février 2006

Naturel et artificiel

Le prochain Café science & citoyens organisé par l'association Mille et une sciences aura lieu à  Lyon le lundi 6 février et sera consacré à  la question de la différence entre naturel et artificiel. Excellent thème : on ne compte plus les exemples de la vie courante où cette confusion est faite — quand "chimique" n'est pas utilisé comme synonyme encore plus péjoratif d'"artificiel", alors que le naturel aussi est "chimique". Comme le formule mieux que moi Richard-Emmanuel Eastes (document pdf, 192 ko):

Dans le langage courant, ce qui est « chimique » est en général connoté négativement : au mieux, c’est anti-naturel et au pire, une source de dangers pour la santé et l’environnement. C’est d’ailleurs les deux sens principaux qu’il convient de distinguer dans la perception de ce terme par nos concitoyens : « chimique » contient à  la fois l’idée d'artifice (Bernadette Bensaude-Vincent parlera de factice) et l’idée de risque. Ces deux conceptions se mêlant généralement pour conduire à  une vision simpliste qui revient à  donner à  l’acception courante du mot chimique le sens de : C’est artificiel, donc potentiellement malsain (…) : il convient ici de ne pas négliger l’importance du mot « potentiellement ». Car les détracteurs du « chimique » acceptent souvent bien volontiers de se soigner à  l’aide de médicaments ou d’utiliser des objets qui contiennent des matières plastiques. Ce qui est en cause ici n’est pas nécessairement de l’ordre du rationnel (ce qui complique encore la tâche des chimistes, rompus à  l’objectivité et à  la logique scientifiques) : ce sont essentiellement des valeurs et des peurs.

Et l'association Mille et une sciences d'annoncer :

Le clivage commun qui existe entre « naturel » et « artificiel » est foncièrement connoté d'un jugement de valeur : Ce qui est naturel est bon alors que ce qui est artificiel est mauvais. Quelle conception a-t-on de ce qui est naturel et de ce qui ne l'est pas ? Il sera intéressant de mieux comprendre ce qui se cache derrière ce jugement de valeur, ses fondements historiques ou culturels,… et leurs conséquences.

Une molécule de vanilline synthétisée, identique avec celle extraite du bâton de vanille, est artificielle parce qu'elle est créée par l'homme. Mais le bâton de vanille, n'est-il pas issu d'un plant de vanille arrosé, nourri et soigné par l'homme ? Ce bâton de vanille n'est-il donc pas lui aussi artificiel ?

Lorsque des croisements génétiques s'opèrent entre espèces, qu'une bactérie vient parasiter un autre organisme on considère qu'il s'agit de phénomène naturel. Lorsque c'est l'homme qui choisit de le faire, la mutation devient artificielle. L'homme est-il un être vivant « hors-nature » ? Pourquoi exclue-t-on son action du champ de la nature ? L'homme n'est-il pas non plus un « produit naturel » au même titre que le soleil, l'eau, l'air… ?

Avis aux lyonnais... et si l'un de mes lecteurs y participe, je publierai avec plaisir un compte-rendu ici ;-) !