La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

vendredi 19 mai 2006

Accélération de la montée des eaux : vraiment ?

Voici ce qu'affirmait Jean-Marie Pelt dans "CO2 mon amour" sur France Inter, samedi 22 avril, à  propos du réchauffement climatique et de la hausse du niveau des mers :

Actuellement, les satellites nous permettent de mesure la montée [des eaux], qui est de 0,2 mm/an ; ça fait 20 cm/siècle. Mais c'est plus qu'au siècle précédent où c'était 15 cm. Et c'est plus qu'au siècle avant où c'était 10 cm. Donc il y a une tendance à  l'accélération !

Deux erreurs :

  • 0,2 mm/an ne fait pas 20 cm/siècle mais 2 cm/siècle. Il doit donc s'agir de 2 mm/an ;
  • le calcul montre que la hausse relative de 10 à  15 cm est de 50% et la hausse de 15 à  20 cm de 33%. Il ne s'agit donc pas d'une accélération mais d'un ralentissement !! En valeurs absolues, l'augmentation n'est pas non plus en accélération mais constante avec +5 cm/siècle. Ceci n'enlève rien à  l'inquiétante hausse observée, mais ne justifie pas un discours erroné...

lundi 15 mai 2006

Media Doctor

Pour lutter contre le disease mongering évoqué précédemment, des universitaires et cliniciens du Newcastle Institute of Public Health ont lancé une vigie Internet sur la qualité des informations médicales : Media Doctor Australia. Décortiquant la presse quotidienne, ils notent chaque article selon les critères de nouveauté, de justification de ce qui est avancé, de quantification des bienfaits du médicament et de ses méfaits, des sources d'information, de l'angle d'attaque etc. et justifient leurs notes par un bref commentaire.

Par exemple, un article de ninemsn.com, relatant une étude américaine montrant qu'un médicament contre l'ostéoporose peut être utilisé avec peu d'effets secondaires pour réduire les risques de cancer du sein, est passé à  la moulinette et reçoit une note de 3/5. Commentaires : le journaliste reste dans une perspective américaine et omet d'adapter le résultat de l'étude au contexte australien, en mentionnant par exemple un médicament qui n'est pas enregistré en Australie. D'autre part, le journaliste donne les effets secondaires de manière relative et non absolue.

Un graphique permet de visualiser la tendance générale ou par journal et voir s'il y a un progrès ou non !!

Excellent site qui prouve que le problème est pris au sérieux par les experts et qu'Internet peut être utilisé comme moyen de communication et de mise en garde. Evidemment, on peut regretter la couverture 100% australienne ; des équivalents existent cependant au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et au Canada. Il ne manque qu'un équivalent en français, des candidats pour se lancer ?

vendredi 12 mai 2006

Les journalistes, entre big pharma et patients

Alors que la concurrence fait rage entre les entreprise pharmaceutiques et que les patients sont de plus en plus informés et n'hésitent plus à  suggérer à  leur médecin tel traitement ou tel diagnostic, les journalistes scientifiques ont une responsabilité accrue. Entre le marketing acharné des big pharma et la rigueur scientifique, ils peuvent parfois pencher dans un sens qui va suggérer au lecteur qu'il est atteint de la maladie décrite ou que son salut réside dans le nouveau traitement présenté. Il s'agit de ce que l'on nomme le disease mongering, défini comme le fait de "vendre une maladie dans le but de vendre des médicaments". Des exemples de maladies ou affections qui ont été ainsi vendues ? Les problèmes d'érection masculine, l'anxiété sociale, l'alopécie ou le syndrome du côlon irritable. Des maladies qui existent bel et bien mais présentent l'avantage marketing d'être difficiles à  définir et quantifier, sont plutôt chroniques et peuvent être une conséquence naturelle du vieillissement ou de la variabilité humaine. Sans parler du cholestérol, simple facteur de risque, présenté comme une maladie en soi.

Le numéro d'avril 2006 de la revue PLoS Medicine a été entièrement consacré à  cette question. Une étude s'intéresse notamment à  33 articles de journaux sur le syndrome des jambes sans repos (restless leg syndrome). Ces articles ont été écrits après une campagne de communication fracassante (plusieurs millions de dollars) de GlaxoSmithKline pour vendre sa molécule ropinirole (Requip®), présentée comme le premier et unique traitement contre ce syndrome. Les auteurs de l'étude rapportent que les journalistes exagèrent les bénéfices du traitement, exagèrent la gravité du symptôme (en mentionnant par exemple que c'est un facteur de suicide) et restituent l'information sur la forte prévalence de la maladie dans la population, sans analyser dans le détail les preuves de ces affirmations (alors que les critiques existent). Il leur manquerait donc une bonne dose de doute systématique scientifique.

Comme le fait remarquer Mark Taubert dans son courrier au New Scientist du 6 mai 2006, le dicton médical "Ne fais pas le mal" pourrait aussi bien, et avec une grande pertinence, s'appliquer aux journalistes. Surtout, l'article paru dans PLoS Medicine donne quelques règles simples aux journalistes pour éviter de tomber dans le panneau du disease mongering et remplir leur rôle : informer les lecteurs et non pas les rendre malades...

mardi 2 mai 2006

De l'importance des communiqués de presse

Gavin Schmidt, du blog RealClimate, se penche sur la manière dont un article scientifique a été repris dans la presse. Ce faisant, il constate à  quel point la traduction de la sphère scientifique à  la sphère journalistique/sociale est difficile.

Il s'agit en l'occurrence d'un article de Stainforth et al. sur des simulations destinées à  déterminer les valeurs de la sensibilité du climat (i.e. la hausse des températures qu'entraînerait un doublement des concentrations en CO2 de l'atmosphère). Alors que les valeurs habituellement admises vont de 1.5 à  4.5 °C, ils obtiennent une gamme de 2 à  11 °C. L'article paru dans Nature met bien en avant le fait que la valeur extrême de 11 °C n'a aucune visée prédictive mais montre simplement que de telles valeurs ne peuvent être écartées par la modélisation. Dans la couverture que la presse a donné de cet article, et notamment le documentaire de la BBC pointé du doigt par Gavin, les journalistes se sont concentré sur les 11 °C en les interprétant comme une prévision de réchauffement climatique à  l'horizon 2100.

Or, selon Gavin, ce ne sont pas les journalistes qui sont à  blâmer mais les scientifiques qui ont cédé aux sirènes de la communication en écrivant leur communiqué de presse. Au lieu d'insister sur le contexte et la signification de ces recherches, ils donnent en pâture aux médias affamés un chiffre marquant, 11 °C, et un titre alléchant : "Sombres résultats préliminaires pour la plus grande expérience mondiale sur le réchauffement climatique".

Ce billet très intéressant a suscité de nombreuses réactions et compte aujourd'hui 229 commentaires. Comme quoi, le débat est loin d'être clos et passionne le public...