La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

samedi 24 juin 2006

Une association obtient la rétraction d'un article frauduleux

La science progresse naturellement par tâtonnements ; des impasses succèdent à  des percées. Mais il est anormal que des percées se révèlent être des impasses parce qu'elles n'étaient que fraude. Dans le cas du Dr Hwang en Corée, la fraude sur le clonage a été démasquée par la communauté scientifique : le rôle de l'auto-régulation a joué à  plein. Or, dans un autre cas de fraude qui vient de se dénouer, c'est la surveillance de l'association Environmental Working Group qui a permis de mettre au jour l'affaire.

Il s'agit de l'histoire, désormais célèbre, qui a inspiré le film Erin Brockovich : l'entreprise Pacific Gas & Electric (PG&E), accusée de contaminer l'eau potable de la ville de Hinley en Californie par du chrome 6 et de provoquer des cancers en série, embauche la firme ChemRisk pour analyse et enquête. Cette société spécialisée s'intéresse aux liens entre maladies et chrome 6, et trouve un expert chinois retraité, Zhang, qui possède des données épidémiologiques de première main. Les données sont analysées par ChemRisk et les résultats publiés en 1997 dans un article du Journal of Occupational and Environmental Medicine. Aux noms de Zhang et Li, malgré l'opposition de l'expert. Les résultats publiés réfutent la présence d'un lien entre chrome 6 et cancers, dédouanent PG&E et sont repris par la suite par de nombreux panels d'experts donnant leur avis sur les critères des eaux potables en Californie...

L'association de chiens de garde (watchdogs) a découvert qu'en fait, les données avaient été manipulées et les résultats publiés contraires aux conclusions correctes. Point final de l'histoire, le Journal of Occupational and Environmental Medicine vient de rétracter l'article.

Avec une science qui accroit et complexifie ses rapports avec l'éthique, le politique, l'économique, les citoyens ont effectivement un rôle de premier plan à  jouer. Ils peuvent venir compléter l'auto-régulation, que la communauté scientifique a pris à  bras le corps en requérant désormais des auteurs une déclaration d'intérêts. L'exemple présent est hautement significatif, et symbolique.

[via Medical Writing Blog]

mercredi 21 juin 2006

Peer review et enjeux de pouvoir

Pour faire suite à  mon billet sur l'open peer review, je ne peux m'empêcher de souscrire à  cette fine analyse de Joà£o Caraça dans le livre Science et communication (c'est moi qui souligne):

Ce système d'appréciation par les pairs ( ) est le seul pouvant certifier la qualité de l'activité scientifique entreprise. Il est jalousement défendu par les scientifiques qui détiennent ainsi un "monopole" de la capacité de juger de ce qu'est la "bonne" ou la "mauvaise" science.
L'on comprend facilement que devant l'utilisation plus récente de moyens "rapides" de divulgation des résultats, par le biais de la communication électronique ou des conférences de presse, il se pose de véritables questions quant à  sa crédibilité.
Mais évidemment, le caractère anonyme du système d'appréciation par les pairs l'expose aux dérives liées au jeu de pouvoirs dans les communautés scientifiques elles-mêmes ; en fait, certains pairs ont un comportement "impair".
En résumé, le caractère public de la disponibilité des connaissances scientifiques (notons que l'accès à  ces connaissances est uniquement donné à  une partie restreinte de la société, la communauté disciplinaire correspondante) garantit leur validité et permet une évaluation de la qualité, autrement dit, de la valeur de la nouveauté créée par leur circulation, par explicitation de l'opinion des pairs sur cette matière.
Mais nous ne nous faisons pas d'illusions quant à  la capacité de la science à  contrôler le processus de sa publication. Le pouvoir a parfois créé, dans des circonstances bien définies, pour de fortes raisons politiques ou économiques, des entraves à  la libre circulation de connaissances scientifiques, et les maintenant, et en maintenant la communauté scientifique correspondante, isolées pendant le temps jugé nécessaire.
( ) Lorsqu'elle met en jeu directement et clairement la capacité de survie collective, l'activité scientifique montre qu'elle intègre toute la dimension de l'activité humaine réalisée en société : c'est le pouvoir qui a le droit de choisir en définitive, c'est au pouvoir qu'il appartient de décider.

vendredi 9 juin 2006

La méthode scientifique en paroles et en actes

Il est intéressant de flâner sur les forums pour comprendre comment les scientifiques débattent avec des non-scientifiques : sans généraliser à  outrance, nous pouvons constater qu'ils réclament des preuves de l'habilitation de la personne à  parler de ce dont elle parle ("Puis-je savoir dans quel domaine de recherche travaillez-vous et a quel poste svp?"), des références bibliographiques venant appuyer toute affirmation ("Pourriez-vous indiquer quelques références sur les liens entre Révolution et technique?"), ils fuient comme la peste les généralisations abusives ("Soyez précis. Donnez des exemples.") et réclament à  corps et à  cris des démonstrations scientifiques ("Pour faire avancer le schmilblick, encore faut il ne pas faire passer des spéculations pour des quasi-vérités"). Il est difficile de leur en vouloir : c'est qu'on n'échappe pas facilement à  sa condition (et son statut) de scientifique !

Par contre, il est triste de constater que ces paroles et bonne intentions pour poser un débat sain et constructif ne sont pas toujours suivies d'actes... Ainsi, un modérateur pointilleux fait remarquer :

Il y a déja eu plusieurs avertissements sur la tenue de ce "débat". Jusqu'à  present la preuve est faite qu'il est impossible de discuter des OGM sans entrer dans des débats d'opinions qui n'ont rien de scientifiques. A vous de prouver le contraire.

Le voici réclamant donc un débat scientifique... en faisant de la prose pseudo-scientifique ! En effet, il dit avoir la preuve que, jusqu'à  présent, il est impossible de discuter des OGM sans entrer dans des débats d'opinions. Or ce n'est pas une preuve qu'il a, mais une conjecture fondée sur des (nombreuses ?) observations, qui n'attend qu'à  être mise à  l'épreuve par une expérimentation digne de ce nom. Ou par un simple contre-exemple, comme il nous invite à  en apporter !! Une vraie preuve, elle, serait un élément déterminant de la réflexion qui ne souffrirait pas un contre-exemple.

Pour l'exprimer autrement, on peut faire le parallèle avec l'histoire des cygnes : ce n'est pas parce que je n'ai jamais rencontré de cygnes noirs que j'ai la preuve qu'ils n'existent pas. Je peux juste faire la conjecture -- qui semble valide jusqu'à  présent -- que tous les cygnes sont blancs, en attendant de la valider ou de l'invalider d'une manière ou d'une autre !

mardi 6 juin 2006

Le peer review en procès

En science toute la littérature est fiable puisque passée au crible du peer review ou jugement par les pairs ! Voilà  ce que l'on entend souvent, qui revient à  assimiler peer review et sacralisation. Or ce n'est évidemment pas aussi simple, notamment parce qu'il y aura (presque) toujours une revue pour accepter un article et le publier après peer review, même s'il est mauvais. Les scientifiques le savent et font surtout la distinction entre revues reconnues et revues marginales, entre chercheurs bien établis et groupuscules obscurs.

Mais qu'en est-il du public ? Il peut se laisser prendre au piège d'une étiquette peer review équivalant à  une soi-disant qualité reconnue. Dans un sens comme dans l'autre. Comme le souligne John Moor dans sa contribution à  un débat sur le sujet organisé par la revue Nature :

But the term 'peer review' is often equated with 'gold standard'. Hence, the politically motivated, lazy or unscrupulous can use the peer-reviewed literature selectively, to make arguments that are seriously flawed, or even damaging to public policy. (Mais le terme peer review est souvent confondu avec "qualité de référence". Si bien que les acteurs motivés politiquement, paresseux ou sans scrupules peuvent utiliser la littérature évaluée par les pairs à  leur convenance, pour avancer des arguments biaisés, ou même mettre en péril les politiques publiques.)

D'où la tendance actuelle à  remettre en cause le peer review confidentiel pour l'ouvrir aux lecteurs (open peer review) et leur donner les clés de l'article en question. A eux ensuite de s'en emparer pour mieux en évaluer la pertinence et la justesse. Idéalement avec l'aide des scientifiques eux-mêmes :

This kind of fiasco might be avoided if the public had better access to the peer-reviewed literature, and if bona fide scientists were willing to give the public more assistance in interpreting it properly. (Ce type de fiasco pourrait être évité si le public avait un meilleur accès à  la littérature évaluée, et si bona fide les scientifiques étaient volontaires pour assister leurs lecteurs à  l'interpréter proprement.)

Un premier pas dans cette direction a été fait par la revue Biology Direct. Espérons que d'autres suivront !

samedi 3 juin 2006

Un camp, puis l'autre...

A la question toujours délicate de "comment faire le compte-rendu des progrès et hypothèses de la science ?", les médias américains (ainsi que les nôtres ?) ont trouvé la réponse dans ce qui leur est le plus familier : l'égalité des points de vue. De la même façon qu'ils n'hésitent pas à  traiter en égal la théorie de l'évolution et le créationnisme, ils rapportent les avancées de la science en donnant un temps de parole égal aux partisans d'une théorie et de l'autre — peu importe que "théorie" soit entendu dans le sens scientifique ou non.

C'est ce que déplorent dans le numéro 4 du magazine Seed deux activistes américains, Laurie David et Stephen Schneider, "lanceurs d'alerte" sur la question du réchauffement climatique. Sujet sur lequel ils ont du mal à  se faire entendre au pays de Bush... Au cours de leur discussion, ils constatent :

You have a media that is derelict and lazy. They use the excuse that it's balanced if you get the Democrat and get the Republican. Well, in political reporting that's balanced, but not in science. In science you have to report the quality of the arguments, not simply who said them. (Vous avez des médias qui sont en ruine et paresseux. Ils se justifient en arguant que c'est équilibré et juste d'avoir les Démocrates puis les Républicains. Oui, pour le journalisme politique c'est équilibré, mais pas en science. En science vous devez rendre compte de la qualité des arguments, pas seulement de qui les a avancés.)

La question est brûlante alors que la science entre de plein pied dans l'ère du politique. Ces deux experts ont une argumentation saine et fondée, qui vise une meilleure démocratie scientifique en pariant d'abord sur une bonne couverture "scientifique" des médias. Mais difficile à  mettre en pratique : la science elle-même ne progresse-t-elle pas à  tâtons, lorsqu'on lui oppose des arguments ou théories nouvelles ? La solution serait peut-être que les médias précisent la qualité de la source et de donner aux citoyens les moyens d'y accéder. Et surtout, de développer la culture scientifique pour chacun puisse in fine faire la part du fantasme pseudo-scientifique et de la théorie la plus fondée.