La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

mardi 31 octobre 2006

Enjeux éthiques des nanotechnologies

En ces périodes d'intérêt pour les nanotechnologies (et rêvons un peu : peut-être sous l'influence de la conférence de citoyens en cours ?), le Comité d'éthique du CNRS a rendu le 12 octobre son avis sur les Enjeux éthiques des nanosciences et nanotechnologies.

Rapidement, nous pouvons retenir les points suivants :

  • la nécessité d'une vigilance autour des nanos, "véritable technologie générique qui va affecter l’ensemble des secteurs de production" ;
  • la prise en compte (et pas marginalisation ou rejet) de l'"aura de fiction" dont elles s'accompagnent — qui rappelle précisément la question abordée à  un des débats Vivagora : "Nanomonde entre science et fiction" — et remplit plusieurs fonctions, notamment épistémologique, heuristique, d'intéressement, régulatrice et sociale (pp. 11-12) ;
  • la particularité de trois nouveaux contextes où s'inscrivent les nanotechnologies : le contexte scientifique (convergence Nano-Bio-Info-Cognitif), le contexte politique (globalisation et compétition), le contexte social (un public exigeant) — et ce n'est pas parce "qu’aucune nouvelle technologie n’est radicalement nouvelle (…) qu’elle ne pose pas des problèmes nouveaux, dans le contexte précis où elle émerge".

Les recommandations préconisent :

  • la nécessaire concertation des parties intéressées et notamment des représentants de la société civile pour cerner les attentes du corps social dans son ensemble — pour "réguler le cours des recherches en fonction de la désirabilité des innovations techniques et pas seulement de leur acceptabilité" (p. 16) ;
  • d'inclure la préoccupation envers l'éthique à  tous les niveaux de la "carrière des chercheurs – formation initiale, évaluation, formulation des projets de recherche" ;
  • d'"ouvrir des espaces éthiques dans les centres de recherches, qui soient des lieux de débat" (interne) ;
  • de "mettre en place des procédures pour le repérage et l’arbitrage des conflits d’intérêts dans les relations avec l’industrie et assurer la transparence des sources de financement et, si possible, des résultats (accès libre ?) dans les projets conjoints conduits entre le CNRS et l’industrie ;
  • concernant les relations avec le public, de présenter les bienfaits attendus des nanosciences et nanotechnologies sans occulter les méfaits possibles, mettre davantage l’accent sur les conséquences de ces recherches pour l’homme, sur les enjeux liés au choix des nanosciences comme priorités scientifiques (en ne se limitant pas aux enjeux économiques et industriels) et, enfin, oser prendre en considération les enjeux à  très long terme, en aidant à  identifier les fantasmes qu’ils peuvent suciter ;
  • de "mettre en place des instances de dialogue et/ou participer aux débats citoyens organisés à  l’échelle locale, nationale, européenne et internationale".

Bon, la posture est souvent plus axée sur la communication que sur le débat mais, avec le dernier point notamment, il s'agit d'un pas dans le bon sens (enfin, des chercheurs du CNRS participent déjà  aux débats et à  la conférence de citoyens en cours, mais disons que cette motivation supplémentaire ne peut pas faire de mal). Difficile de savoir ce que cet avis va apporter au débat en cours, notamment sur le site de Minatec à  Grenoble — où le CEA est l'acteur majoritaire mais quelques unités de recherche sont mixtes avec le CNRS... Parmi les considérant de cet avis, on trouve ce beau plaidoyer :

les acteurs de la recherche et les organismes qui la structurent se doivent de prendre les mesures nécessaires pour favoriser une bonne gouvernance. Or, celle-ci est fondée sur le principe que la responsabilité est le corollaire obligé de la liberté revendiquée par les chercheurs pour explorer le champ de tous les possibles. Plusieurs des pays qui ont investi dans les nanotechnologies ont mis en place des structures, voire des financements importants, pour analyser les impacts environnementaux, sociaux, juridiques des nanosciences et nanotechnologies. La problématique ELSA (pour Ethical, legal and societal aspects) accompagne la recherche en amont – aux Etats-Unis, aux Pays-Bas, et au Danemark par exemple –, et les tentatives se multiplient pour intéresser, voire engager, le public dans la discussion de la politique scientifique concernant les nanosciences et nanotechnologies, en Grande-Bretagne notamment. Cette démarche pro-active et non plus réactive, comme ce fut le cas pour le développement de programmes sur les organismes génétiquement modifiés (OGM), qui servent souvent de modèle à  éviter, peut inaugurer une nouvelle gestion de la recherche scientifique et de ses rapports avec la société. (c'est moi qui souligne)

Je trouve aussi étonnant que le Comité d'éthique ait eu à  s'auto-saisir sur un sujet pareil, vu la contestation qui gronde et l'intérêt du grand public qui grandit ! C'est à  se demander si les instances du CNRS n'étaient pas hésitantes et si, parfois, le Comité d'éthique n'est pas juste une vitrine et un faire-valoir…

samedi 28 octobre 2006

Le "peer review" vu de l'intérieur

Ce billet est la traduction du billet "Hey, Ref!" du physicien-blogueur Chad Orzel, traduit avec autorisation de l'auteur — que je remercie. Daté du 20 octobre dernier mais publié pour la première fois en juillet 2002, c'est le témoignage pertinent et drôle d'un chercheur sur cette importante étape de toute publication scientifique : le peer review ou contrôle par les pairs.

On vient de me demander de relire un article scientifique, pour la quatrième fois en sept mois. Comme le peer review est souvent cité comme la clé de voûte de la recherche scientifique moderne, comme la plupart des gens n'ont pas d'idée claire de ce que cela signifie et comme le blog est bon moyen de procrastination pour ne pas lire l'article en question, je vais parler un peu du processus de peer review.

L'idée de base, que l'on peut trouver dans n'importe quel manuel de philosophie des sciences et qui est utilisée comme argument contre la théorie de l'intelligent design, est que la science avance vers la vérité à  travers un processus d'expériences et vérifications. Les nouveaux résultats d'une équipe de recherche sont soumis à  la communauté scientifique dans son ensemble, et décrits avec suffisamment de détails pour que les autres chercheurs puissent vérifier la validité du travail et tenter de reproduire les résultats. Si de nouveaux résultats expérimentaux sont reproductibles, ou si de nouvelles théories sont confirmées par l'expérience, ces résultats vont être acceptés et former le socle des futures découvertes. Le peer review, validation a priori par des chercheurs qualifiés des articles soumis, est une des clés de voûte du système.

En pratique, le processus est un peu plus brouillon, évidemment. Pour l'auteur, cela fonctionne ainsi : vous suez sang et eau pour rédiger une description concise mais complète de votre travail, que vous envoyez à  une revue, qui l'envoie à  quelque pair anonyme (en général deux pairs), qui passe les six mois suivants à  ignorer l'article et les rappels à  l'ordre qu'envoient les directeurs de publication, avant de démolir votre travail sans pitié et d'insister pour que vous fassiez des changements profonds qui vous obligent à  dépasser la longueur maximale, conduisant à  une grosse bagarre avec les directeurs de publication.

Du pont de vue du comité de lecture, évidemment, c'est complètement différent. Pour le relecteur, cela fonctionne ainsi : les revues attendent que vous soyiez en vadrouille pour vous envoyer un e-mail disant : "Nous aimerions que vous contrôliez cet article. Si vous ne répondez pas dans les quinze prochaines minutes, nous considèrerons que vous acceptez, et vous enverrons l'article." Au moment où vous êtes de retour dans votre bureau, vous êtes implicitement engagés à  lire un charabia impénétrable dans un domaine où vous n'avez jamais travaillé, qui était d'abord écrit en chinois avant d'être traduit en portuguais, puis pachto, puis finnois et finalement en anglais grâce à  Babel Fish. Vous avez quatre cours à  préparer, vous êtes en train d'écrire un article pour une autre revue, et vous avez été convoqué pour être juré dans une affaire de meurtre et séquestré, donc vous mettez de côté l'article quelques temps, pour vous retrouver noyé sous les lettres mauvaises qui vous demandent quand le rapport d'évaluation sera prêt. Puis, quand vous finissez par envoyer votre rapport ("Je vous en supplie, demandez à  un anglophone de vous relire."), les auteurs ont le culot de contester vos commentaires rédigés avec soin.

OK, c'est peut-être un peu exagéré.

Cela fontionne ainsi : un article qui contient de nouveaux résultats est envoyé à  une revue, où les directeurs de publication vérifient rapidement qu'il convient (c'est-à -dire qu'il traite de physique plutôt que de science politique) avant de l'envoyer à  deux pairs, choisis parmi des chercheurs dont les nom, adresse et domaine d'expertise sont conservés dans une base de données (constituée à  partir des chercheurs qui ont déjà  publié des articles dans le journal). Les relecteurs sont priés de lire l'article et de juger sa qualité scientifique : est-ce que le travail est original, est-ce qu'il est factuellement correct (ou au moins semble l'être), est-ce qu'il donne tous les détails nécessaires, est-ce qu'il contribue plus généralement à  l'accroissement des connaissances ? Les relecteurs font aussi des recommandations sur la forme de l'article — est-ce que l'écriture est claire et les figures compréhensibles ? — et, en fonction de la revue, peuvent être amenés à  faire des jugements plus abstraits relatifs à  l'"importance dans le domaine" ou l'"intérêt général". Selon les commentaires des pairs (qui restent anonymes pour l'auteur), l'article peut être accepté immédiatement, rejeté sans appel ou renvoyé aux auteurs, avec les commentaires joints, pour toute révision qui s'avère nécessaire.

Comme indiqué précédemment, c'est un calvaire pour tout le monde. Pour les revues les plus importantes (Science, Nature, Physical Review Letters), les articles sont soumis à  des limites très strictes du nombre de caractères si bien qu'il n'est pas toujours facile pour les auteurs de faire des modifications, et les chercheurs sont sacrément susceptibles dès que des personnes extérieures critiquent leur travail, d'où certaines bagarres dues aux commentaires des relecteurs. Pour le relecteur, lire un article avec l'attention nécessaire pour faire les commentaires demandés est incroyablement chronophage — se faire une idée relativement précise d'un domaine un peu éloigné pour être capable de replacer l'article dans son contexte et juger de son importance demande du travail (même si ce travail en vaut souvent la peine). Qui plus est, les limites de taille forcent souvent à  un style d'écriture très laconique et jargonnant qui peut être difficile à  percer (mais facile à  parodier), même pour un professionnel. En général, les auteurs qui soumettent des articles tendent à  considérer ce processus comme l'une de ces foutues épreuves par lesquelles il faut de toute façon passer, de quelque manière que ce soit (comme se plier aux exigences arbitraires de formatage des articles que la plupart des revues imposent), pendant que les chercheurs contraints à  relire des articles essayent d'y échapper quand c'est possible, en refilant l'article à  des collègues, post-docs ou étudiants.

Mais hormis sa pénibilité, c'est un partie cruciale de ce qui fait marcher le système. C'est ce qui sépare la foule de l'intelligent design et le type au "cube temporel" des vrais scientifiques, et le processus est efficace. Dans la poignée d'articles que j'ai publiés, un relecteur a noté une coquille embarassante qui s'était glissée dans une équation et avait échappée aux 5 co-auteurs, et un autre posa une question très pertinente qui me fut resservie pendant ma soutenance de thèse (pas un évènement qui transfigura la face de la science, j'imagine, mais je me sentis mieux de connaître la réponse à  l'avance...). Un des articles que j'ai relu comportait une erreur de signe dans la toute première équation qui changeait toute la suite (il n'a pas été accepté pour publication). Savoir que cette tâche est importante est à  peu près tout ce qui fait tenir le système — les relecteurs ne sont pas indemnisés pour leur temps et c'est quasiment un travail sans gratification, mais j'essaye de ne pas refuser les demandes de relecture à  moins que je ne sois vraiment pas qualifié pour commenter le travail en question, simplement parce qu'il faut bien que quelqu'un le fasse et que c'est une partie importante de la citoyenneté scientifique (en fait, c'est l'équivalent pour la science de siéger comme juré d'assises).

Le plus gros problème de ce système est que les critères de publication sont extrêmement variables. L'idée que se fait un relecteur de l'"importance et intérêt général pour la communauté des physiciens" peut correspondre à  l'idée que se fait un autre de "vétille sans intérêt". Il m'est rarement arrivé de lire les Physical Review Letters (NDT: revue scientifique la plus estimée et reconnue en physique) sans me dire : "qui a pu penser que ce soit suffisamment important pour être publié ici ?" et de nombreux chercheurs se sont vus refuser un article par une revue importante uniquement pour voir dans le numéro suivant un article très semblable avec une approche à  peine différente. Il y a quelques moyens de protection au sein du système pour empêcher toute manœuvre politique (des auteurs peuvent suggérer des relecteurs, et demander à  ce que leur article ne soit pas relu par certaines personnes, et les revues essayent d'éviter d'envoyer les articles à  des collègues proches), mais les accusations qu'untel relecteur a été sans pitié pour l'article d'un concurrent sont une ritournelle des discussions de physiciens. J'ai eu la chance de travailler dans un domaine où les articles sont relativement peu controversés mais j'ai entendu des histoires abominables dans d'autres domaines sur des auteurs taisant ou falsifiant des informations cruciales pour protéger un avantage compétitif ou une demande de brevet (il faudrait demander à  Derek Lowe pour plus d'informations).

Pourtant, malgré tous les aspects les plus critiquables du peer review, on est loin des conceptions extrêmes façon Kuhn ou relativiste de la science comme "construction sociale"[1]. Il y a bien des controverses moches de temps en temps, et un peu de nivellement par le bas des notions d'importance et d'intérêt général, mais dans son ensemble le système fonctionne. Le travail faux et sans queue ni tête est rejeté, le travail fondamentalement correct mais mal écrit est amélioré, et la Science, comme ils disent, Avance. La preuve est parmi nous — le peer review est essentiel pour le progrès de la science et celui-ci a permis tout cet attirail de commodités technologiques qui rendent la vie de tous les jours plus supportables.

Pour paraphraser une fameuse citation sur la démocratie, le système actuel est le pire des systèmes à  l'exception de tous les autres que l'on peut imaginer. C'est inélégant et pas pratique, et l'objet de nombreuses rengaines sur comment tout va à  vau-l'eau, mais d'une manière ou d'une autre cela tient suffisamment bien ensemble pour faire marcher tout le reste.

Notes

[1] NDT : A notre avis, l'auteur fait ici un contre-sens puisqu'il mentionne des conceptions sociologiques qui sont loin de reposer sur une simple analyse au premier degré des modes de fonctionnement de la communauté scientifique mais se sont construites sur une analyse historique ou au plus près des acteurs des notions de fait scientifique, de découverte et de consensus scientifique.

mercredi 25 octobre 2006

Axel Kahn expliqué par la sociologie des sciences (3)

Les travaux du sociologue Pierre Bourdieu, après ceux de Weingart et de Merton, vont nous permettre de jeter les dernières lumières sur le cas Kahn. Pour Bourdieu, les chercheurs qui s'affrontent dans le champ scientifique ont un même but, la recherche de la vérité, et une même arme, leur capital. Ce capital symbolique peut être "scientifique" (lié à  la reconnaissance des pairs et acquis par des publications reconnues) ; ou "temporel" (lié au pouvoir institutionnel sur les moyens de production et acquis par la stratégie politique et institutionnelle). Axel Kahn, donc, posséderait très peu de capital scientifique et beaucoup de capital temporel.

Or, continue Bourdieu, si le capital scientifique peut devenir à  la longue du capital temporel, il est plus fréquent de voir des chercheurs directeurs de laboratoires ou engagés dans les instances de décision acquérir du capital scientifique. En particulier en co-signant de nombreuses publications pour lesquelles leur travail scientifique nominal est quasi-nul. C'est le cas d'Axel Kahn, qui a co-signé 48 articles depuis qu'il est directeur de l'Institut Cochin — septembre 2001 — (données PubMed). Enfin, cette distinction entre deux types de capital des chercheurs permet d'éclairer les prises de position et les stratégies de chacun des acteurs, évidentes dans le cas qui nous occupe ici…

Alors, Kahn pourra-t-il être académicien ? Il semble que le capital scientifique prime sur le capital temporel pour l'élection à  l'Académie des sciences ; mais même s'il signe beaucoup d'articles, on peut mettre en doute l'impact réel de ces publication sur la somme de capital scientifique d'Axel Kahn. Notre pauvre Axel devra donc sans doute rester à  la porte et se contenter d'être mortel (ou au moins correspondant), comme nous tous…

lundi 23 octobre 2006

De la prétendue autonomie sacrée de la science

Pour la communauté des chercheurs, la science s'impose d'elle-même, les vérités éclatent toutes seules au grand jour : l'indépendance est un fait et ne peut se négocier. Pourtant, on constate que la science n'a jamais été autant soumise aux facteurs externes (partenariats public-privé, recherche soumise à  résultat appliqué, collusion avec le politique etc.). Dans le dernier cas malgré tout, en instituant les experts (issus du corps scientifique) comme représentants auprès du politique, les chercheurs ont tenté de faire valoir leur point de vue : c'est ce que Jean-Marc Lévy-Leblond appelle le "privilège d'extra-territorialité politique".

L'autonomie dont les scientifiques se targuent est donc trompeuse. En fait même, elle devient un mantra répété qui en perd tout sens : ces chercheurs vivent eux-mêmes sur un mythe, celui du scientisme[1], qui s'opposerait à  un adversaire fantasmatique inventé pour l'occasion, un "irrationalisme écologique mythifié" (Jean-Marc Lévy-Leblond, La pierre de touche, Gallimard Folio essais, 1996) :

La plupart des chercheurs constatent alors, sans en comprendre les raisons, que devient dérisoire leur rêve d'un savoir objectif et positif, à  la fois intéressant pour eux et utile à  l'humanité entière. Ils se retrouvent face à  des problèmes dont la complexité technique les met en échec et dont les enjeux sociopolitiques les dépassent. Leur profession, leurs institutions leur échappent de plus en plus, soumises qu'elles sont à  la régulation du politique et aux contraintes de l'économique. Plutôt que de reconnaître la source de ces transformations dans la nature même du système dont ils vivent, ils préfèrent alors se créer un adversaire fantasmatique, cet "irrationalisme écologique" mythifié. Le rejet de la menace sur un ennemi extérieur imaginaire est évidemment une constante de toute communauté humaine en crise d'identité et de projet. (p. 66)

Or, toujours selon Lévy-Leblond,

ce n'est qu'en acceptant de se plier à  la juste règle commune et en renonçant à  leur privilège d'extra-territorialité politique (dans les faits bien menacé, d'ailleurs !) que les acteurs de la science et de la technique trouveront les alliances sociales qui leur permettront de sauvegarder la relative autonomie et de retrouver le soutien collectif qui leur sont indispensables. (p. 59)

Argument renversé, donc !

Notes

[1] Le scientisme se rencontre partout dans la communauté des chercheurs (cf. l'épisode de l'appel de Heidelberg en juin 1992) mais surtout dans les collèges des prix Nobel et autres scientifiques institutionnalisés comme l'Académie des sciences.

vendredi 20 octobre 2006

Axel Kahn expliqué par la sociologie des sciences (2)

Mon billet précédent sur Axel Kahn a fait réagir, c'est bien, je continue donc à  disséquer le phénomène Kahn et à  travers lui le fameux "mandarinat".

Un nouvel éclairage nous est apporté par Robert K. Merton, fondateur de la sociologie des sciences. Dans un article séminal publié dans ''Science'' en 1968, il synthétise sous le vocable d'"Effet Matthieu"[1] le fait que les chercheurs les plus reconnus, les plus en vus, reçoivent toujours plus de mérite que leurs collègues à  travail égal (souvent dans le cas de collaborations ou de découvertes simultanées). Derek de Solla Price parlera plus tard plus généralement de théorie des "avantages cumulés" (voir notamment J. Cole et S. Cole, Social Stratification in Science, University of Chicago Press, 1973) et l'idée rejoint l'adage selon lequel la richesse entraîne la richesse. Selon les propres mots de Merton :

The Matthew effect consists to the accruing of greater increments of recognition for particular scientific contributions to scientists of considerable repute and the withholding of such recognition from scientists who have not yet made their mark.

Ainsi, toujours dans l'article de Merton, on trouve ce témoignage d'un prix Nobel de chimie : "Quand les gens voient mon nom sur un article, il sont capables de s'en souvenir, au détriment des autres noms". Cela explique notamment que les distributions de citations soient si asymétriques : les plus cités sont énormément plus cités que les moins cités car ils bénéficient de l'effet Matthieu. De la même façon, un chercheur un peu plus connu verra ses articles acceptés plus facilement, on lui proposera plus de collaborations etc. d'où une encore plus grande visibilité.

Alors, on peut tout à  fait appliquer cette lecture à  Axel Kahn : l'homme a commencé à  être connu par quelques résultats scientifiques, il est bon communiquant donc truste les médias, devient membre du Comité d'éthique et encore plus sollicité par les médias, jusqu'à  ce que sa renommée le rende incontournable au moment de nommer le nouveau directeur de l'Institut Cochin. Comme dans un effet boule de neige, il suffit de pas grand chose au départ pour que la machine fonctionne. On pourrait donc presque se poser la question : pourquoi lui et pas un autre ??

Notes

[1] Pourquoi effet Mathieu ? Parce que l'on trouve dans l'Evangile selon St Matthieu 25:29 cette phrase tout à  fait adéquate : "Car on donnera à  celui qui a et il sera dans l'abondance, mais à  celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera retiré."

mercredi 18 octobre 2006

Conférence de citoyens sur les nanotechnologies

Samedi et dimanche derniers a eu lieu le premier week-end de formation des 16 citoyens profanes choisis représentativement (par l'Ifop) pour s'exprimer sur les nanotechnologies.

Cette conférence de citoyens organisée par la Région Ile-de-France a pour but de :

  • placer les nanotechnologies, leurs enjeux, leurs risques potentiels, au centre des réflexions publiques
  • alimenter la réflexion des élus à  partir de suggestions argumentées
  • inscrire le soutien régional à  la recherche dans une démarche participative et responsable
  • démontrer la capacité de simples citoyens à  se former sur des questions scientifiques complexes.

Les profanes auront donc à  s'exprimer sur la question du rapport risque/bénéfices dans les nanotechnologies et ce qu'ils voudraient voir advenir de la recherche sur ce sujet en France. Sont prévus trois week-end de formation par des experts[1], déterminés par le Comité de pilotage et choisis par le panel, suivis d'une conférence ouverte au public (les 20 et 21 janvier 2007) et d'une après-midi consacrée à  la réflexion et à  l'écriture de l'avis.

Rendez-vous est pris le 22 janvier 2007 pour la diffusion du compte-rendu et de l'avis final du panel. Enfin, un de mes futurs billets (que je promets depuis longtemps) sera consacré plus en détail aux conférences de citoyens...

Notes

[1] Côté science studies, on trouve parmi les formateurs le sociologue et historien des sciences Dominique Pestre et dans le Comité de pilotage, l'historienne et philosophe des sciences Bernadette Bensaude-Vincent.

mardi 17 octobre 2006

Axel Kahn expliqué par la sociologie des sciences (1)

Deux commentaires laissés ici-même nous interpellaient récemment sur la personnalité d'Axel Kahn. Cet homme pourrait constituer un objet d'étude à  lui tout seul, et l'article Wikipédia reflète bien les zones d'ombre et les débats autour de la personnalité numéro 1 (ou numéro 2 après Claude Allègre) de la recherche française !!

Ordonques, il apparaît que ce médecin qui se proclame généticien n'est ni un cador de sa discipline ni une personnalité admirée du milieu scientifique mais bien un carriériste qui a su négocier le virage des médias, de l'éthique (comme mode), de la réputation familiale et de la communication tous azimuts. Les travaux du sociologue Peter Weingart, tels qu'ils sont rapportés par Giovanni Busino dans Sociologie des sciences et des techniques (Que sais-je ?), éclairent de manière intéressante ce phénomène :

La science est une institution stratifiée et sa stratification sociale est basée sur la réputation et la renommée des savants. Plus la notoriété est grande plus on est placé aux points stratégiques des réseaux, là  où la possibilité de communiquer est pouvoir de transmettre, de recevoir, de prendre des décisions, de dire ce qui est pertinent, intéressant, utile et ce qui ne l'est pas.

Pensons en effet aux prix Nobel et autres académiciens...

Cette élite de savants organise la jonction entre la société et la science, perçoit les attentes de la société et les traduit ensuite en évaluations et en attributions, décide de la conformité au paradigme en vigueur, gouverne les institutions scientifiques, conseille le pouvoir et les médias et fait valoir son prestige et son influence au bénéfice de tel projet ou au détriment de tel savant.

Bref, ils façonnent les activités de la communauté scientifique mais ce ne sont plus eux qui la font avancer et encore moins la révolutionnent. Cependant, continue Busino, "la réputation qui a placé tel savant au sommet de la hiérarchie s'effiloche rapidement et le voilà  descendu au rang d'administrateur ou de politicien de la science". Il peut alors se mettre à  raconter n'importe quoi (comme Claude Allègre à  propos du réchauffement climatique)... Axel Kahn est également dans ce cadre là , sauf qu'il a sans doute joué un peu plus de la flatterie que de l'efficacité pour arriver là  où il est.

Alors, à  quand Axel Kahn à  l'Académie des sciences ? Eléments de réponse dans le prochain billet ;-)

dimanche 15 octobre 2006

Illustration du principe de symétrie

Un des quatre principes du programme fort (ou relativiste) de David Bloor est le principe de symétrie, qui oblige le sociologue à  s'intéresser également aux croyances "vraies" et aux croyances "fausses", aux sciences et aux pseudo-sciences et à  les expliquer par les mêmes types de causes (avec l'idée que les erreurs ne doivent pas être imputées uniquement à  des causes sociales et les vérités à  des causes rationnelles et cognitives).

Or dans mon train, ce soir, je lisais le rapport de Béné pour son comité de thèse ; pendant ce temps, ma voisine lisait un Précis de médecine chinoise et 2007 : le retour de la lumière. Une vraie illustration du principe de symétrie, donc !! ;-)

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