La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

mercredi 31 janvier 2007

Pourquoi les OGM et les nanoparticules n'ont pas toujours existé

Une rhétorique que l'on retrouve souvent dans la bouche de scientifiques ou apparentés (i.e. adeptes d'un certain cadrage moderne, scientiste ou positiviste) veut que les OGM, comme les nanoparticules, aient toujours existé dans la nature. Comme Denis qui affirme dans un commentaire ici-même que la terre, notre bonne mère, a elle-même une infinité de nanoparticules en son sein ou Benoît Hervé-Bazin qui confirme dans un entretien à  La Recherche (janvier 2007) : De tels fragments ont existé de tout temps : "nano" ne rime pas obligatoirement avec "techno" ! L'atmosphère contient des "nanodébris" de végétaux ou de micro-organismes. Et, depuis que le feu existe, l'être humain en respire sous forme de fumée. Cette rhétorique, qui est supposée disqualifier toute critique que l'on pourrait avoir (et Dieu sait qu'il y en a !) sur ces deux sujet brûlants, peut-être discutée selon plusieurs arguments (disclaimer : je ne dis pas que les arguments sont convaincants, je me contente de les exposer, d'autant que j'en ai probablement une vision très imparfaite) :

Argument sociologique

Les OGM, ce ne sont pas des organismes dont le génome est recombiné par l'Homme mais un projet public, des soutiens économiques, une vision du monde. Les OGM, c'est une domination économique Nord/Sud. Dès lors, il est évident que l'on ne peut parler d'OGM en l'absence de ces caractéristiques fondamentales, plus fondamentales même que l'objet scientifique lui-même. Car l'objet est un prétexte, un prétexte à  "mettre en ordre" l'agriculture, un prétexte à  établir un réseau très fort entre les laboratoires de recherche et les semenciers dont on exclut les agriculteurs, voire un prétexte à  court-circuiter l'OMC et la FAO. Ce qui compte, c'est le jeu des acteurs autour de l'objet, qui ne fait que cristalliser des rapports de force et des stratégies de négociation.

Argument épistémologique (relativiste ?)

L'Homme ne nomme une chose qu'après l'avoir définie, catégorisée etc. Avant qu'apparaisse la notion d'OGM, la nature n'était pas connue comme constituée d'OGM puisque cette catégorie était absente du cerveau humain. Dès lors, comme en droit, on peut contester la "rétroactivité" des concepts, et contester qu'il ait pu exister des OGM ou des particules avant même que l'Homme définisse ces deux termes. On n'est pas loin du principe anthropique selon lequel l'Homme peut observer et connaître l'univers (ici, la nature) parce qu'il s'y trouve. Si l'Homme était absent, dirait-on que les OGM ou nanoparticules existent dans la nature ?

Argument politique

Evidemment, en disant qu'une chose a toujours existé on tend à  la banaliser. Le projet politique derrière n'est pas mince. En disant cela, on accentue aussi le fossé entre les chercheurs (qui "savent" que la nature est constituée d'OGM) et les profanes (qui l'ignorent). Ainsi, on hiérarchise les représentations (la représentation du scientifique est une connaissance, plus valable que celle du profane car universelle et objective), au détriment des représentations moins formalisées et plus distribuées (pour le profane, les OGM c'est un objet artificiel, c'est une culture de plein champ, c'est une plante "protégée" par des droits de propriété intellectuelle etc.).

Argument logique

Les chercheurs ou scientifiques qui disent que les OGM sont présents partout dans la nature sont les premiers à  dénoncer les profanes pour qui l'OGM est partout ! il nous envahit, argument qualifié de plutôt grossier pour faire peur aux foules mal informées par Ryuujin[1] — qui écrit ailleurs que la nature est bourrée de croisements, d'hybrides, d'OGM…. Deux positions irréconciliables !

Argument biologique

Parmi les multiples définitions des OGM, l'une veut que leurs caractéristiques génétiques initiales ont été modifiées de façon non naturelle par addition, suppression, remplacement ou modification d'au moins un gène (selon Christian Vélot, c'est moi qui souligne). Si c'est non naturel, alors ils n'ont pu précéder l'Homme dans la nature.

Argument philosophique

Et quand bien même, on n'a pas dit grand chose une fois qu'on a dit que les nanoparticules ont existé de tout temps. Est-ce pour autant qu'il ne faut pas réguler ? Est-ce pour autant qu'il ne faut pas chercher à  connaître les risques, à  informer et à  prévenir ? Evidemment, non. Cette rhétorique est donc largement stérile voire contre-productive pour décider et agir !

Notes

[1] Ryuujin est un élève-ingénieur en agronomie qui sévit sur Internet, que j'ai déjà  épinglé ici.

lundi 29 janvier 2007

Trouvez l'auteur : Science et démarcation

Le texte suivant est traduit par moi de l'anglais (style, typographie et ponctuation d'origine), et a été publié pour la première fois en 1919 :

Si bien que, sur la base des couleurs jaune et rouge, la Science devrait tenter de classifier tous les phénomènes, incluant toutes les choses rouges comme véritables, et excluant les choses jaunes comme fausses ou illusoires, la démarcation serait nécessairement fausse et arbitraire, car les choses colorées en orange, constituant une continuité, appartiendraient aux deux faces de la frontière ainsi tentée.
Tandis que nous progressons, nous serons impressionnés par ceci :
Qu'aucune base de classification, ou inclusion et exclusion, plus raisonnable que celle du rouge et du jaune n'a jamais été conçue.
La Science a, en sollicitant différentes fondations, inclus une multitude de données. N'eût elle agit ainsi, il n'y aurait rien nous permettant de paraître être. La Science a, en sollicitant différentes fondations, exclu une multitude de données. Alors, si le rouge est en continuité avec le jaune : si chaque fondement d'acceptation est continu avec chaque fondement d'exclusion, la Science a dû exclure certaines choses qui sont continues avec ce qui est accepté. Dans le rouge et le jaune, qui se fondent dans l'orange, nous formatons tous les tests, tous les standards, tous les moyens de former une opinion —
Ou que toute opinion positive sur un sujet donné est une illusion construite sur la tromperie qu'il y a des différences positivies permettant de juger —
Que la quête de toute intelligence a été pour quelque chose — un fait, un fondement, une généralisation, loi, formule, une prémisse majeure qui est positive : que le meilleur de ce qui n'a jamais été réalisé a été pour dire que certaines choses sont auto-évidentes — alors que, par preuve (evidence) nous entendons la soutien de quelque chose d'autre —
Que c'est la quête ; mais qu'elle n'a jamais été accomplie ; mais que la Science a agi, régulé, affirmé, et condamné comme si elle avait avait été accomplie.

Je laisse vos méninges remuer, réponse dans ce billet même d'ici deux jours, avec commentaire circonstancié...

[Mà J 29/01, 20h53] Bravo à  Truc qui a reconnu le Livre des damnés de Charles Fort, oeuvre unique par son style et ses thèmes, qui sont une réflexion et un recensement de faits étranges : pluies de grenouilles, objets célestes etc. Cet extrait du chapitre 1 se rapporte à  la question de la démarcation entre science et "non-science" (boundary demarcation), problème classique de philosophie des sciences formalisé par Karl Popper. Fort soutient ici une position relativiste, qui est plus ou moins celle des sociologues des sciences : la distinction entre science et non-science est largement arbitraire et affaire de consensus et de règles non écrites, qui évoluent. Enoncé provocant mais qui n'est finalement pas si absent du discours des scientifiques eux-mêmes, qui entretiennent une part d'ombre sur cette "frontière". Ainsi, pour ce jeune physicien brillant : Bien sûr, on n'a encore jamais prouvé l'existence de ces mini-trous noirs… Mais, physiquement, ces entités pourraient exister. Elles entrent donc de droit – si ce n'est de fait – dans le champ des sciences de la nature, d'autant que leur compréhension est singulièrement féconde.

Une illustration nous est donnée par les travaux du sociologue Pierre Lagrange sur les soucoupes volantes et autres OVNI, qui sont habituellement exclus du champ de la science :

Arnold, étrangement, regarde directement le ciel et y voit quelque chose qui n'est pas catalogué. A la fin du 19e siècle cela aurait pu intéresser des gens comme Flammarion qui cherchaient encore à  faire le catalogue complet des phénomènes de la nature et qui recueillaient les récits d'observations de phénomènes étranges. Mais en 1947, le principe de la science n'est plus de faire des catalogues de phénomènes, comme les collectionneurs du 17e siècle, mais de construire des réseaux socio-techniques, des structures dont le moteur n'est plus la chasse aux énigmes mais la capacité à  intéresser d'autres acteurs pour placer la science au coeur de la société, pour faire de la science un des régimes d'existence de nos vies quotidiennes. Un phénomène de plus n'est intéressant que s'il permet de relier de nombreux acteurs et de construire un réseau. Or les soucoupes présentent ce côté désagréable de provenir de ce qui a été catalogué par la science comme culture populaire. Pour les porte parole de la science, Arnold se trouve de l'autre côté du Grand Partage entre culture scientifique et culture populaire. Les scientifiques ont mis tellement d'energie à  se séparer de ce qu'ils ont classé comme culture populaire, comme croyance, qu'ils refusent de seulement considérer une question soulevée par l'opinion. On est à  l'époque où le partage entre savant et opinion est à  son maximum. Les soucoupes ne peuvent tout simplement pas être prises au sérieux. Dès lors l'histoire des soucoupes ne débute pas comme on le dit souvent comme une croyance générale, populaire, journalistique, mais comme quelque chose qui est perçu, et liquidé comme un mythe, comme une croyance justement.

Et quand les sociologues s'appuient sur de nombreuses études empiriques, et les philosophes sur une épistémologie renouvelée, Fort utilise un seul argument : la continuité des faits et des objets, où l'on ne peut distinguer nettement ce qui serait scientifique et ce qui ne le serait pas. Cette notion de continuité, et l'analogie chromatique, sont d'autant plus intéressants qu'ils évoquent une histoire fameuse en histoire des sciences, rapportée notamment par Jean-Marc Lévy-Léblond. On a coutume de voir dans l'arc-en-ciel, qui est pourtant continu, sept couleurs arbitraires. Six sont des vraies couleurs (violet, rouge, orange, jaune, vert, bleu) mais la septième, l'indigo, arrive un peu comme un cheveu sur la soupe. Elle a été "voulue" par Newton afin de tomber sur un nombre riche en symboles (et Newton l'alchimiste aimait les symboles et la numéralogie !). A nouveau cette démarcation floue

jeudi 25 janvier 2007

Dissémination des idées en science

La propagation des idées entre individus est un sujet qui attire habituellement l'intérêt des cogniciens et méméticiens d'AlphaPsy. Mais quand on l'applique aux scientifiques, cela nous force à  (re)considérer la manière dont la science avance et dont ses thématiques ou paradigmes s'affirment. La question est ancienne[1] mais mobilise, depuis les années 1960 et D.J. de Solla Price, de nouvelles méthodes quantitatives.

L'Office of Scientific and Technical Information américain travaille précisément sur le sujet, avec une approche nouvelle : considérer la diffusion des idées en science comme la dissémination d'un agent infectieux. Mobilisant les modèles mis au point par l'épidémiologie, en particulier le modèle à  quatre états "Susceptible, Exposed, Infected, Recovered", ils ont étudié une série de cas en montrant comment la probabilité et l'efficacité de contact entre chercheurs (notée àŸ) permet de diminuer le temps nécessaire au développement des connaissances (ou en tous cas, le temps nécessaire à  la contamination des chercheurs par une nouvelle idée). Ainsi, dans le cas des recherches sur le prion, un doublement des contacts (courbe en noir) grâce à  une meilleurs diffusion des articles et des données, une plus grande interaction dans des congrès, plus d'échanges entre labos etc. aurait fait gagner environ 30 ans à  la science (par rapport à  la courbe en rouge) !

Selon le cas étudié, différent paramètres jouent dans la dynamique de diffusion : la population initiale de chercheurs "sensibles" (plus petite pour les recherches sur la théorie des cordes que pour celles sur le prion) et l'efficacité de contact (meilleure pour les recherches sur la théorie des cordes que pour celles sur le prion, car les premières nécessitent un outillage moins coûteux et font donc plus facilement de nouveaux adeptes).

Ce modèle, bien qu'intéressant, nous laisse sur notre faim. Les auteurs font bien quelques critiques de l'utilisation d'un modèle épidémiologique (contrairement à  la plupart des épidémies, les contacts en science sont longs — typiquement 3 ans entre un thésard et son encadrant —, tout comme peut l'être le temps d'incubation — souvenons-nous des "belles au bois dormant") mais laissent de côté ce qui me semble primordial en tant qu'apprenti-sociologue des sciences : les facteurs externes. En effet, on peut considérer que les recherches sur le prion auraient pu plafonner vers les années 1990, alors qu'elle démarrait à  peine pour nous. Mais ce serait oublier que l'essentiel de cette recherche s'est développé quand le besoin politique s'en faisait sentir avec la crise de la vache folle ! Idem avec les recherches sur le H5N1... Bref, ce ne sont pas seulement les propriétés internes de la communauté scientifique qui déterminent sa dynamique, c'est évident.

Sans compter les limites intrinsèques à  une multiplication de l'efficacité de contact : on peut dire que la science progresserait plus vite avec une meilleure efficacité de contact, qui est sûrement perfectible, mais les chercheurs ne sont pas non plus des super-héros (quoique...) ! Par contre, penser que la science aurait pu se développer autrement, et faire de l'uchronie scientifique, voilà  qui me plaît beaucoup :-)

Notes

[1] Pas tant que cela en fait puisqu'avant Al Razi (864-930) et Al Masudi (897-956) (parfois surnommé "le Pline de l'Islam"), on considérait que les Anciens (Aristote et al.) étaient des autorités décisives et qu'il ne restait plus rien à  apprendre, seulement à  commenter. En Occident, cette conception ne s'imposera que 600 ans plus tard avec la Révolution scientifique.

lundi 22 janvier 2007

Conférence de citoyens sur les nanotechnologies (3)

Les 16 profanes du panel de la conférence de citoyens sur les nanotechnologies ont rendu aujourd'hui leurs conclusions, à  l'issue d'une journée de synthèse, réflexion et mise en forme. Huit pages dont cinq portant sur les constats, que je vais passer sous silence ici[1] pour m'intéresser aux recommandations :

  • chaque industriel doit être moralement responsable des risques écologiques et sanitaires qu'il fait encourir par les nanotechnologies ;
  • une "charte de transparence" doit être mise en place pour assurer précaution, protocole de manipulation, étiquetage et évaluation des risques ;
  • le principe de précaution doit être respecté, d'autant que des nanoproduits ont déjà  intégré le marché en dépit du manque de recherche sur leur dangerosité ;
  • un étiquetage clair et précis pour les produits issus des nanotechnologies doit être instauré ;
  • la communication sur les nanotechnologies doit être diffusée très largement dans un langage accessible à  tous, et sur tous les supports (presse, radio, TV, Internet…) ;
  • il faut développer les moyens budgétaires alloués à  la CNIL, avec la mise en place d’actions de sensibilisation sur le respect des libertés individuelles à  l’échelle de l’Union Européenne ;
  • il faut mettre en place un partenariat avec les principales associations de consommateurs qui serviront de relais avec les citoyens ;
  • il faut renforcer de la recherche, orientée vers des réels objectifs scientifiques (sic) ;
  • et, pour représenter les intérêts des citoyens, il faudrait créer une instance indépendante composée de personnalités politiques, scientifiques, philosophes, membres de comités d’éthique, citoyens représentatifs (membres d’associations reconnues) qui aura pour rôle de veiller au respect de l'éthique, surveiller les recherches des laboratoires, donner un avis sur la poursuite de ces recherches, vérifier la bonne utilisation des fonds investis par la Région, établir une nomenclature des produits potentiellement dangereux, établir une traçabilité des nanoparticules de la production à  la destruction ou au recyclage et communiquer le résultat de ses travaux et de ses conclusions aux citoyens.

Bref, on n'est en gros pas loin de ce que prédisait Denis (bravo !)… Mais avec des propositions concrètes et plus détaillées.

Sinon, quelques mots sur le déroulement de la conférence. On a pu suivre samedi la diffusion en direct des tables-rondes en public. De vraies questions (à  défaut de réponses, souvent insatisfaisantes) et des discussions plutôt ouvertes. Devant prendre ma voiture après avoir regardé la première heure de débat, je regrettai de ne pas pouvoir suivre le débat à  la radio. Une couverture médiatique en continu, qui permettrait d'intéresser véritablement à  ce type de conférences de consensus et "passionnerait" les Français, chacun faisant ensuite siennes les conclusions du panel, voilà  ce dont je rêve… Plus pragmatiquement, des échos me sont parvenus de l'ambiance à  l'intérieur du panel et de l'organisation. Il semblerait que les citoyens étaient relativement infantilisés par les 4 ou 5 animateurs de l'IFOP et ont reçu une information plutôt pro-nanotechnologies, n'entendant nullement parler de Jean-Pierre Dupuy ou de Jacques Testart. Quant au Conseil régional, il lui reste à  mettre en œuvre ces conclusions, comme il s'y est engagé !

Il y aura probablement quelques rebondissements à  suivre bientôt, et peut-être (j'espère !) dès demain dans la presse nationale.

[Mà J 23/01] Revue de presse:

  • Libération estime que la Conférence de citoyens a montré [...] sa pertinence puisque le vice-président (écologiste) du Crif en charge de la recherche, Marc Lipinski, prend acte de ces recommandations et propose d'inclure des associations dans la «gouvernance» des réseaux subventionnés, annonce un financement pour des études toxicologiques et promet de porter au niveau national la demande d'un observatoire des nanotechnologies ;
  • Les Echos (réservé aux abonnés).

Notes

[1] Il en ressort que le panel se déclare majoritairement favorable aux nanotechnologies, qui représentent indéniablement un progrès et même un espoir pour le monde d'aujourd'hui et de demain que ce soit dans les domaines de la santé, de la vie quotidienne, de notre environnement et de notre cadre de vie, à  condition que l'éthique soit respectée, la liberté (pas de société "big brother") et la maîtrise des risques.

dimanche 21 janvier 2007

Nouvelles du front

Mise bout à  bout, l'actualité de ces derniers mois sur l'expertise, l'autorité et l'indépendance scientifique n'inspire pas confiance...

Lundi dernier, c'est PLoS Medicine qui publiait un article (en accès libre) sur le ghost authorship. Il est en effet connu que les auteurs qui apparaissent sur un article relatant les résultats d'essais cliniques ne sont pas toujours, ou pas toujours complètement, les auteurs qui ont conçu ou analysé l'essai voire écrit le papier. Pourquoi ? Parce que ces ghost authors (ou "nègres" selon la traduction du Monde) sont souvent des chercheurs de l'entreprise pharmaceutique en question, ou des écrivains freelance, qu'il est délicat de mettre sur le devant de la scène. Une pratique qui pourrait cacher des conflits d'intérêt dont le lecteur devrait être informé, et a pour cette raison été condamnée par le monde académique, des comités de rédaction et quelques entreprises pharmaceutiques. Les auteurs de l'étude ont analysé 44 essais cliniques approuvés en 1994 et 1995, dont les résultats ont été publiés entre 1997 et 2002 : 75 % d'entre eux ont une liste d'auteurs qui ne reflète pas la réalité du travail effectué. Parmi les nègres passés à  la trappe figure une grande proportion de statisticiens, ces employés qui conçoivent concrètement l'étude et sur lesquels repose finalement la significativité du résultat ! Ces pratiques existent aussi ailleurs qu'en médecine, comme dans les études sur l'environnement, voir l'exemple célèbre de l'histoire qui a inspiré le film "Erin Brockovich"… [via PAk, que je remercie, et Stayin' Alive]

En décembre dernier, on apprenait par Libération que Sir Richard Doll, décédé en 2005 et expert reconnu du lien entre tabac et cancer du poumon, aurait été gracieusement payé par Monsanto pendant plus de vingt ans. Dans les périodes fastes comme les années 80, il pouvait ainsi percevoir jusqu'à  1200 euros par jour ! Or Doll travaillait dans ces années-là  sur le fameux agent orange employé par Monsanto au Vietnam... en niant toute relation entre celui-ci et des cas de cancer ! Il aurait aussi touché 22 000 euros de plusieurs firmes de la chimie dont Chemical Manufacturers Association, Dow Chemical et ICI, pour avoir publié une étude assurant qu'il n'y avait aucun lien entre le chlorure de vinyle (utilisé dans les matières plastiques) et le cancer (sauf celui du foie), conclusion que l'OMS conteste toujours...

Enfin, en septembre, le Guardian rapportait une grande première : la British Royal Society, pour la première fois de son histoire, demandait publiquement aux entreprises soutenant des "instituts de recherche" niant le réchauffement de la planète (comme le Competitive Enterprise Institute (CEI) américain), d'arrêter de les financer. Cela concerne au premier chef ExxonMobil et sa filiale Esso, qui a distribué en 2005 2.9 millions de dollars à  pas moins de 39 groupes et instituts. On ne s'en étonnera pas, Exxon est aussi un gros sponsor du parti républicain et de ses candidats... [via Stayin' Alive]

vendredi 19 janvier 2007

Quand les célébrités disent des bêtises, les scientifiques ne valent pas forcément mieux...

Autant j'aime beaucoup d'habitude le travail de l'organisation Sense about Science (notamment en matière de sensibilisation au peer review), autant leur dernière campagne est largement critiquable. Dans un document PDF de 2 pages (repris par le 20 minutes de Genève), ils répondent à  quelques jugements considérés comme erronés, impliquant la science et tenus par des célébrités (tant qu'à  faire...).

Si Madonna en prend avec raison pour son grade (parce qu'elle imagine qu'il est possible de neutraliser les radiations), d'autres réponses sont moins justifiées. Ainsi, à  la mannequin Elle MacPherson qui se dit heureuse de pouvoir nourrir sa famille avec de la nourriture qui évite des pesticides inutiles (unnecessary) et des additifs alimentaires nocifs, un toxicologue répond que les pesticides sont une part nécessaire de l'agriculture et une diététicienne ajoute que les additifs ne sont pas nocifs pour la plupart des personnes. La première de ces réponses est fausse puisque si l'alimentation de MacPherson, ou le bio en général, n'emploient pas de pesticides (sous-entendu "de synthèse") c'est bien parce que ceux-ci ne sont pas nécessaires (dans le sens de "qui ne peut pas ne pas être"). A moins de comprendre que dans le cadrage (implicite) de cet expert, l'agriculture se réduit à  l'agriculture productiviste et ne s'envisage pas autrement. Quant à  la seconde réponse, elle généralise en parlant de la plupart des personnes, ce qui est bien la position épistémologique de la science, mais ne répond pas aux préoccupations d'un individu en particulier, à  savoir Elle MacPhersen.

Autre exemple : à  l'actrice Joanna Lumley qui considère qu'on ne peut continuer à  gaver les animaux de produits chimiques et d'hormones de croissance, en mentionnant notamment l'explosion des cas de cancer, un docteur répond : 1) que le cancer n'explose pas, 2) qu'il est plus fréquent parce que les gens vivent plus vieux, 3) qu'il faut se baser sur les faits et non sur des peurs, 4) qu'il n'y a pas de preuve absolue que des additifs alimentaires causent le cancer et 5) que nous savons en revanche que la moitié des cancers sont dus au mode de vie (obésité etc.). Bref, il pinaille entre la réponse 1) et 2), en 4) il répond additifs alimentaires là  où Lumley parle d'hormones de croissance (alors qu'évidemment le problème n'est pas le même, souvenons-nous qu'en Europe la viande aux hormones américaine a été très controversée, y compris par les experts) et il se dédouane un peu trop facilement sur le mode de vie en 5) alors que des indices croissants laissent penser qu'il y a un lien avec des activités comme l'agriculture.

Attitude hautaine (les scientifiques interrogés sont à  tu et à  toi avec les stars citées et prennent un malin plaisir à  les détromper), citations sorties de leur contexte etc., voilà  un travail qui (à  mon avis) ne fait pas vraiment honneur à  la science ! Pas forcément par mauvaise volonté de la part des auteurs mais par la nature même du discours scientifique, qui ne peut s'empêcher d'être moralisant -- et qui est limité par ses propres présupposés : généralisation, réductionnisme etc. Surtout, en agissant ainsi et en se concentrant sur les faits, on rate la dimension cognitive et sociologique de ces discours profanes, et on retombe dans le malheureux travers du modèle de l'instruction publique...

jeudi 18 janvier 2007

La langue de la science

Si François s'attache au style de l'écrit scientifique, je vais ici me pencher sur la langue. En effet, c'est un lieu commun : la science s'écrit en anglais, point barre, merci d'être venus. Ce n'est pas faux, la littérature scientifique en anglais représente une large majorité de la littérature scientifique mondiale, et c'est en tous cas celle qui est prise en compte préférentiellement par l'ISI-Thomson pour le calcul du fameux facteur d'impact (cf. Archambault et al., Scientometrics 68, 2006 pour une récente analyse de ce biais dans le domaine des sciences humaines et sociales). Les brevets en anglais risquent aussi de s'imposer en Europe si la France ratifie le protocole de Londres, qu'elle est pour l'instant le dernier pays à  bloquer.

Or voilà , la science peut s'écrire et s'écrit en français. En majorité en sciences humaines, mais aussi en mathématiques, soit précisément les matières où nos chercheurs sont les plus admirés et demandés à  l'étranger ! Car la langue est plus qu'un outil en science, c'est le véritable support de pensée. C'est le médiateur entre la réalité et tout discours sur cette réalité. Sans langue, pas de science, et selon la langue on n'obtient pas la même science. Cela tient à  la construction logique ou à  l'utilisation d'analogies qui lui sont propres, deux éléments cruciaux dans la méthode scientifique. Difficile de donner des exemples mais on peut mentionner que la fameuse incertitude d'Heisenberg est en fait une Unbestimmtheit, soit une indétermination, maladroitement passée par l'uncertainty anglo-saxonne. Et voilà  tout un pan de fausses théories échafaudées sur une mauvaise traduction qui s'effondre ! Ou encore le projet de refonte des mathématiques de Nicolas Bourbaki s'est accompagné d'un renouveau du vocabulaire, avec de nouveaux termes et concepts aussi imagés que "faisceaux", "fibrés", ou "adhérences".

De fait, ce n'est pas tant la langue de publication ("communication institutionnelle") que la langue de la communication informelle qui compte, laquelle reste principalement le français, sauf dans quelques labos plus internationaux. Mais publier en français reflète aussi une attitude et un engagement plus profonds. Voici comment le mathématicien français Laurent Lafforgue (médaille Fields 2002) décrit la position unique de l'école française de mathématiques :

Sur le plan psychologique, faire le choix du français signifie pour l’école française qu’elle ne se considère pas comme une quantité inéluctablement négligeable, qu’elle a la claire conscience de pouvoir faire autre chose que jouer les suiveuses et qu’elle ne se pose pas a priori en position vassale. Bref, ce choix est le signe d’une attitude combative, le contraire de l’esprit d’abandon et de renoncement... Bien sûr, un esprit combatif ne garantit pas le succès, mais il est nécessaire. Comme dit le proverbe chinois, les seuls combats perdus d’avance sont ceux qu’on ne livre pas.

Jean-Marc Lévy-Leblond le dit autrement dans "La langue tire la science" in La Pierre de touche, Gallimard Folio, 1996 :

les sciences sociales et humaines semblent garder une possibilité de publication plurilingue que n'ont plus vraiment les sciences de la nature, dominées économiquement et techniquement par un modèle unique.

Sans compter les inconvénients de publier en anglais. Cela correspond pour certains (comme René-Marcel Sauvé) à  payer une taxe sur la recherche scientifique. En effet, les chercheurs ne fournissent pas le même effort pour publier dans leur langue maternelle et dans une langue apprise à  l'école, payant dans ce dernier cas un prix en terme d'efficacité, de visibilité et de prestige (combien de Français moqués en conférences parce qu'ils s'exprimaient de manière risible en anglais ??!!). De plus, le résultat est souvent un basic english bien pauvre, qui empêche de penser ou presque ! Et des publications en anglais ne seront jamais facilement comprises par tous les publics, même si elles sont mises à  disposition gracieusement par le mouvement d'accès libre. Quid alors de l'éducation scientifique des citoyens et du retour à  la société des fruits de la recherche ?

Alors, défendre le français en science n'est pas seulement un combat d'arrière-garde mené par une administration dépassée. C'est aussi la défense d'une vision du monde et d'une autonomie de la recherche ![1]

Notes

[1] Attention quand même à  l'angélisme, ce billet n'est pas un plaidoyer en faveur de toutes les revues scientifiques en français, y compris les plus inadaptées et dispensables ! La défense de la langue ne saurait être un prétexte à  la médiocrité, mais plutôt un encouragement à  améliorer le paysage dans sa globalité

lundi 15 janvier 2007

Conférence de citoyens sur les nanotechnologies (2)

Dernière étape de leur marathon citoyen, les 16 membres du panel de la conférence de citoyens sur les nanotechnologies vous invitent à  la conférence du samedi 20 janvier, ouverte à  tous. De 9h00 à  19h00, ils vont auditionner en public les experts qu'ils ont décidés d'entendre.

De quoi prendre part à  cette excellente initiative et s'informer, au cours de cinq tables rondes, sur les problématiques suivantes :

  • nanotechnologies et santé ;
  • nanotechnologies et environnement ;
  • nanotechnologies et aspects militaires / défense ;
  • nanotechnologies et information / communication ;
  • nanotechnologies et développement économique.

Je vous tiendrai évidemment au courant du résultat des délibérations annoncé le 22 janvier…

[Mà J 19/01] Une retransmission de la journée sera disponible en direct à  cette adresse !

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