La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

jeudi 29 mars 2007

Ethique des nanotechnologies, bis repetita

Quelques mois après le Comité d'éthique du CNRS, le Comité national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) a publié le 1er mars son 96e avis consacré aux questions éthiques posées par les nanosciences, les nanotechnologies et la santé. Parmi les personnes auditionnées par le groupe de travail, notons la présence des philosophes et sociologues des sciences Jean-Pierre Dupuy et Bernadette Bensaude-Vincent.

Passées les cinq premières pages re-situant le paradigme des nanotechnologies et de la convergence Nano-Bio-Info-Cognitif (NBIC), les considérations éthiques démarrent en constatant que pour le moment, les nanosciences ne semblent pas (encore ?) avoir modifié notre représentation de l’univers et les nanosciences n’apparaissent pas, pour l’instant, comme une discipline scientifique nouvelle qui nous révèlerait le monde, ou nous-mêmes, comme différents de ce que nous croyons être. L'enjeu se situe plutôt au niveau de ce que les nanotechnologies permettent de faire, d’où la discordance qui surgit entre la perception du public et ce qui est proposé sur le marché (on me permettra d'être circonspect…).

Les problèmes éthiques des nanotechnologies sont donc réduits aux problèmes que posent habituellement le développement des technologies :

  • traçabilité ;
  • effet biologique et biodégradabilité ;
  • éventuelles « propriétés nouvelles » de la matière manipulée à  l’échelle du nanomètre ;
  • portion congrue du budget de R&D consacrée aux risques pour la santé (0,4% seulement au niveau mondial) ;
  • tentation d’une déconnexion entre le discours et la réalité (parallèle fait avec les débuts des OGM, où l'on promettait de lutter contre la faim dans le monde alors que des maïs resistants au Round-Up étaient mis sur le marché).

Les auteurs constatent aussi avoir le sentiment que le domaine des nanosciences et des nanotechnologies se présente plus comme une série de réponses et de solutions, que comme une activité de questionnement, caractéristique habituelle de la recherche. Ce problème éthique essentiel regrette que l'on produise pour comprendre avant de produire pour vendre et que l'on manque de recherche fondamentale — ou pire, que celle-ci ne soit pas rendu publique. C'est parce que la connaissance est un pré-requis nécessaire à  l’exercice de la responsabilité que la première recommandation d’ordre éthique serait d’exiger un développement de la recherche fondamentale amont, et pas simplement en aval, des applications techniques.

Les autres recommandations incluent :

  • la mise à  disposition d'information suffisante sur la redoutable propriété ambivalente des nanosystèmes moléculaires conçus par l’homme de pouvoir traverser les barrières biologiques, notamment entre sang et cerveau, et d’être actuellement peu ou pas biodégradable, ce qui risque d’avoir, en dehors d’indications thérapeutiques précises, des conséquences majeures pour la santé (pfiou !) ;
  • le développement de la nanométrologie pour concevoir et multiplier les instruments qui permettront de détecter et identifier les nanoparticules ;
  • le soutien du développement de la recherche fondamentale du domaine des nanosciences, en respectant la liberté de cette recherche et en incorporant la réflexion éthique (par exemple sous la forme d'un paragraphe dédié dans les thèses en nanosciences et nanotechnologies) ;
  • l'incitation, dans une même problématique, des recherches pluridisciplinaires pour que la conception de nanomatériaux et nanosystèmes nouveaux s'accompagne de l’étude de leurs effets primaires sur l’environnement et la santé, par exemple en ne les séparant pas entre différents appels à  projets (ANR, PCRD etc.) ;
  • la priorité à  toutes les mesures de protection nécessaires des travailleurs au contact des nanomatériaux, et de confinement des lieux d’étude et de production de ces nanomatériaux en privilégiant les effets des faibles doses ;
  • le rétablissement d'une relation de confiance par la transparence et la diffusion continue des acquis scientifiques à  la communauté des chercheurs publics et privés grâce à  une réglementation européenne exigeant une déclaration obligatoire de toutes nouvelles nanostructures avec leurs conséquences éventuelles sur la réactivité biologique (avec un nano-REACH ?) ;
  • la priorité aux informations en réseaux des Agences : de la Biomédecine, AFSSAPS, AFSSA, et celles de l’Institut de Veille Sanitaire — en obligeant par exemple les industriels à  étiqueter visiblement les produits contenant des nanoparticules créées intentionnellement pour que le consommateur puisse éventuellement en refuser l'usage ;
  • le développement de la diffusion de la culture scientifique, technologique et industrielle dans le domaine des nanosciences et nanotechnologies en organisant par exemple des débats citoyens (appel du pied à  l'association VivAgora…) ;
  • une vigilance extrême sur les graves conséquences pour les libertés individuelles et le respect de la dignité humaine si les capacités d’identification et d’interconnexion se développent à  l’insu des personnes.

Les conclusions de l'avis sont très sages, en soulignant notamment que la course à  l'innovation — qui engage la société dans son ensemble, et qui ne peut pas être simplement laissée aux seuls acteurs économiques ou associatifs — ne doit pas se faire au détriment de l'intégrité physique et mentale des personnes ! Souvenons nous que pour le Comité d'éthique du CNRS, il faut une concertation des parties intéressées et notamment des représentants de la société civile pour cerner les attentes du corps social dans son ensemble ” afin de réguler le cours des recherches en fonction de la désirabilité des innovations techniques et pas seulement de leur acceptabilité. Bis repetita, que nos dirigeants les entende

mardi 27 mars 2007

Trouvez l'auteur : Science et nouvelle science

Pour une fois, ce n'est pas tant l'auteur de cet extrait qui est intéressant (mais quand même...) que la personne qu'il décrit et la discipline naissante dont il fait ici l'apologie. Je vous laisse réfléchir !

Il y a environ treize ans qu'un homme du génie le plus vigoureux exercé aux méditations profondes, déjà  connu par d'excellents ouvrages et par ses succès dans un art où la grande habileté consiste à  observer et à  respecter la nature, devina qu'elle ne borne pas ses lois physiques à  celles qu'on a jusques (sic) à -présent étudiées dans nos Collèges et dans nos Académies ; et que lorsqu'elle donne aux fourmis, aux abeilles, aux castors la faculté de se soumettre d'un commun accord et par leur propre intérêt à  un gouvernement bon, stable et uniforme, elle ne refuse pas à  l'homme le pouvoir de s'élever à  la jouissance du même avantage. Animé par l'importance de cette vue, et par l'aspect des grandes conséquences qu'on pouvait en tirer, il appliqua toute la pénétration de son esprit à  la recherche des lois physiques, relatives à  la société ; et parvint enfin à  s'assurer de la base inébranlable de ces loix (sic), à  en saisir l'ensemble, à  en développer l'enchaînement, à  en extraire et à  en démontrer les résultats. Le tout formait une doctrine très-nouvelle, très-éloignée des préjugés adoptés par l'ignorance générale, et fort au-dessus de la portée des hommes vulgaires, chez lesquels l'habitude contractée dans leur enfance d'occuper uniquement leur mémoire, étouffe le pouvoir de faire usage de leur jugement. (p. 8)

[Mà J 29/03, 8h50] : Personne n'a reconnu ici le portrait de François Quesnay par Pierre Samuel du Pont de Nemours (le père du créateur de l'entreprise éponyme) dans De l'origine et des progrès d'une science nouvelle (1768). Quesnay est l'un des fondateurs de la première école en économie, l'école des physiocrates, et c'est donc cette discipline dont Du Pont de Nemours salue la naissance. Personnellement, j'aime beaucoup la légitimation d'une discipline en arguant qu'elle est fort au-dessus de la portée des hommes vulgaires ! Ce sont nos économistes blogueurs qui apprécieront...

dimanche 25 mars 2007

Un documentaire relance la controverse sur le climat

Aperçu chez Matthieu, un début (?) de dissémination virale pour ce documentaire sceptique vis-à -vis du réchauffement climatique, "The Great Global Warming Swindle", déjà  vu 450 000 fois sur Internet et largement blogué.

Voici les éléments qu'il avance :

  • le GIEC serait un panier de crabes ultra-politisé, peu honnête et loin d'être consensuel ;
  • le réchauffement climatique est devenue une industrie qui ne peut plus se dédire, au risque de menacer l'emploi et la crédibilité de milliers d'experts et consultants ;
  • l'augmentation de la concentration de CO2 n'est pas synchrone du développement industriel, et a dans le passé toujours suivi la hausse de températures plutôt que précédé ;
  • contrairement aux modèles et prédictions, l'augmentation de la température s'observe plus à  la surface de la terre que dans la troposphère ;
  • l'évolution des températures est extrêmement corrélé avec les taches et le vent solaires, plus qu'avec le CO2 (cf. graphiques à  33'44'') ;
  • le GIEC a été mis en place par Margaret Thatcher pour soutenir son virage vers le nucléaire ;
  • les modèles climatiques ne valent que ce que valent leurs hypothèses, au premier rang desquelles l'idée que le CO2 est responsable du réchauffement ;
  • la publicisation des résultats scientifiques biaise les recherches vers ce qui est intéressant, ce qui change, ce qui va dans le sens des tendances etc. ;
  • le GIEC a déjà  censuré des affirmations gênantes (57'28'') ;
  • l'Afrique pâtit des soi-disant politiques de développement durable interdisant les énergies fossiles et promouvant l'éolien ou le solaire.

On voit donc un pot-pourri d'arguments très divers, mais qui tapent à  certains endroits qui font mal : accuser le GIEC d'être politique, bien qu'évident, choque toujours le grand public et les scientifiques eux-mêmes ! Et accuser les militants écologistes d'être contre-productifs en Afrique fait également mal. De fait, les réactions des scientifiques (cf. RealClimate ou Climate Change Denial) répondent aux arguments scientifiques, et non à  ces dernières critiques. Surtout, le réalisateur Martin Durkin rassemble une belle brochette de chercheurs qui abordent chacun un des arguments, laissant croire qu'eux-mêmes sont d'accord entre eux sur la totalité : ce qui est loin d'être évident vu la nature essentiellement réductionniste de la science ! Et le tout sans contradicteur : la polyphonie, qui est à  la base du journalisme, a disparue.

Alors, la controverse relancée ? Etonnamment, elle est relancée dans la société civile. Car ce documentaire diffusé sur la chaîne britannique Channel 4 le 8 mars est destiné au grand public — tout sauf un moyen traditionnel de faire de la science ainsi que l'avaient déjà  montré à  leur insu Allègre et Galam. Sans connaître les forces à  l'œuvre en coulisses, on peut constater qu'amener la controverse dans le public n'est qu'un moyen de susciter le débat pour éventuellement faire fléchir les politiques internationales — car quel intérêt s'il s'agit juste de dire "on vous ment" ? Preuve du rôle central du public, que l'on retrouvait déjà  dans la vidéo sur le maïs OGM MON863…

vendredi 23 mars 2007

Fraude, publication, pratiques de recherche : comment les pièces s'imbriquent

La structure d'un blog, sa parcellisation en billets, rend difficile la vision synthétique. Ainsi, j'ai pu parler ici de PLoS ONE, là  du peer-review, ici des difficultés à  intégrer la réplication des résultats dans le cours normal de la recherche, là  de la fraude, ici des protocoles expérimentaux bien différents de la réalité. Bien-sûr, on obtient une image assez large des défis de la science aujourd'hui ” mais plus un puzzle qu'un tableau de Hopper.

 2000 piece Robin Hood puzzle ©© INTVGene

Le prétexte à  rassembler toutes ces pièces dipersées m'est fourni par un article de Nature publié en juillet 2006, sur lequel je suis retombé récemment. Comme quoi, il est bon de lire et bookmarker une première fois pour mieux y revenir ensuite par sérendipité... Dans cet article, le journaliste Jim Giles aborde un grand nombre de thèmes et fait le constat suivant (ma traduction) :

Il y a quarante ans, l'immunologiste et Prix Nobel Peter Medawar déclarait que tous les articles scientifiques étaient frauduleux, dans le sens où ils décrivent la recherche comme un doux passage des hypothèses aux conclusions en passant par les expériences, quand la réalité est toujours moins nette que cela. Les commentaires, blogs et trackbacks, en élargissant le domaine de la publication au-delà  des limites de l'article traditionnel, pourraient rendre la littérature scientifique un peu moins frauduleuse ” dans le sens de Medawar comme dans le sens plus général. Ils pourraient aussi aider les nombreux scientifiques frustrés qui luttent pour reproduire des découvertes alors que, peut-être, ils ne devraient pas se donner tant de mal. La réplication, malgré toute son importance conceptuelle, est une affaire sociale, chaotique (messy) ; il se pourrait qu'elle ait besoin d'un médium social, chaotique.

Une profession de foi que je fais mienne, assurément !

J'ai aussi récemment vu une exhortation à  publier des thèses controversées dans des journaux en accès libre, en l'occurrence PLoS ONE, afin qu'elles puissent être discutées ouvertement et sérieusement : le physicien atypique Vincent Fleury est ainsi apostrophé par OldCola (pseudonyme d'un biologiste). Une autre convergence entre préoccupations finalement pas si éloignées...

mercredi 21 mars 2007

Colloque CNRS "Sciences et société en mutation" : compte-rendu (2)

Suite et fin de mon compte-rendu, correspondant à  l'après-midi du colloque (toujours visible en ligne)…

Recherche et enjeux de société

Il s'agit de la restitution des ateliers, ayant réuni de 20 à  80 chercheurs entre octobre 2006 et janvier 2007. Ou comment répondre à  des questions… par d'autres questions ! Au moins, la sauce des ateliers, des thématiques proposées[1] et des participants semble avoir prise. Comme le conclut Marie-Françoise Courcel (CNRS) : maintenant, nous devons nous mettre au travail, bien-sûr dans l'interdisciplinaire. C'est à  peu près l'endroit où nous sommes arrivés de nos réflexions ! Constructifs quand même, je retiens la volonté des chercheurs interdisciplinaires en sciences de la communication de se poser en discipline propre, la satisfaction des climatologues face à  leur participation au GIEC (mais qui regrettent que ce travail ne soit pas plus reconnu par les instances du CNRS), la proposition d'organiser des forums citoyens sur Internet via un wiki ouvert à  tous et d'adopter une charte du chercheur dans la société (pour éviter par exemple les prises de parole un peu bancales, comme celles de Claude Allègre sur le réchauffement climatique), la volonté de valoriser le jeune chercheur comme interlocuteur facilement disponible et accessible au grand public. Dans la discussion, le journaliste du Monde Sylvestre Huet remarque que pour que la communauté scientifique soit audible (par les journalistes en particulier), elle doit structurer son discours dans un état d'esprit semblable à  celui du GIEC : pas de "vérité officielle", pas de prises de positions radicales mais une construction pragmatique et ouverte. De nombreuses questions du public portent aussi sur le rôle potentiel des scientifiques dans les forums informels sur Internet (par exemple Scitizen) ou dans des parutions hors des sentiers battus et à  forte audience comme Le Monde diplomatique.

Comment construire la relation sciences-société ?

Dominique Meyer de l'Académie des sciences raconte une expérience originale (inspirée d'une action de la Royal Society) de "parrainage" entre un député, un membre de l'Académie des sciences et un jeune chercheur — les uns accompagnant les autres dans une journée de travail et vice-versa. Puis Michael Seifert raconte l'expérience allemande de la "Kinder-Uni" qui fait entrer des jeunes de 8 à  12 ans à  l'Université, un jour par semaine pendant l'été, afin de les faire assister à  des cours/conférences intitulées "Pourquoi le monde est-il multicolore ?", "Pourquoi ne nous est-il pas permis de cloner l'être humain ?" ou "Pourquoi les statues grecques sont-elles toujours nues ?". Le contenu autant que la mise en situation ("jeu de rôle") participent au succès de l'opération.

Paraskevas Caracostas de la Commission européenne fait ensuite le point sur les actions "Science en société" (et non plus "Science et société") dans le 7e Programme-cadre (PCRD). Celles-ci sont structurées en 4 sous-parties : "Une gouvernance plus dynamique des relations science et société", "Le renforcement du potentiel, l'ouverture des horizons", "La science et la société communiquent", "Activités stratégiques".

Clôture : questions à  deux philosophes

Le premier de ces deux philosophes est François Ewald, selon qui :

  • aujourd'hui, notre discours sur la science est celui d'un néo-rousseauisme : la science est le début du mal. Or la science et le type de connaissances induit par la science sont un progrès ;
  • il faut mettre fin à  la distinction entre la société et la science car la science est partout dans la société ! La science est devenue le langage requis pour parler des questions sociales, que l'on soit pour ou contre. (…) La science (…) est le lieu des combats sociaux et c'est la difficulté des institutions que de se distinguer, dans un monde qui est partout scientifique !

Le second philosophe est Jean Gayon, pour qui :

  • la solution au problème de la diffusion des sciences se situe non pas au niveau d'un organisme comme le CNRS mais de l'école et des médias (ce avec quoi je ne suis qu'à  moitié d'accord)
  • nous sommes face à  un nouveau régime d'échange avec le public
  • il faut massivement développer notre compréhension de la chose, il faut développer un corps de recherche en structurant les acteurs (sociologues et historiens des sciences, spécialistes de la vulgarisation et de la didactique des sciences, épistémologues) aujourd'hui épars.

Conclusion

Les Actes du colloques sont annoncés pour la fin mars, aux Editions du CNRS. Le site du CNRS accueillera aussi progressivement les données d'enquêtes sur la relation des scientifiques à  la société, y compris celles en cours, et le Journal du CNRS se fera l'écho des actions qui seront engagées.

Dernière remarque : la couverture par la presse nationale de l'évènement a été quasi-inexistante si j'en croie mon petit dispositif de "veille". Seuls Le Nouvel observateur / Sciences et avenir se distinguent par un article qui rapporte l'étude de Daniel Boy et du Cevipof selon laquelle les scientifiques ne sont pas outrageusement choqués à  l'idée que l’on puisse s'opposer à  certaines innovations techniques, voire les scientifiques ne sont pas des martiens ! Les journalistes étaient pourtant invités au colloque, avec force dossier de presse et places réservées...

Notes

[1] Savoirs et développement, Communication, Energie et climat et Emergence des nanosciences et nanotechnologies.

dimanche 18 mars 2007

Chercher ou valoriser, dilemme du chercheur ?

Rien de tel qu'une prof parlant de "l’excellente thèse d’Erwan Lamy" au détour d'un e-mail pour inciter à  lire une thèse de 374 pages, lecture plutôt rebutante habituellement. Bien m'en a pris !

Cette thèse intitulée La fragmentation de la science à  l'épreuve des start-ups montre que l'on peut faire de l'épistémologie appliquée en testant empiriquement des hypothèses qui vont puiser leurs racines dans les visions différentiationniste vs. antidifférentiationniste de la science ; en l'occurrence, il s'agit de savoir si, oui ou non, la science est un champ autonome, "différent" des autres champs d'activités humaines[1]. Si oui, sachant que c'est à  leur niveau que cela se construit, les chercheurs qui créent des entreprises et s'engagent dans la valorisation devraient conserver leur singularité et rester des chercheurs à  part entière. Si non, ils deviendraient des chercheurs-entrepreneurs imprégnés par l'esprit de commerce et se fondant parfaitement dans le paysage industriel.

Qu'en est-il ? De son étude de 41 cas de création d'entreprise par des chercheurs du CNRS, Lamy distingue trois profils de chercheurs-entrepreneurs :

  • les Académiques, pour qui la création d'entreprise se fait au service de leurs travaux de recherche, sans incompatibilité mais avec facilitation mutuelle ; ils ne se soumettent guère aux réquisits de la logique marchande et n’adhèrent que marginalement au modèle de l’entrepreneur et, même si leur productivité scientifique académique n'est pas nécessairement augmentée, ils bénéficient de la reconnaissance scientifique et professionnelle de leur expertise et d'un étoffement de leurs réseaux de collaboration (l'un a par exemple reçu la médaille d'argent du CNRS, un autre a été nommé professeur de classe exceptionnelle) ;
  • les Pionniers, qui récusent la différence entre activité scientifique et monde de l'entreprise, veulent s'impliquer en tant que véritables entrepreneurs ; ils sont portés par une forte volonté de s'écarter du modèle universitaire, se mettent au secret industriel, publient moins ou plus etc., et en sont pénalisés largement par le monde académique ; bref, ils en viennent à  perdre leur identité scientifique ;
  • les Janus, qui échappent à  toute classification hâtive car ils sont la preuve qu’un fort engagement entrepreneurial n’est pas toujours synonyme de brouillage des frontières : ils ne considèrent pas que la validité des travaux scientifiques est absolue, ils se réfèrent aux pratiques et aux contextes particuliers ; ils s'éloignent moins du laboratoire que les Pionniers, continuant de s'investir dans la vie scientifique, et ce sont ceux qui constatent le plus une augmentation de leur productivité. Des trois classes, ce sont les Janus qui ont la production la plus fondamentale, et elle le reste pendant et après la création, comme si le produit de leurs activités de recherche et leur implication entrepreneuriale était déconnectée, alors qu’elles sont au cœur de la création, et qu’ils adaptent leurs pratiques scientifiques aux circonstances.

D'où il apparaît qu'en majorité, la singularité du scientifique est préservée, notamment par un attachement bien réel à  la science comme communauté auto-régulée basée sur l'universalité (Merton) — et ce malgré la mercantilisation avancée à  l'échelle institutionnelle. Avec le conseil suivant donné aux politiques de recherche :

L'importance de cette division du travail révélée par l'analyse des Janus et des Académiques n'appelle nullement une condamnation de la mobilité intersectorielle: il ne s'agit pas d'empêcher la mobilité du public vers le privé, ni du privé vers le public. Mais il importe d'organiser ces échanges en sorte qu'ils respectent les contraintes qu'imposent les spécificités des identités scientifiques. (…) Ce que montre cette étude, c'est qu'il n'est pas nécessaire de sacrifier l'autonomie des chercheurs sur l'autel de son utilité économique et sociale. Il est nécessaire que chacun de ces deux mondes se connaissent mieux, non pas qu'ils se ressemblent.

Cette thèse a évidemment un intérêt épistémologique et permet d'avancer, par des arguments expérimentaux, dans des débats en cours. Mais aussi, elle ne nous fait plus lire de la même façon cet article du Monde daté du 1er décembre dernier qui rapporte la politique de valorisation du CNRS et la position de son nouveau Directeur de la politique industrielle, Marc Jacques Ledoux :

"Nous aimerions que les industriels nous disent ce dont ils ont besoin en matière de recherche fondamentale", insiste ce chimiste de renom, auteur de 160 articles et livres, créateur d'entreprise, et dont les recherches sur la catalyse et les catalyseurs ont eu des applications directes dans l'industrie. "Mon laboratoire a toujours travaillé avec des industriels et ça ne m'a pas empêché de publier, bien au contraire", explique-t-il." (c'est moi qui souligne)

Effectivement, on peut valoriser et publier en même temps quand on est un Janus. Et bien que ce soit la classe la plus minoritaire (11 chercheurs sur 41), il est intéressant de voir que son modèle s'impose aujourd'hui comme modèle-type de l'entrepreunariat scientifique en Fance.

Notes

[1] Ce qui se rattache au débat entre constructivisme et réalisme, car s'il n'y a rien dans l'identité scientifique qui lui soit intrinsèque, alors elle est un pur construit, et doit être rapportée dans son entier à  son contexte institutionnel et/ou socio-économique

vendredi 16 mars 2007

Le billet d'à  côté

Ce titre à  deux sous (avec tout de même une référence culturelle) pour vous signaler que le Doc' et moi avons commis un billet en commun, publié chez lui. C'est à  propos de l'usage de la preuve scientifique en politique et j'ose dire que nous avons somme toute une vision plus progressiste que la moyenne des scientifiques : moi à  cause de mon bagage sociologique et le Doc' parce qu'il sait sortir du moule. Si si !! ;-)

Bonne lecture donc, et ça se passe chez lui pour les commentaires...

mercredi 14 mars 2007

Nouvelles du front (3)

Les eaux troubles de la science ne connaissent aucun repos, et ce blog continue de s'en faire le témoin dans la mesure du possible. Cette livraison est entièrement due à  PLoS Medecine, qui confirme son statut de "Monde Diplo de la médecine" (©© François).

On commence avec un article publié le 9 janvier dernier, décortiquant 111 études et tests cliniques publiés entre 1999 et 2003 et portant sur des sodas, jus de fruits et lait. 22 % d'entre eux étaient financés entièrement par l'industrie et 32 % en partie par l'industrie et en partie par le secteur public. Les auteurs ont trouvé une corrélation entre des conclusions positives et un financement privé (p = 0.037). Pour le sous-ensemble des articles de type recherche clinique ("interventional studies"), aucune étude financée entièrement par l'industrie ne rapportait des résultats défavorables aux commanditaires contre 37 % des études financées uniquement sur fonds publics (p = 0.009). Résultat qui transpose à  l'industrie agro-alimentaire ce que l'on savait déjà  à  propos de l'industrie pharmaceutique…

 Instituto de Fisiologàƒ­a Celular (Bartok Industries II), UNAM.©© Gazapo Feral

Le numéro du 27 février propose deux articles qui font suite, comme le souligne le communiqué de presse de PLoS, à  un article très remarqué publié en 2005 — où John P. A. Ioannidis développait l'idée que la plupart des résultats de recherche sont faux. Heureusement, le premier de ces deux nouveaux papiers montre statistiquement que la réplication des résultats rend plus probable la véracité des résultats. Rassurant, mais reste peut-être à  favoriser la publication de résultats répliqués dans les revues scientifiques, qui ne le font pas toujours… Le second article approche le problème différemment en calculant la probabilité de véracité à  partir de laquelle les résultats de recherche sont acceptable par la société. Cela parce que selon les auteurs, il est impossible d'obtenir une vérité absolue en recherche et donc la société doit décider quand des résultats imparfaits deviennent acceptables. Cette probabilité dépend des bénéfices espérés et des inconvénients éventuels du résultat en question, ainsi que du "regret acceptable" c'est-à -dire notre tolérance à  accepter des résultats qui sont en fait faux (sorte d'erreur de type II).

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