La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

dimanche 29 avril 2007

Discours des candidats sur les OGM

Loin de moi l'idée de résumer ici les intentions des candidats aux présidentielles concernant les OGM, d'autant que pour la plupart d'entre eux, ce n'est plus guère d'actualité. Mais j'ai eu la chance d'assister à  une comparaison de ces programmes de 2002 et 2007, menée par Didier Torny et Francis Chateauraynaud. Ce dernier a récemment co-écrit un dialogue avec son "sociologue électronique" Marlowe, qui lui permet de ressortir et d'interroger plus de 1500 discours des quatre principaux candidats à  l'élection présidentielle 2007.

Mobilisant les mêmes outils sur la problématique OGM, cette équipe est capable de caractériser un discours, à  la fois quantitativement (fréquence des arguments, du vocabulaire utilisé) et qualitativement (univers lexical, type de modalisation : ironique, critique etc.). Qu'observent-ils sur l'ensemble des programmes officiels ?

D'abord, qu'aucun argument nouveau est apparu entre 2002 et 2007, certains ayant même disparus : c'est le cas de l'argument des OGM pour lutter contre la famine (utilisé par Madelin en 2002), de la nécessité du calcul bénéfice / risques des OGM, des OGM comme exemple de risque sanitaire (le dossier est aujourd'hui autonome et doit être traité en tant que tel, pas au même niveau que la vache folle ou les pesticides).

Ensuite, certains arguments sont repris : l'interdiction, le moratoire (qui a largement pris du poids), l'invocation du principe de précaution (beaucoup moins explicité, nuancé ou modalisé qu'en 2002), la question de la recherche et des essais en plein champ.

En fait, il semble que les propositions s'appauvrissent. Les positions se durcissent réellement, et les quatre candidats qui ne parlent pas des OGM en 2007 n'en parlent pas du tout, même pas positivement. Enfin, la coexistence n'est pas évoquée et face à  la montée du moratoire comme "solution miracle", on est bien forcé de parler de pauvreté des arguments...

jeudi 26 avril 2007

Rétractation : des articles et des hommes

La vie de la recherche n'est pas un long fleuve tranquille... La rétractation d'un article qui s'avère bafouer les codes éthiques de la profession, comme l'envoi à  plusieurs revues, la mauvaise attribution des auteurs, le plagiat, l'usage frauduleux des données ou autres[1] en est la meilleure preuve. Bien plus qu'une simple réfutation de résultats que l'on avait cru juste, il s'agit d'effacer des tablettes de la science ce qui n'aurait jamais dû s'y trouver !

La semaine dernière, c'est le milieu de la biologie végétale qui a été ainsi secoué. Depuis les années 1930 et l'hypothèse du physiologiste russe Mikhail Chailakhyan selon laquelle un signal envoyé par les feuilles sensibles à  la lumière informe les apex du moment de floraison, on en cherchait toujours la nature. Mais un article publié dans Science en 2005 avait montré qu'il s'agit d'un ARN messager, circulant facilement et traduit en protéine FT au niveau de l'apex. Très belle victoire pour cette collaboration franco-suédoise.

Sauf que le résultat était non-reproductible et ne collait pas avec des découvertes plus récentes. C'est la protéine FT elle-même, et non son ARN messager, qui serait le signal circulant dans la plante. Le verdict devait tomber : après le départ du post-doc auteur du travail, les membres de son équipe s'aperçoivent que certaines données de la PCR en temps réel avaient été supprimées ; d'autres avaient été pondérés pour l'analyse statistique. En reprenant les données brutes, la plupart des différences significatives rapportées au cours du temps disparaissent. Et l'article d'être rétracté par les co-auteurs, chercheurs respectables et reconnus dont la crédibilité avait aidé à  faire accepter cette découverte inattendue, mais pas par le post-doc chinois qui court toujours et refuse de reconnaître ses torts !

La rétractation est parfois encore plus "violente" et inattendue. En 2001, deux jours avant les attentats du 11 septembre, un article de génétique (A. Arnaiz-Villena et al., Human Immunology 62(9): 889-900, sept. 2001) osait étudier la variabilité du complexe HLA sur un échantillon de la population palestinienne et concluait à  l’existence d’une étroite parenté génétique entre Palestiniens et Juifs… L'article était surtout ponctué de considérations politiques telles que la rivalité entre les Palestiniens et les Juifs est fondée sur des différences culturelles et religieuses, mais non génétiques. Les réactions indignées de nombreux lecteurs suffirent à  convaincre l’éditeur Elsevier de censurer proprement l'article : retrait de la version électronique en ligne sur Science Direct et de nombreuses autres bases de données type Current Contents ou Science Citation Index et demande diligente à  tous les abonnés de la version imprimée d’ignorer l’article incriminé ou, mieux, de supprimer physiquement les pages correspondantes. Cet autodafé électronique sans précédent pose la question de la mémoire des articles rétractés.

© BMJ

Voici, justement, la politique de l'éditeur de (Pubmed) Medline :

la National Library of Medicine (NLM) ne fait pas la différence entre les articles rétractés pour cause d'erreur de bonne foi et ceux qui sont rétractés pour cause de fraude ou plagiat. Si l'avertissement de la revue est mentionnée comme une rétractation, la NLM l'indexe comme une rétractation. (…) La NLM ne supprime pas la référence d'un article retiré mais la met à  jour pour indiquer qu'il a été rétracté, et lie la référence originale vers la référence de la rétractation.

Bref, Medline conserve tout, parce que son éditeur est public, à  l'inverse des Current contents qui cèdent parfois aux demandes de partenaires privés : on constate effectivement que l'article publié en 2001 dans Human Immunology y est présent.

Dans tous les cas, on peut mieux faire. C'est le sens du débat lancé il y a un mois par l'équipe de rédaction de BioMed Central, qui appelle aussi à  rendre les rétractations plus visibles dans notre monde digital. La notion de "document dynamique", qui rejoint celle des documents mis à  jour en permanence dans les archives de type HAL ou ArXiV, permet d'aller au-delà  des modes habituels de rétractation : un article ici, une rétractation là , emballé c'est pesé… Ou l'on devra s'attendre à  rencontrer toujours ces articles qui citent des articles rétractés, alors même que la rétractation est censée être connue !

Notes

[1] Pour prendre l'exemple des règles mises en place par Elsevier.

lundi 23 avril 2007

Trouvez l'auteur : Sociologie des sciences

Voici ce qu'un scientifique (pur et dur ?) écrit de la sociologie des sciences, dans un texte destiné au grand public :

Or je ne puis, en tant que chercheur, que considérer ce vaste champ d'étude de l'analyse sociale de la science comme non seulement important et respectable, mais aussi salutaire pour les scientifiques. Ils songent trop rarement aux fondements historiques et au contexte sociale de leur recherche, et bénéficieraient grandement d'une meilleure compréhension de ces influences non scientifiques sur leurs croyances et leurs pratiques.

Qui est-ce ?

[Mà J 24/04, 23h00] : Bravo à  anon et Timothée qui ont reconnu Stephen J. Gould dans Le Renard et le hérisson (trad. française 2005, Le Seuil, p. 109). On retrouve ici une image très simpliste de la sociologie des science, qui ne s'intéresserait qu'aux influences non scientifiques sur la production scientifique. Passés Lyssenko et l'Homme de Piltdown, le sociologue des sciences s'acharnerait donc à  montrer que l'électron est de gauche et le gène, colonialiste. Il y aurait d'un côté la science et de l'autre le contexte historique et social, le second influant forcément sur la première. Caricature que cela ! Et, alors, on ne s'étonnera pas des critiques récurrentes envers la sociologie des sciences, à  laquelle Gould apporte malgré lui sa pierre !!

Pour montrer ce que fait réellement la sociologie des sciences, intéressons-nous plutôt (en dehors des innombrables exemples publiés ici-même) à  la manière dont Bruno Latour étudie la contribution d'Archimède à  la nation du roi Hiéron II[1]. On se souvient qu'Archimède avait provoqué le roi Hiéron en affirmant qu'avec un point d'appui, il pourrait soulever la Terre. Le roi le met alors au défi de mettre en mouvement une grande masse par une petite force, et Archimède tient sa promesse et ramène à  terre un navire de la marine royale, grâce à  l'utilisation de poulies. Le roi fait donc travailler Archimède à  son compte et le charge de missions les plus diverses, intégrant la science (la "géométrie") à  son gouvernement. Alors, pour la sociologie des sciences,

il ne s'agit pas d'aller chercher comment la géométrie "reflète" les intérêts de Hiéron, ou comment la société de Syracuse "se trouve contrainte" par les lois de la géométrie.

Il ne s'agit pas d'expliquer la géométrie par la société mais de constater que désormais, la société de Syracuse est une société nouvelle, "à  géométrie". Il n'y a pas d'un côté un contexte social ou historique et de l'autre une science, mais deux mondes qui s'interpénètrent et se fécondent l'un l'autre. Le contexte n'est pas donné, il est fabriqué par la science ! Or la société va nier avoir "enrôlé" la géométrie, ou ne réalisera pas qu'elle l'a fait, et c'est précisément à  la sociologie des sciences de désintriquer ces fils.

Et aujourd'hui, on a d'autant plus besoin de la sociologie des sciences que les fils sont plus noués, notre société étant basée sur la science, la technologie et le risque...

Notes

[1] B. Latour (1991), Nous n'avons jamais été modernes, La Découverte, pp. 147-150.

samedi 21 avril 2007

De la diffusion des légendes scientifiques

Après avoir constaté qu'un fait scientifique se construit autant au laboratoire que dans sa présentation au monde, intéressons-nous à  ce qui permet sa diffusion. Fabrice donnait comme exemple l'évolution de la théorie de l'effet Mozart, selon laquelle l'écoute de musique classique (en particulier Mozart) augmente l'intelligence, et mentionnait le travail de Adrian Bangerter et Chip Heath ("The Mozart effect: Tracking the evolution of a scientific legend", British Journal of Social Psychology, 43, 605-623, 2004). Leur but est d'utiliser l'effet Mozart comme exemple de légende scientifique afin de tester l'hypothèse que de telles croyances partagées ou représentations se propagent parce qu'elles répondent aux besoins ou préoccupations de groupes sociaux. Notre intention est plutôt d'utiliser cette étude de cas pour mettre en place et illustrer des concepts[1] — comme avec le gène de l'homosexualité dans le billet précédent. D'autres exemples de légendes scientifiques incluent les six degrés de séparation entre chaque individu, les centaines de mots que les Esquimaux ont pour désigner la neige ou les 10 % de notre cerveau que nous utilisons. Mais contentons nous de l'effet Mozart ! ;-)

Tout démarre avec un article publié en 1993 dans la revue Nature montrant que des étudiants en université à  qui on fait écouter une sonate de Mozart pendant 10 minutes réussissent mieux ensuite à  un test d'intelligence spatiale que ceux qui sont restés en silence ou ont écoutés des instructions de relaxation. Divers travaux ont suivi (notamment sur des rats soumis à  du Mozart avant d'effectuer le test du labyrinthe !) avant une méta-analyse montrant en 1999 que cet "effet Mozart" est négligeable quantitativement. Mais la rumeur était lancée et prit notamment une ampleur considérable aux Etats-Unis, où plusieurs Etats ont adopté des lois favorisant la distribution de CD de musique classique aux femmes enceintes !

L'article de 1993 est cité cette même année par les journaux américains autant de fois que les autres articles importants de Nature mais est cité 11,4 fois plus entre 1993 et 2002 ! Bref, démarrage lent ("intérêt transitoire") mais présence régulière ensuite ("intérêt stable") — en fait à  chaque événement public ayant trait directement ou non à  l'effet Mozart (parution de livre de psychologie sur l'importance du développement lors de la petit enfance etc.). Avec une phase de déclin après 1999, sans doute à  la suite du discrédit scientifique porté sur l'hypothèse…

Mais est-ce que la diffusion réussie de l'effet Mozart dans la population est liée à  des préoccupations particulières ? Incontestablement oui, le développement lors de la petite enfance et la performance intellectuelle étant des thèmes sensibles en Occident, et particulièrement aux Etats-Unis. Les auteurs prouvent, données à  l'appui, que les Etats où l'anxiété vis-à -vis de l'éducation des enfants est réputée la plus grande sont ceux où les médias font le plus de place à  l'effet Mozart.

Enfin, les auteurs se sont penchés sur les transformations de l'effet Mozart au cours de sa diffusion dans la population. Comme la mémétique le prédit, remplacer des étudiants de la fac par des enfants voire des nouveaux-nés est une mutation du mème qui lui permet d'être mieux adapté à  son environnement (car il se renforce avec le mythe du déterminisme infantile et les préoccupations sur le développement des jeunes enfants). Sa diffusion s'amplifie alors dans la presse, où il est plus facilement repris (voir figure ci-dessous, qui montre comment la version mutée du mème se fixe dans la population ; les données étant exprimées en pourcentage du total d'articles, on ne voit pas comment cette fixation coïncide avec l'augmentation du nombre d'articles consacrés à  l'effet Mozart, mais vous pouvez me croire…).

Bref, grâce à  une belle étude de cas qui présente plusieurs traits habituellement épars, les auteurs valident empiriquement au moins trois hypothèses théoriques (deux phases d'intérêt médiatique, congruence avec l'anxiété sociale et mutation favorisant la diffusion). Et nous donnent une belle illustration de ce que peut être la diffusion d'un légende scientifique, c'est-à -dire d'un fait scientifique intégrant la culture populaire

Notes

[1] Les concepts en question sont issus des recherches en psychologie sociale et s'articulent selon les résultats (surtout théoriques, un peu empiriques) suivants : la diffusion des idées remplit un rôle psychologique ou social ; les idées se propagent mieux quand elles sont bien adaptées à  leur environnement (mémétique) ; dans le cas des concepts scientifiques, leur transformation en représentations sociales permet d'affronter des résultats contre-intuitifs voire perturbants.

mercredi 18 avril 2007

"Sense about science", une organisation pas très nette

J'ai dit ici-même tout le mal que je pensais de cette initiative de l'association britannique "Sense about science" qui consistait à  opposer des chercheurs à  des célébrités et people propageant des idées reçues sur l'agriculture, la santé, le nucléaire etc. Le résultat, navrant de paternalisme condescendant et de sensationnalisme, a même fait tiquer les bien-pensants de l'Association française pour l'information scientifique (AFIS), proches du mouvement zététique et de la lutte contre les pseudo-sciences !

Pourtant, soulignais-je alors, "Sense about science" mène d'autres actions respectables comme la sensibilisation au ''peer-review''. Mais qu'est au juste cette association et de quoi se réclame-t-elle ?

Sur la page d'accueil de son site, elle annonce fièrement :

Sense About Science is an independent charitable trust [founded in 2002]. We respond to the misrepresentation of science and scientific evidence on issues that matter to society, from scares about plastic bottles, fluoride and the MMR vaccine to controversies about genetic modification, stem cell research and radiation. Our recent and current priorities include alternative medicine, MRI, detox, nuclear power, evidence in public health advice, weather patterns and an educational resource on peer review.

Ma foi, de quoi rallier de nombreux scientifiques qui déplorent aujourd'hui la soi-disant montée des mouvements anti-science. D'autant que l'association peut se targuer d'être soutenue par la Royal Society. Mais voilà . Via Matt Hodgkinson (rédacteur en chef de BMC Bioinformatics), je réalise que derrière "Sense about science" se cachent "Global Futures", le très libertarien "Institute of Ideas" et le réseau "Living Marxism" (LM) qui défend une science et technologie (clonage reproductif y compris) libre de toute entrave et considère les écologistes comme l'égal des Nazis[1] ! Plus concrètement :

  • Fiona Fox, un des membres actifs du groupe de travail sur le peer review, est tristement célèbre pour avoir nié le génocide rwandais ;
  • Tracey Brown, Lord Taverne et d'autres membres du bureau de "Sense about science" sont connus pour leur prosélytisme pro-OGM et leurs liens étroits avec l'industrie de l'agro-fourniture ;
  • le Wellcome Trust britannique a refusé de les financer en estimant que la structure proposée pour le groupe de travail est extrêmement restreinte, que celui-ci court le risque d'être vu comme une stratégie fermée et de défense et que le projet est fondé sur de nombreuses hypothèses et très peu de preuves directes.

J'avais pris contact avec eux en décembre dernier pour traduire le dossier sur le peer-review en Français. Initiative qui avait été acceptée. Il va de soi qu'au vu de ces éléments, je ne saurai entretenir des liens avec ces gens-là ...

Notes

[1] D'après GMWatch. Autre exemple de leur position sur un sujet qui nous intéresse : dans un numéro de leur LM Magazine, Joe Kaplinsky reproche à  Sokal et Bricmont de ne pas aller assez loin : l'évaluation des origines des idées relativistes et la sous-estimation de leur influence est une faiblesse de leur livre, rien de moins ! Notons que Martin Durkin, réalisateur du documentaire controversé niant la réalité du réchauffement climatique d'origine anthropique, se réclame de ce mouvement.

dimanche 15 avril 2007

Faire de la science sur son blog

Au C@fé des sciences, on blogue largement sur les à -côtés de la science : histoire, anecdotes, pratiques, conseils, actualité etc. Mais on fait peu de science en tant que telle, alors que c'est possible…

Quelques cas d'école, évoqués dans un article récent de The Scientist (mais pas tous), montrent que le blog est aussi un support de publication scientifique et de discussion sur des travaux scientifiques en cours. Ainsi, Bora Zivkovic publiait en février 2005 un billet sur l'horloge circadienne (le sujet de sa thèse) et la méthodologie propres à  ces travaux. Quelques mois plus tard, le billet se retrouvait cité comme publication scientifique (référence # 16) dans un article tout ce qu'il y a de plus normal, paru dans Biological Procedures Online. Le 6 avril 2006, le même Bora publiait un billet sur l'influence du rythme circadien sur le statut de dominance et l'agressivité chez l'écrevisse. Comme il l'explique dans l'article du Scientist, il s'agissait d'un travail de recherche de Master qu'il était impossible de continuer et se trouvait finalement mieux sur un blog qu'à  prendre la poussière quelque part ! Voilà  l'usage n°1 : le blog comme support de publication scientifique.

Dans un autre domaine, Jean-Claude Bradley de l'Université Drexel (Etats-Unis) met à  disposition des lecteurs de son blog tout ce qui sort de son laboratoire de chimie anti-paludique (exemple). Avec son équipe, il maintient aussi un wiki, plus adapté au partage d'informations en tous genres pour lutter contre cette maladie négligée, et d'autres. Voilà  l'usage n°2 : le blog comme "cahier de laboratoire" public.

Les physiciens sont habitués à  poster leur preprints sur ArXiv ou sur leurs propres sites institutionnels comme HAL en France. Autant d'outils qui permettent de mettre à  jour la version en ligne en fonction de commentaires ou de nouvelles données. Pour les commentaires, la rapidité et l'interactivité des blogs peut jouer un rôle : c'est ainsi qu'un article posté en juin 2005 a été mis à  jour en février 2006 après des discussions qui se sont tenues en juin et en août 2005 sur le blog de Dave Bacon (Université de Washington). Autre belle histoire : en mars 2005, Reed Cartwright (alors en thèse de bio-infomatique) réagit sur son blog au fameux article sur la découverte d'une hérédité non-mendelienne chez Arabidposis thaliana qui vient de paraître dans Nature. Quelques mois plus tard, Luca Comai (université de Washington) qui est sur le point de publier un article dans Plant Cell proposant une hypothèse alternative, se rend compte en faisant une recherche sur Google qu'il a été devancé par ce blogueur ! Et de proposer à  Reed d'être co-auteur de son article à  paraître… Voilà  l'usage n° 3 : le blog comme vecteur de discussions.

Etonnamment, la plupart de ces cas remontent à  2005 — l'enfance des blogs scientifiques ! C'est sans doute un biais dû aux délais assez longs de fabrication et "cristallisation" de la science et on peut espérer que ces pratiques continuent aujourd'hui. Il est vrai que la crainte du "vol d'idées" est encore très forte, comme celles de contrevenir aux habitudes centenaires de la communauté scientifique — osons les dépasser ! Et parions sur le bon côté de la visibilité que les moteurs de recherche donnent à  ce mode de divulgation.

Allez, puisqu'on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même, après avoir mis en ligne une de mes productions écrites, je vais essayer (modestement) de dévoiler le contenu de mon mémoire de Master en train de se faire ! Rendez-vous ici-même bientôt…

jeudi 12 avril 2007

Le gène de ceci, le gène de cela : pourquoi ça prend ?

Chez Le Doc', Fabrice suggérait ce matin même de s'interroger sur ce qui fait que telle ou telle étude va être plus diffusée, médiatisée, intégrée par la population (comme celles sur l'effet Mozart, sur le gène de l'homosexualité, ou celui de l'infidélité, etc.) que telle autre. Comme les blogueurs du C@fé des sciences sont à  l'écoute, et parce que c'est un sujet intéressant, je m'exécute maintenant en retenant particulièrement cette thématique du gène du comportement X ou Y. Et ce en m'appuyant sur un article de la sociologue et anthropologue Sophie Houdart, qui a travaillé sur le cas de la découverte d'une mouche homosexuelle (via Baptise Coulmont).

 Drosophila larva. Oh what will those evil scientists do with them, poor things. Drosophiles ©© culmor

Tout démarre quand un laboratoire japonais de génétique du comportement repère en 1996, dans sa collection de mutants, une drosophile homosexuelle. La découverte est controversée, en particulier par un laboratoire français qui considère que l'annonce est prématurée et le "fait scientifique" pas encore solidement établi. Classique… Les Français reprochent donc à  la mise en scène médiatique d'exister avant que le monde scientifique en ait fini avec ce mutant, nommé "satori". L'erreur que font ces scientifiques est de penser que ce sont les médias qui font exister "satori" en tant que mutant homosexuel. Que nenni, ils rendent seulement possible son existence en le libérant des contraintes et des dispositifs du laboratoire, en lui fournissant un espace dans lequel il peut évoluer.

Au laboratoire, la découverte est d'abord une question de contexte ; comme l'affirme Michel Callon[1] : La science est le produit d’un processus de fabrication dans lequel la sélection des problèmes, des traits et des événements pertinents joue un rôle essentiel. Point de dévoilement soudain de la nature… En l'occurrence, parmi les sept mutants sexuels présents dans ce laboratoire, seul un est susceptible de créer l'événement parce que les circonstances historiques, sociales et politiques s'y prêtent — et uniquement parce qu'un tabou très japonais a été brisé 10 ans auparavant par un des chercheurs français en visite dans le laboratoire.

Mais pour créer l'évènement, il faut plus qu'une mouche et un directeur de recherche. C'est pourquoi ce dernier ne fondera pas seul cette science de l’homosexualité, annoncée avec emphase dans certains articles japonais et appelle à  la rescousse Platon, en le citant dans son article des Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America !

Autrefois, Platon écrivait qu’il existait, chez les humains, trois couples : “un homme avec un homme”, “un homme avec une femme” et “une femme avec une femme” ; ils furent ensuite divisés en deux moitiés et chacun cherche la sienne. Ainsi l’amour entre deux hommes et l’amour entre deux femmes sont des choses naturelles.

Et que l’on juge du reste de la distribution : Freud joue le rôle du vaincu ; Simon LeVay et Dean Hamer, celui des guerriers esseulés et engagés dans une cause légitime mais qui les dépasse. Le directeur japonais et son mutant homosexuel sont ceux par qui l’histoire se termine bien — ceux par qui, plutôt, l’histoire peut véritablement commencer. En travaillant sur la drosophile plutôt que l'humain, en n'étant pas homosexuel lui-même, Yamamoto évite les pièges qui avaient coulé LeVay et se met à  l'abri de critiques éthiques ou morales. Bref, c'est parce qu'il est ainsi sur-protégé que "satori" peut sortir du laboratoire, faire l'événement et dépasser ce qui l'a précédé.

Mais la rhétorique de l'article scientifique doit aussi être mobilisée dans ce sens. Face à  un relecteur qui propose de remplacer le titre trop évocateur de "Sexual orientation…" par "Change of orientation…", les chercheurs tiennent bon. C'est qu'il leur faut attirer l'attention ! Pour ce relecteur français, les chercheurs japonais, auteurs de l’article, sont ni plus ni moins taxés d’inconscience d’une part (ils ne mesurent pas les enjeux sociaux en présence) et de réductionnisme d’autre part (« un gène pour un comportement »). Ils savent pourtant bien ce qu'il font, puisque Yamamoto remarque en parlant d'autres articles :

Dans le journal Science, fruitless est interprété comme un gène impliqué dans l’orientation sexuelle. Mais dans l’article paru dans Cell, dans le titre, les auteurs utilisent clairement le mot homosexuel. Science est un journal ouvert à  un public général et ça oriente pas mal le contenu. Ils savent très bien combien ça peut être controversé s’ils utilisent l’adjectif homosexuel : les articles de LeVay et de Hamer sont parus dans Science et il y a eu des réactions très fortes. Et aujourd’hui, il y a une tendance à  éviter ce genre d’énoncés controversés, particulièrement dans Science. (…) Le journal Cell, lui, est un journal professionnel.

Dans son article, Sophie Houdart remarque bien à  quel point les conceptions, les attentes et la mise en politique des données qu’ils produisent sont éloignées entre les chercheurs français et les chercheurs japonais. Pourtant, le comportement des journalistes est partout le même : ils veulent photographier, filmer et témoigner de ces mouches qui font une chaîne de parade homosexuelle. Et de passer allègrement de la drosophile à  l'homme et de l'observation controversée au fait dur. En franchissant la porte de l’espace scientifique, les objets sont comme dénaturés : des journalistes, plus soucieux de l’audience et du remous que de l’exactitude, leur font dire des choses qu’ils ne comprennent pas.

Bref, comme on l'indiquait en introduction, ce ne sont pas les médias qui font exister "satori" : pour le laboratoire japonais, la mise en événement n’est pas autre chose qu’une autre manière de mettre à  l’épreuve la fiabilité de ce qu’il produit — sa justesse au sens moral du terme. Il ne s’agit plus seulement de convaincre les pairs qui, pour une raison (compétition) ou pour une autre (éthique), peuvent émettre des doutes quant aux résultats expérimentaux. Le grand public est tout aussi habilité à  juger si un fait scientifique doit vivre ou s’il doit passer à  la trappe des erreurs scientifiques… Et si les Français s'offusquent contre cette vision qu'ils estiment motivée par d'autres intérêts que scientifiques, Yamamoto leur renvoie leur propre attachement à  un idéal scientifique, à  une histoire particulière (celle de l’eugénisme, de la sociobiologie en France), à  un contexte social (la méfiance vis-à -vis des médias), etc.

Voilà  une étude menée au laboratoire. On pourrait de même étudier ce qui traverse d'autres collectifs, comme le grand public, au moment de telles découvertes. Mais la comparaison entre deux pays, le choix de l'étude de cas et la précision anthropologique de ce travail nous en apprennent déjà  beaucoup !

Notes

[1] Callon M. (sous la dir. de), 1989. La science et ses réseaux. Genèse et circulation des faits scientifiques, Paris : La Découverte.

mardi 10 avril 2007

La collaboration en science : scientométrie

Vous avez sans doute entendu parler de cette avancée récente sur la modification biologique des groupes sanguins, obtenue par une collaboration franco-américano-danoise — la France étant représentée par une unité mixte entre le CNRS et l'Université d'Aix-Marseille. Ou de cet article méthodologique paru le 30 mars dans PLoS Computational Biology et décrivant les 10 règles d'une collaboration réussie. Oui, la science semble se faire désormais en collaboration. Mais qu'en est-il exactement ? Dans le premier billet consacré à  ce sujet, nous solliciterons la scientométrie qui "mesure la science" par divers comptages, méthodes statistiques et indicateurs de la recherche.

Quel volume ?

Comme le rappelle Yves Gingras dans son article sur "Les formes spécifiques de l’internationalité du champ scientifique" (Actes de la recherche en sciences sociales, 141-142: 31-45, 2002), l'internationalité de la science et les formes de collaboration qui la traversent sont devenues la norme, une marque des nouveaux temps écrivait Bachelard en 1951 dans L’Activité rationaliste de la physique contemporaine. Les articles écrits en collaboration ne constituaient environ que 2 % de la production savante en 1800 et autour de 7 % en 1900. En 1995, seulement 13% des articles comprenaient un seul auteur.

Quelles disciplines ?

On constate aussi que cette collectivisation du processus de recherche croît avec la lourdeur des équipements requis (physique des particules), la complexité et la diversité des tâches à  accomplir (médecine clinique) et l’échelle de la recherche (océanographie, espace). Elle est donc moindre dans le champ des sciences sociales où, à  l’échelle mondiale, seulement 29 % des articles sont le fait de deux auteurs ou plus. La production individuelle domine encore davantage dans les humanités, disciplines peut-être encore plus attachées que les sciences ou même les sciences sociales à  l’idée du génie créateur individuel et qui se méfient de la collectivisation de la recherche qui entraîne inévitablement un décentrement du moi créateur. Les modalités varient aussi selon les disciplines : les sciences sociales et les humanités étant les moins collectivisées, l’internationalité y prend d’abord la forme de la participation aux congrès internationaux. Et dans le domaine des sciences sociales, les disciplines qui collaborent le plus avec l'international sont l’économie, la gestion et le management, c'est-à -dire les secteurs les plus liés à  la mondialisation de l’économie. A l'inverse, les disciplines dont l'objet est le plus local comme les autres sciences sociales, la médecine clinique et le génie collaborent le moins.

Quels pays ?

Selon la même tendance, le nombre de pays impliqués dans les collaborations est en croissance : bien que la plupart des articles n’impliquent que des chercheurs de deux pays, la proportion de ceux impliquant plus de deux pays est passée de 7 % en 1980 à  16 % en 1997. Cela dépend de la taille des pays, puisque les chercheurs des pays les plus actifs sur le plan scientifique ont des liens formels de collaboration avec leurs pairs dans plus de cent pays différents, ce nombre ayant même doublé en dix ans pour les plus petits d’entre eux (comme le Portugal). En fait, un pays qui collabore peu pourra être qualifié d'autonome ou d'autarcique. Les deux interprétations sont possibles et la propension à  la collaboration internationale est forte pour des pays de petite et moyenne taille scientifique, les Etats-Unis comptant relativement à  leur taille moins de collaborations que les pays européens ou le Canada.

La carte ci-dessous représente les liens de collaboration les plus forts entre pays, liés à  la fois par la géographie et l'histoire culturelle. Ou, comme dans le cas des sciences sociales, par la langue puisque pour la France, le Canada arrive alors en troisième et la Belgique en quatrième place…

Quels financements ?

Cette internationalité se voit aussi dans l'origine des financements. Historiquement, les Etats nationaux ont eu tendance à  réserver leurs fonds de recherche à  leurs propres chercheurs et ils continuent de fournir l’essentiel des ressources qui sont à  la base de la recherche scientifique (plus de 90 %). L’accès à  des sources étrangères de financement est toutefois un phénomène qui a pris de l’importance au cours des vingt dernières années. En France, par exemple, 7,4 % du financement de la R & D provenait de sources étrangères en 1998 comparativement à  4,8 % en 1985. (…) Pour l’Europe, les proportions sont de 5,6 % en 1991 et de 7,4 % en 1998.

Conclusion

En conclusion de son étude que j'ai rapidement survolée ici, Yves Gingras considère que l'internationalité de la recherche ne va pas sans le patriotisme des chercheurs. C'est par exemple la raison de la lutte pour héberger le projet ITER en France : les retombées locales en même temps que la dimension internationale. Pasteur avait donc raison quand il affirmait en 1888, lors de l'inauguration de l'Institut Pasteur :

Si la science n’a pas de patrie, l’homme de science doit en avoir une, et c’est à  elle qu’il doit reporter l’influence que ses travaux peuvent avoir dans le monde.

1 2 >