La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

samedi 30 juin 2007

Nouvelles du front (5)

Quelques nouvelles un peu décousues, il y a sûrement des oublis importants que j'essayerai de rattraper lors du prochain opus.

En mai dernier, un éditorial de Nature incitait les chercheurs à  partager et ouvrir plus les cahiers de laboratoire à  leurs collègues, ce qui est parfois crucial en cas de querelle de priorité ou de fraude. Pour cela, il faut des cahiers bien tenus, compréhensibles, à  jour, accessibles, etc., ce que les institutions scientifiques promeuvent déjà  largement. Et l'éditorial de conseiller le passage aux cahiers électroniques, pérennes (quoique...), plus automatisés et intercompatibles. Pas mieux. Sauf que je me demande si ce n'est pas moins propice à  la prise de note "fulgurante", à  la compilation de données de sources hétérogènes et à  la sérendipité... Le cahier de labo électronique, aide ou handicap à  la recherche et à  la découverte ? Voilà  un beau sujet de thèse de sociologie des sciences, pour lequel il faudrait lire cet article de Frederic L. Holmes ;-)

A Stanford, une personne aucunement affiliée à  l'université et sans raison d'être là  assistait depuis 4 ans à  des séminaires de physique, utilisait les bureaux réservés aux doctorants et post-docs, avait son propre casier et s'était peut-être même procuré la clé pour accéder aux locaux en dehors des horaires d'ouverture. L'administration refusait d'agir, écoutant les explications d'Elizabeth Okazaki (une SDF ?) qui prétendait être une invitée (visiting scholar) venue des humanités, cherchant à  offrir une perspective interdisciplinaire sur la théorie des cordes (en prétendant notamment travailler avec un de ses plus fameux théoriciens, Leonard Susskind). Cette squatteuse, que d'aucuns appellent une "groupie" de la science, a finalement été exclue du campus quelques jours après que l'imposture a été dévoilée par le Stanford Daily !

Et du côté des éditeurs scientifiques :

  • BioMed Central vient de lancer une nouvelle revue en accès libre : le Journal of Medical Case Reports. Comme son nom l'indique, elle publie des cas médicaux, ce qui comble un manque du côté de la littérature biomédicale. En fait, il semble que cette revue n'aurait pas pu exister dans le "paradigme commercial" de la publication scientifique : en rapportant simplement des cas médicaux isolés, elle s'adresse à  une audience de médecins qui publie peu et cite peu à  son tour ! Or dans le cas présent, manque de citations (et faible facteur d'impact/viabilité commerciale) ne signifie pas manque d'intérêt…
  • Nature vient de mettre à  disposition des articles qu'il a publié sur le réchauffement climatique, en accès libre, sur un portail dédié : http://www.nature.com/climate (avec d'autres contenus également)
  • le même Nature lance un nouveau service innovant, Nature Precedings, sous la forme d'un site Internet. Il s'agit d'aider les chercheurs à  publier leurs résultats préliminaires en chimie, biomédecine (pas mal de bioinformatique pour l'instant) et sciences de la terre (pour à  la fois prendre date et pouvoir être cité ultérieurement) et de les discuter, grâce à  un système de vote, de tags et de forum. Bref, ça offre en quelque sorte à  la fois les services d'un blog et d'un serveur de pré-publications -- je suis curieux de voir si l'utilisation en sera aussi fructueuse que ce métissage le laisse l'espérer.
  • Nature et Science refusent les soumissions au nouveau format Microsoft Word 2007, incompatible avec leur flux éditorial. C'est ça aussi les formats propriétaires...

mercredi 27 juin 2007

Les dessous des "Scientists of America"

Matthieu l'annonçait sur son blog la semaine dernière (et blop en commentaire ici-même deux jours avant), c'est la dernière sensation de l'Internet scientifique : Scientists of America propose des articles de vulgarisation mis à  jour fréquemment, accessibles gratuitement et réutilisables sous licence Creative commons. Sauf que… rien de ce qui est raconté n'est à  prendre au premier degré, et les "faits scientifiques" annoncés sont rédigées à  la demande des lecteurs qui cherchent une caution pour se rattraper après avoir sorti une grosse bêtise à  leur dernier dîner mondain.

Le supplément "Ecrans" de Libération nous l'apprend, c'est le Français Jean-Noà«l Lafargue qui se cache derrière ce site, à  l'apparence bien… américaine ! Il explique cette blague, et avoue ne pas savoir si c'est une œuvre artistique, ce dont on peut douter quand on le connaît pour l'avoir côtoyé sur Wikipédia.

Car comme une œuvre d'art, il nous prend à  contre-pied et nous amène à  nous poser quelques questions. Voici les miennes, voici la lecture que je fais de ce "happening" dont j'espère qu'il ne sera pas (trop) éphémère.

Ce site a d'abord le mérite de nous rappeler que la science est avant tout un discours : il n'y a pas de science s'il n'y a personne pour raconter ce qu'il a fait, observé ou compris. On retrouve le sens premier de l'adjectif "scientifique" selon Bruno Latour : ce qui renvoie dans les cordes la sagesse populaire, le bavardage mondain et les rumeurs oiseuses, parce qu'il n'y a plus à  discuter. En ce sens, voilà  un site qui prétend fabriquer du scientifique, de l'absolu ! C'est bien son argument central : vous assister dans vos efforts rhétoriques, (…) donner à  vos affirmations péremptoires un poids scientifique véritable.

Il joue ensuite avec les codes de l'écriture du journalisme scientifique, sur tous les modes (interview avec un chercheur ou expert, présentation de résultats inédits, courrier des lecteurs, article prenant le prétexte de l'actualité etc.) et avec tous les outils (données, graphiques, citations de chercheurs et experts etc.). Il fait avec beaucoup d'humour et de réussite ce que Georges Perec avait fait avec la littérature scientifique primaire : la parodier, en reprendre les codes pour mieux la détourner.

Les Scientists of America lancent aussi un défi au journalisme scientifique pour sortir de ces schémas préformatés, du simple compte-rendu de faits sensationnels ou contre-intuitifs ! Innovez, surprenez-nous, sortez du copier-coller de communiqué de presse — et ne mêlez surtout pas les deux en nous racontant une étude bidon sur les carrières des stars hollywoodiennes expliquées par leur patronyme !

Et finalement, ils montrent que les mêmes mécanismes cognitifs qui nous attirent vers un article de Science & vie nous attirent vers un faux article de vulgarisation : curiosité, envie d'être étonné, d'être surpris, goût pour les études étayées et les réponses (ou ce qui est présenté comme tel). Et que l'attrait de la "vérité" est peut-être bien secondaire…

Bref, je vois les Scientists of America autant comme un amusement que comme une interpellation des journalistes scientifiques et de tout ceux qui fabriquent ou consomment du discours scientifique à  la pelle — un sondage par là , une étude par ci : écoutez-vous un peu parler, prenez de la distance et mesurez votre excès… Et laissez nous respirer !

Conclusion : moi aussi j'ai commandé mon article pour 10 €, qui a été accepté. Voyons comment ils se sortent du paradoxe du menteur puisque l'article montrera que "Tous les articles publiés par Scientists of America sont faux" !

lundi 25 juin 2007

Un point sur la vulgarisation scientifique

Le journalisme scientifique n'a pas bonne presse, il est souvent accusé de sensationnalisme, d'imprécision ou de simplification, voir même parfois d'être trop timoré. La vulgarisation scientifique en général peut être accusée de ces maux. A un niveau plus fin, on leur reproche de considérer leur public comme des ardoises vides où viendrait s'inscrire la "bonne parole scientifique", dotée naturellement d'une autorité et d'une universalité incontestables : l'immense public des "profanes" est invité au grand spectacle de la science qui, implicitement, en raison même de l'identification des exclus à  des profanes, relève du "sacré"[1].

En ce qui concerne les journalistes scientifiques, ces travers sont sans doute en partie dus à  l'embargo imposé par les journaux (et le rédacteur en chef du Lancet ne dit pas autre chose). Selon cette pratique désormais habituelle, Nature, Science ou les autres mettent les articles importants à  la disposition des journalistes quelques jours avant publication, à  condition que ceux-ci ne sortent pas leur article avant le jour de publication, ou la veille. Alors, les journalistes se croyant dépositaires d'un savoir rare et déférents vis-à -vis des sources d'information dont ils dépendent, considèrent qu'il suffit d'être la caisse de résonance des maîtres du Verbe[2] (sans regard critique !) pour faire leur travail. De plus, les communiqués de presse diffusés par les mêmes revues ou parfois les équipes de recherche (aux Etats-Unis) favorisent le journalisme paresseux et l'information homogène.

Mais alors, que faudrait-il ? Eh bien, pour reprendre les arguments de Franco Prattico[3], il ne faudrait plus "traduire" le langage ésotérique du savant dans le langage "vulgaire" du public mais chercher à  en identifier les points communs, les viaducs et les isthmes. Mais pour cela,

il faut construire une nouvelle figure d'intellectuel disposant d'une vaste formation, non seulement scientifique et philosophique, mais aussi littéraire et artistique, qui soit en mesure de lire notre époque de manière critique sans préjugés. Cette nouvelle figure doit se faire porte-parole d'une prise de conscience, d'une part, de la pénétration de la technologie (et donc la lire avec un regard critique), d'autre part du fait que l'image du monde que nous avons héritée des siècles passés est désormais déstructurée, et que ce tremblement de terre (…) concerne aussi l'imaginaire et demande donc une reconstruction des points de repère et des valeurs. (pp. 206-208)

Les scientifiques qui font de la vulgarisation doivent aussi éviter de penser que seule la "vérité" (sur l'origine de la vie, les causes du cancer, les mécanismes du réchauffement climatique…) intéresse leur public alors qu'eux-mêmes sont intéressés par toute autre chose, et qu'ils n'attendent pas de leur collègue qu'il s'intéresse à  un énoncé scientifique sous le seul prétexte qu'il est vrai. Comme l'écrivent Françoise Bastide et al., il faut trahir la science, c'est-à -dire trahir ce que les scientifiques ne disent pas au "public", ce par quoi ils trahissent eux-mêmes la différence qu'ils font entre publics et collègues[4].

A la lumière de ces principes, j'ai essayé de réécrire une brève de Science & vie consacrée à  la toxoplasmose et brocardée par Timothée. Pas facile, surtout dans ce format aussi court. Mais je persiste à  croire que c'est possible — et après tout, il existe bien des formations où les journalistes scientifiques pourraient apprendre à  s'y mettre !

Notes

[1] Baudouin Jurdant (1996), "Enjeux et paradoxes de la vulgarisation scientifique", Actes du colloque La promotion de la culture scientifique et technique : ses acteurs et leurs logiques, Université Paris 7 - Denis Diderot, 12-13 décembre, pp. 201-209.

[2] Franco Prattico (1998), "Divulgation scientifique et conscience critique", Alliage, n° 37-38, pp. 204-210.

[3] Op. cit.

[4] Françoise Bastide, Denis Guedj, Bruno Latour et Isabelle Stengers (1987), "Il faut trahir la science", Le résistible objet des films scientifiques, club Scientifiction.

vendredi 22 juin 2007

Les Académiciens discutent de l'accès libre

Hourrah, nos (vieux) Académiciens des sciences se préoccupent des nouveaux enjeux de l'édition scientifique, notamment l'accès libre (open access), et mettent en ligne les vidéos du colloque consacrées à  ce sujet ! Quelques remarques, à  lire en sus du compte-rendu d'Affordance.

Un débat intéressant : la place du facteur d'impact dans l'évaluation des chercheurs. Pierre Joliot s'est ému (1'53'') de ce qu'un indicateur quantitatif si mécanique puisse dire s'il est un bon ou mauvais chercheur, sachant d'expérience que ce qu'il (et Etienne Joly, un autre intervenant) considère comme ses meilleurs articles sont finalement les moins cités. Deux réponses à  cela :

  • le facteur d'impact n'a jamais été un indicateur de qualité mais bien de visibilité : plus vous êtes cité, plus vous êtes visible et vice-versa (notamment parce qu'on peut être cité pour de bonnes ou mauvaises raisons) ;
  • si le facteur d'impact ne peut juger de la qualité d'un article, si même aucun indicateur quantitatif ne le peut, un Homme le peut-il ? Ce que Joliot considère comme ses meilleurs articles sont les plus originaux, explique-t-il. Les plus novateurs. Un pair (disons quelqu'un qui évaluerait le travail de Joliot ou son équipe pour le compte du CNRS) qui passerait en revue la bibliographie de Joliot s'arrêterait-il sur cette poignée d'articles encore incompris ou bien considèrerait-il que les autres sont les plus marquants ? Je penche pour la deuxième solution, ce qui me fait dire que malgré son imperfection, l'analyse des citations (quand elle est bien menée et interprétée) ne fait que reproduire le comportement d'évaluation des chercheurs. Logique, puisque c'est finalement ce qu'ils font tous les jours quand ils décident de citer un tel ou un tel !

En fait, si la qualité perçue par les pairs est empiriquement corrélée au nombre de citations reçues, celui-ci est bien plus significativement corrélé à  la faible créativité — c'est à  dire que les articles ne rentrant pas dans les cadres conceptuels existants ou dans les normes sociales en cours dans un domaine académique[1] sont moins cités. Peut-être justement, expliquent les auteurs de ce travail, parce qu'ils sont moins utilisés, et donc moins visibles rajouterais-je.

Un autre débat intéressant : comment suivre le volume exponentiel de littérature produit ? Le représentant de PLoS met en avant les capacités présentes ou à  venir de la fouille de texte et de données, notamment sur la base Pubmed Medline. Etienne Joly, lui, conseille l'utilisation d'outils comme Faculty of 1000 ou les alertes de citations fournies par Thomson/ISI. Autant de services payants… Pas un mot sur le web 2.0 et l'intelligence collective — gratuite — façon suivi des articles les plus populaires sur CiteULike par domaine ou des articles les plus blogués sur Postgenomic. Des outils à  améliorer, certes, mais déjà  utiles !

Enfin, une information importante que j'ignorais (10' 47'') : à  partir de 2008-2009, le dépôt des publications dans l'archives en accès libre HAL sera rendu "indirectement obligatoire" par l'INSERM. En fait, cela signifie que, dès cette date, ne seront regardés pour la création des unités que les articles qui y sont déposés. On peut imaginer en effet le temps gagné lors de l'évaluation des chercheurs si les publications sont toutes regroupées au même endroit et librement accessibles ! Décidément, on n'aura de cesse de trouver des avantages à  l'accès libre aux résultats de la recherche (que ce soit l'auto-archivage par les auteurs ou les revues en accès libre)…

Notes

[1] W. R. Shadish, D. Tolliver, M. Gray et S. K. Sen Gupta (1995), "Author judgments about works they cite: Three studies from psychology journals", Social Studies of Science, 25: 477-498 (DOI)

mercredi 20 juin 2007

Et les maths ?

Selon Francis Rumpf[1], les revues Nature et Science publient des articles dans tous les domaines de la recherche fondamentale à  l'exclusion des mathématiques.

Pourquoi pas les mathématiques ? Autant le titre de la revue Nature peut expliquer un contenu orienté vers les sciences naturelles (en gros : biologie, physique, chimie), autant la revue Science semble sans restrictions (et couvre en effet un éventail assez large de disciplines). Pourquoi donc ne pas publier d'articles de mathématiques ? On pourrait penser que cette discipline fonctionne différemment et pourtant, la communication des résultats se fait de la même façon par des revues scientifiques.

Dans leurs instructions aux auteurs, les deux revues ne formulent aucune restriction de ce genre. Nature demande juste que les articles soient originaux, extrêmement importants et puissent intéresser un lectorat interdisciplinaire. Alors, pourquoi pas les mathématiques ?

Si vous avez une hypothèse (ou une explication avérée), j'aimerais la lire. D'avance, merci !

Notes

[1] Francis Rumpf (1994), "Panorama de l'édition scientifique" in Francis Agostini (dir.), Science en bibliothèque, Editions du cercle de la librairie, pp. 163-192

dimanche 17 juin 2007

Publier des résultats négatifs, mode d'emploi

La question des résultats négatifs est une question délicate en science. Quand on n'obtient pas le résultat qu'on attendait, faut-il en déduire quelque chose ? Faut-il le publier ? Jusqu'il y a quelques années, de tels résultats intéressaient peu et étaient difficilement publiables. De fait, écrivais-je il y a un an, le mode de communication de la science n'est pas neutre. Mais parce que les résultats négatifs sont aussi des résultats, parce qu'ils permettent d'abandonner des hypothèses erronées, d'ouvrir de nouveaux champs inattendus et d'éviter de réinventer la roue carrée, un mouvement est né pour en promouvoir la publication. De nouvelles revues électroniques se sont créées pour faciliter la diffusion de résultats négatifs, dans tous les domaines :

Dans ce dernier domaine justement, les résultats négatifs paraissent parfois dans des journaux plus ordinaires, comme BMC Genetics. C'est le cas de ces deux articles du groupe de John Todd, de l'université de Cambridge, rapportant l'absence d'association entre le polymorphisme de différents gènes et le diabète de type 1. Pourquoi ces articles là  et pas d'autres ?

Le blog "The Contingency Table" nous donne trois raisons :

  • les résultats présentés sont fiables. Il arrive souvent que l'absence d'association soit obtenue avec une faible confiance statistique, or le groupe de John Todd peaufine toujours l'analyse statistique et possède assez de moyens pour financer des études suffisamment larges pour détecter les effets qu'ils attendent. Ainsi, dans le premier article, ils testent l'association pour 3523 cas, 3817 témoins et 725 familles. D'où un résultat assez convaincant que les SNPs testés ne jouent pas de rôle dans le diabète pour leur échantillon ;
  • les expériences sont bien pensées : au lieu de simplement présumer que les SNPs de HapMap représentent toutes les variations possibles, ils ont séquencé les gènes d'un petit échantillon de sujets pour découvrir les SNPs. Et ça a payé : ils ont ainsi découvert 22 polymorphismes récurrents, dont 5 seulement étaient recensés par HapMap ;
  • ils apportent une contribution essentielle à  la recherche biomédicale : puisque HapMap ne contient pas toutes les variations possibles, ils montrent qu'il est nécessaire de diversifier les sources d'information dans les études de polymorphisme et d'association.

Vous savez donc ce qu'il vous reste à  faire pour publier des résultats négatifs dans la littérature non-spécialisée !

mercredi 13 juin 2007

Être auteur ou ne pas être auteur ? La signature en science

Après un billet déjà  ancien riche en données quantitatives, étudions ce que la sociologie et l'étude micro des pratiques nous apprend sur la collaboration en science, et en particulier sur la signature des articles scientifiques. Avec la communauté des physiciens comme modèle[1]

En physique à  la différence de la recherche biomédicale, il est considéré normal de voir des listes d'auteurs assez longues pour certains articles, notamment en physique des hautes énergies. Alors qu'en médecine des propositions éditoriales et l'éthique ont tenté de mettre de l'ordre dans ces pratiques, la physique n'y voit pas matière à  discussion. L'hyper-cosignature (hyperauthorship) ne facilite pourtant pas l'évaluation de la contribution de chaque auteur ” base du système de récompense à  la Merton (reward) au sein de la communauté scientifique. Comment expliquer cette apparente contradiction ?

En fait, signer un article scientifique a trois rôles :

  1. s'attribuer le crédit d'une découverte (pourtant, les expériences sur les accélérateurs de particules sollicitent parfois 2000 chercheurs, ingénieurs et techniciens mais seule une petite équipe de chercheurs conduit l'analyse aboutissant à  un article : qui créditer ?),
  2. en reconnaître la paternité (et tout ce qui va avec : la responsabilité en cas de fraude, la propriété intellectuelle en cas de brevet etc.)
  3. permettre l'accroissement de sa réputation ou "capital symbolique" (qui est le moteur du champ scientifique, et explique certaines co-signatures de complaisance).

A la suite de 32 entretiens menés auprès de chercheurs, ingénieurs et responsables des expériences de LHC au CERN, Birnholtz a constaté que les physiciens sont bien conscients de ces enjeux et ont quelques stratégies pour les aborder. En ce qui concerne le crédit, des formulaires visés par la hiérarchie permettent de trouver un consensus sur les auteurs à  faire figurer sur chaque article, listés dans l'ordre amphabétique. Et aucune publication n'est permise sans qu'elle soit validée par la hiérarchie ” interdiction donc de publier dans son coin en s'attribuant tout le crédit d'un travail collectif. Les chercheurs sont également bien conscients que sur des projets qui s'étendent sur des décennies et demandent énormément de travail en amont, les ingénieurs décédés comme les techniciens de l'ombre sont aussi importants que le jeune post-doc qui a réalisé l'analyse des résultats.

La paternité en découle, bien qu'elle soit parfois sujette à  conflit : les chercheurs font souvent référence à  l'histoire de Carlo Rubbia, qui a obtenu le prix Nobel de physique en 1984 pour la direction d'un travail collectif au CERN, récompense qui n'a été permise que par le travail d'environ 200 personnes. Certains chercheurs sont aussi prudents à  l'excès, préférant retirer leur nom qu'endosser la responsabilité d'un article qu'ils n'ont pas lu ou ne se sentent pas capable d'expliquer en public.

Concernant la réputation, elle est extrêmement important face à  la misère des postes offerts, mais se juge presque plus d'après le bouche à  oreille que le CV ” certains chercheurs reconnaissent en effet qu'il n'ont lu que très peu des 200 articles figurant sur leur CV ! D'où l'importance de la réputation informelle, celle acquise par le ouï-dire mais aussi lors des réunions d'équipe, des séminaires, des colloques etc. Ou encore, évidemment, en se mettant en position de meneur

Mais ce système très encadré par la hiérarchie et sans possibilité de recours formel fait des malheureux. Ce sont surtout les femmes (représentant seulement 10 % du personnel du CERN) ou les chercheurs non-permanents qui estiment ne pas avoir la reconnaissance qu'ils mériteraient. Il est dur d'être parfaitement juste à  cette échelle, là  où Merton voyait pourtant un système démocratique idéal[2] !

En fait, selon Birnholtz, il faudrait distinguer (notamment dans les publications) entre deux niveaux d'auteurs : le niveau "infrastructural", lié à  la conception des détecteurs et logiciels, récurrent dans la série d'articles issus d'un même appareillage ; et le niveau "découverte" différent pour chaque article, revendiqué par les auteurs qui peuvent défendre leurs résultats au niveau le plus fin.

Notes

[1] Jeremy P. Birnholtz (2006), "What does it mean to be an author? The intersection of credit, contribution, and collaboration in science", Journal of the American Society for Information Science and Technology, 13(57): 1758-1770 (preprint)

[2] Robert K. Merton (1942), "A note on Science and Democracy"

dimanche 10 juin 2007

Comment écrire des articles scientifiques ennuyeux

Il est acquis qu'il y a un monde entre les cahiers de laboratoire, les conversations de couloir et ce que les chercheurs publient finalement dans les articles — ce que Pierre Bourdieu nommait l'"hypocrisie de la littérature formelle"[1]. Faisant ce constat au quotidien, comme le Doc' et d'autres, Kaj Sand-Jensen s'est demandé pourquoi il est difficile — voire impossible — d'écrire un article scientifique sur un autre mode que le style impersonnel et froid, et pourquoi est-ce qu'après tout, la littérature scientifique est si ennuyeuse alors que la science devrait être amusante et attirante[2] ! Il a ainsi déterminé 10 facteurs rendant les articles ennuyeux, qui sont autant de recommandations à  suivre pour être barbant :

  1. se disperser : rien de tel que de longs passages non motivés ou sans différence entre ce qui est important et ce qui ne l'est pas pour dissimuler les idées floues de l'auteur, là  où il devrait se concentrer sur un petit nombre d'hypothèses claires ;
  2. être banal : publier des expériences et observations qui ont déjà  été faites cent fois avec le même résultat, sans expliquer les conditions expérimentales et avec à  peine plus d'enthousiasme, merci !
  3. être long : il ne faudrait jamais se laisser inspirer par des articles courts, même quand ils sont écrits par de fameux prix Nobel et publiés dans des revues prestigieuses comme Science ou Nature ! Comme chacun sait, seuls les longs articles permettent de montrer toute la sagesse et la perspicacité dont vous être capable ;
  4. se passer d'implications et de spéculations : si vous voulez vous assurer des années de travail, évitez de tout écrire dans votre article ; ne mentionnez pas ces spéculations gratuites et ces relations avec d'autres domaines d'étude qui risqueraient de vous mettre en concurrence avec des collègues et de rendre l'article attrayant. N'écrivez pas comme Watson et Crick : It has not escaped our notice that the specific pairing we have postulated immediately suggests a possible copying mechanism for the genetic material.
  5. se passer d'illustrations, surtout quand elles sont bonnes : les illustrations font en effet plaisir au lecteur et stimulent l'imagination du poète, alors que chacun sait que la littérature scientifique ne doit pas être imaginative. De plus, pourquoi dire avec une image ce que l'on peut dire avec mille mots ?
  6. zapper des étapes nécessaires de son raisonnement : pourquoi faire des efforts pour bien détailler les étapes de son raisonnement afin d'être compris par tous quand, au fond, on s'adresse à  une élite qui comprend très bien les allusions implicites et les passages un peu elliptiques ?
  7. multiplier les abréviations et termes techniques : comme les scientifiques ont sué sang et eau pour apprendre les termes techniques de leur discipline, il est juste qu'ils les utilisent à  leur tour abondamment, éventuellement afin de masquer leur manque de maîtrise du sujet. C'est aussi un excellent moyen d'éviter des découvertes interdisciplinaires — nonobstant un investissement dans des traductions entre les différents jargons ;
  8. supprimer l'humour et le langage fleuri : la science se doit d'être sérieuse et a une réputation à  défendre, donc pas question d'appeler l'espèce de méduse que vous venez d'identifier Lizzia blondina ;
  9. réduire la biodiversité et la nature à  des données statistiques : pas la peine de faire un fromage sur ce bout de forêt qui abrite de nombreuses espèces rares puisqu'on trouve un nombre non significativement différent d'espèces rares dans la forêt voisine. Le but de tout travail en écologie est de tester statistiquement différents modèles — souvent interchangeables, ce qui ne rend l'écriture que plus ennuyeuse ;
  10. citer et citer encore, surtout pour des trivialités : une astuce imparable si, malgré ces conseils, votre article commence à  être intéressant : citez à  tour de bras, même quand c'est inutile, et plutôt deux fois qu'une ! Ainsi, le lecteur est ralenti dans sa lecture, l'information importante lui est cachée et l'article possède deux fois moins de texte Et si vous avez des doutes… citez vous vous-mêmes, peu importe si c'est à  tort ou à  raison !

Notes

[1] P. Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Raisons d'agir, 2001, p. 52

[2] K. Sand-Jensen, "How to write consistently boring scientific literature", Oikos, 116(5): 723-727, 2007 doi:10.1111/j.2007.0030-1299.15674.x

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