La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

dimanche 30 septembre 2007

Les chercheurs, ces petits farceurs

On l'a vu dans un billet précédent, l'absence d'humour ou de langage fleuri est un des facteurs qui rendent les articles scientifiques ennuyeux. Pourtant, certains chercheurs téméraires s'y essayent parfois, comme l'illustre ce paragraphe que Matthew Hall avait rédigé pour son article (je traduis et je souligne) :

Dyson et ses collègues se sont intéressés au rôle possible de la glutathione-S-transferase (GST) dans la résistance à  la thérapie à  base de platine et ont synthétisé un conjugué d'un inhibiteur de GST passé par des tests cliniques, l'acide ethacrynique, pour créer un complexe Pt(IV) qu'ils ont désigné ethacraplatine, un nom qui semble contredire ses capacités.

Malheureusement, ce trait d'humour n'était pas partagé par ses co-auteurs qui lui ont demandé de le retirer. D'autres tentatives ont plus de succès. C'est le cas de ceux qui ont usé de jeux de mots, ont écrit en vers (avec cette remarque du directeur de publication : Bien que nous soyons ouverts à  de nouveaux styles et formats de publication, nous devons avouer notre surprise à  la réception de cet article. Cependant, nous le considérons nouveau en chimie et lisible en vers. A cause de la place requise et des difficultés possibles pour nos lecteurs les moins enclins à  la poésie, les manuscrits dans ce format ont un futur incertain chez nous.) voire en fournissant même la partition qui permet de les chanter ! On tombe aussi parfois sur des dessins techniques qui cachent quelques clins d'œil ou curiosités. C'est le cas d'un article de A.T. Wilson et Melvin Calvin, paru en 1955 dans le prestigieux Journal of the American Chemical Society. Intitulé "The photosynthetic cycle. CO2 dependent transients", il présente le schéma suivant pour décrire un dispositif expérimental de mesure de la photosynthèse :

Mais voilà … Le lecteur attentif qui regarde de plus près la cuve entourée en rouge découvre la scène ci-dessous :

Il y a enfin les poissons d'avril, ces recherches sans queue ni tête qui font jubiler et permettent aux scientifiques de se moquer d'eux-mêmes. Un exemple récent nous est fourni dans le volume de 2007 de la sérieuse revue ''Ethnobotany Research & Applications'' : sous le titre "Artificae Plantae: The taxonomy, ecology, and ethnobotany of the Simulacraceae", les auteurs offrent la description complète et illustrée d'un nouveau genre botanique. Les plantes artificielles, puisque c'est d'elles dont il s'agit, colonisent plusieurs milieux, remplissent plusieurs fonctions (décoratives, publicitaires, architecturales) et ont un mode de reproduction assez énigmatique. Elles méritaient donc bien une "recherche" (entre guillemets, comme l'indique la revue) digne de ce nom ! Echantillonnage opportuniste, mission d'exploration dans un centre commercial de l'Etat de New-York, données de recensement, description des genres et espèces en latin, tout y est !

Petits farceurs

mardi 25 septembre 2007

à‡a chauffe pour le consensus

J'ai l'impression que la question du consensus en science, et particulièrement concernant le réchauffement climatique, est sur la sellette. Depuis Naomi Oreskes en 2004, on avait acquis la certitude que 75 % des 928 articles peer-reviewed consacrés à  l'évolution du climat abondent explicitement ou implicitement en faveur de l'origine anthropique du réchauffement climatique, aucun n'osant s'y opposer, les autres étant des articles neutres consacrés aux paléo-climats. C'était un beau consensus. Mais voilà  que des travaux ont ensuite proposé d'autres chiffres : selon Benny Paiser, seuls 335 articles sur 1117 (30 %) acceptent explicitement ou implicitement le consensus, les autres étant neutres exceptés 34 (3 %) qui rejettent explicitement le consensus. Selon Klaus-Martin Schulte, seuls 38 sur 528 articles récents consacrés au réchauffement climatique (7 %) acceptent explicitement le consensus ; on atteint 45 % si l'on inclut les acceptations implicites, soit une minorité, 48 % des articles étant neutres et refusant de se positionner pour ou contre le consensus. Oreskes a rapidement réagi en répondant à  Schulte… Dennis Bray et Hans von Storch ont eux effectué un sondage auprès de 550 spécialistes des sciences du climat d'au moins cinq pays qui montre que les positions ont évolué entre 1996 et 2003, mais sans consensus pour autant (Figure 30).

Mais au-delà  de cette question binaire (les hommes sont-ils responsables du réchauffement climatique ?), le consensus, comme le diable, se cache dans les détails. Notamment dans les résumés aux décideurs du GIEC qui sont des concentrés de consensus, chaque mot étant pesé avant d'être approuvé. Selon l'opinion d'experts internationaux s'exprimant dans le numéro du 14 septembre de Science, cette méthode a permis de mettre en lumière les résultats attendus du réchauffement, qui ont pu ensuite s'ancrer dans la tête des décideurs grâce aux estimations chiffrées. En effet, depuis une première étude publiée en 1979 et jusqu'en 2001, les scientifiques ont systématiquement avancé la fourchette d'une augmentation de température de 1,5 à  4,5 °C (cf. Reiner Grundmann (2006), "Ozone and Climate: Scientific Consensus and Leadership", Science, Technology & Human Values, vol. 31, n° 1, pp. 73-101). Mais maintenant que la crédibilité générale des travaux sur le réchauffement climatique a été établie, il serait aussi bon de faire comprendre aux décideurs les éventualités plus extrêmes qui ont pu être occultées ou minimisées par le consensus. Le consensus a donc d'abord été utile, avant d'être dépassé par la complexité de la situation, à  la fois sur les plans scientifique et politico-économique. C'est bien ce que remarquait une étude sociologique des travaux du GIEC : ils sont inévitablement une sélection et une synthèse de la gamme d’intérêts nationaux divergents où les pays [insulaires du Pacifiques] plaident pour l’introduction d’une rhétorique du risque, les pays producteurs de pétrole plaident pour la mention répétée des incertitudes scientifiques et celle de gaz autres que le CO2 ; les pays en développement veulent mentionner le poids des émissions passées, les pays du Nord insistent sur les émissions futures... Les auteurs de l'article proposent aussi que les membres du GIEC sollicitent des rapporteurs extérieurs qui pourraient critiquer leurs procédures et leurs rapports, en pointant notamment du doigts les disparités entre les rapports des quatre groupes de travail qui le constituent. Une évaluation du risque plus robuste pourrait aussi venir d'une meilleure transparence sur ce qui a été débattu et quels points n'ont pas été inclus dans les rapports, par manque d'accord. Ceci afin que les experts ne s'enferrent pas dans une confiance en eux abusive.

Est-ce à  dire, comme miniTAX sur le forum Futura-Sciences, que l'on doit se méfier comme de la peste des consensus en science ? En tous cas, il est possible que le consensus technico-économico-politique se construise malgré l'absence de consensus scientifique a priori. Je l'avais montré avec l'exemple du trou dans la couche d'ozone, où l'incertitude scientifique qui régnait en 1987 ne fut réglée que par une rétroaction positive entre des tendances scientifique, politique, diplomatique et technologique convergentes. Ou comment l'existence de désaccords entre scientifiques n'empêche pas d'agir, de la même façon que le principe de précaution incite à  agir pour éviter la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques… Si bien que l'incertitude, plus que le consensus, est souvent un moteur pour l'action ! En fait, le consensus peut même être contre-productif : en faisant porter la responsabilité de la décision aux scientifiques (les politiques n'étant plus là  que pour signer l'accord qui s'impose de lui-même), il leur donne un poids trop grand, dont peuvent profiter ensuite ceux dont l'intérêt consiste à  temporiser (le sénat américain sous Bush père et fils) ou à  contre-attaquer (Exxon), en proposant sans cesse plus d'études voire des résultats contradictoires.

dimanche 23 septembre 2007

"Big science" : enjeux d'une histoire politique des sciences, par Dominique Pestre

La semaine dernière, l'excellente émission "Recherche en cours" au non moins excellent générique (à  écouter sur Aligre FM 93.1 ou en podcast) recevait Dominique Pestre. Pestre est l'une des grandes figures de l'étude des sciences en France, moins connu que Bruno Latour mais pas moins intéressant. Son dada, après qu'il a longuement étudié l'histoire de la physique, consiste aujourd'hui à  analyser les science sur le temps long. Plus difficile que l'étude de cas ou l'anthropologie de laboratoire, c'est un exercice auquel se livrent les sociologues des sciences qui ont de la bouteille. Il est de ceux-là , et cet entretien clair, intelligent et passionnant est à  écouter de toute urgence !

vendredi 21 septembre 2007

Nom de science

Je retiens, pour cette chronique animale d'aujourd'hui, un diptère. Une mouche des plus extravagantes. Une mouche de Malaisie ; son nom de science, c'est Cyrtodiopsis dalmanni. Voici comment Stéphane Deligeorges ouvrait l'émission "Continent sciences" du 12 août dernier.

L'expression "nom de science" m'a immédiatement interpellé. C'est vrai, d'ordinaire on parle de "nom scientifique" et ça vous pose un nom : pas un nom commun, pas un nom quelconque mais un nom donné par des messieurs sérieux en blouse blanche. En latin, même. Et selon une nomenclature rigide : nom du genre d'abord, avec une majuscule, puis nom caractéristique de l'espèce, en minuscules. C'est le "binôme linnéen", même si l'Homme dans sa magnanimité s'est attribué un trinôme pour lui-même : Homo sapiens sapiens. Deux fois sage, et donc deux fois plus de raisons que ses "noms scientifiques" soient traités avec respect.

En effet, "nom scientifique" rime souvent avec "nom exact", "nom savant", "nom érudit", et c'est donc un nom qui discrimine : il y a d'un côté ceux qui connaissent Pyrrhocoris apterus et de l'autre ceux qui connaissent le gendarme. La fille d'un ami, bien qu'âgée de 5 ans, fait partie des premiers, ce qui ne rend pas peu fier son papa ! Or voilà , si Pyrrhocoris nous indique qu'il s'agit d'une "punaise rouge", le nom "gendarme" évoque bien plus poétiquement ses couleurs rouges et noires, qui étaient celles des anciens uniformes des gendarmes. Elle ne fait pas encore de grec (eh oui, ce nom-ci vient du grec, exception qui confirme la règle) mais la voilà  qui sermonne déjà  ses petits camarades de maternelle qui, eux, naïvement, appellent ça des gendarmes…

Ainsi donc, il m'apparut qu'il est inconvenant de vouloir à  tout bout de champ asséner le "nom scientifique" et prétendre ainsi imposer sa loi ! Par contre, parler du "nom de science" d'un être vivant en plus de son nom commun, n'est-ce pas lui donner une seconde vie ? N'est-ce pas lui ajouter un supplément d'âme, tellement sérieux mais si gentiment désuet ? Lecteurs, je vous en conjure : à  partir d'aujourd'hui, n'utilisez plus que l'expression "nom de science". Et soyez reconnaissants aux gendarmes et à  Stéphane Deligeorges de nous l'avoir soufflée…

 Looking up during a walk along the Loire... grabbed this instant shot of microcosmos, almost stroking the tree to feel its mangled texture... ©© tranuf

mardi 18 septembre 2007

La revue par les pairs expliquée à  mes enfants

En lisant le récent billet d'Olivier Ertzscheid consacré à  la revue par les pairs, je me disais qu'il aurait tout à  fait sa place sur ce blog, notamment pour compléter le billet de Benjamin. La licence Creative Commons sous laquelle il publie ses écrits (et moi les miens) autorisant la diffusion (nonobstant la mention de l'auteur original, l'absence de but commercial et la propagation de la licence), je me permets de copier ce billet ici-même... Enjoy !

Il était une fois un papa qui faisait de la recherche. Il était chercheur. Un jour, le téléphone de papa sonne : c'est une dame qui lui demande s'il serait d'accord pour écrire un article sur les moteurs de recherche pour une revue très connue et très renommée. Normalement, les revues n'envoient pas des dames mais plutôt un message à  tous les chercheurs sur Internet pour leur demander s'ils veulent ou non écrire un article, ce qui est plus démocratique. Mais il y a aussi plein de revues qui préfèrent téléphoner directement aux chercheurs qu'elles connaissent pour le leur proposer. C'est moins démocratique, mais c'est plus pratique. Et puis il y a aussi des revues qui font les deux (des dames ET sur internet).

Donc papa est content et il accepte d'écrire un article. Comme papa est aussi un peu fainéant et qu'il préfère bosser à  plusieurs plutôt que tout seul, il téléphone à  deux autres de ses copains chercheurs pour leur proposer d'écrire l'article avec lui, ce que ses copains acceptent. Et papa et ses deux copains se mettent au boulot.

Quelques mois plus tard (bé oui, c'est long d'écrire un article), papa et ses copains envoient l'article à  la dame qui le leur avait demandé. Et là  ... des messieurs et des dames invisibles (on ne sait pas qui c'est, on sait juste qu'ils sont deux et que ce sont des chercheurs comme papa), relisent l'article de papa et de ses copains pour dire s'il est intéressant ou non.

Quelques mois plus tard (bé oui, c'est long à  relire des articles, et en plus ils n'ont pas que celui de papa et de ses copains à  relire), quelques mois plus tard donc, les deux messieurs invisibles disent à  la dame qui a demandé l'article a papa, si l'article est bien ou non. Si les deux le trouvent bien, ça va. Si les deux le trouvent nul, ça va aussi (papa sera un peu déçu mais pas trop quand même). Mais très souvent, il arrive que les deux messieurs invisibles ne soient pas d'accord entre eux :

  • Monsieur 1 trouve l'article de papa et de ses copains super-intéressant, très clair et avec plein d'idées dedans ...
  • mais Monsieur 2 trouve qu'il n'est pas clair, qu'il n'est pas intéressant et qu'il n'y a pas d'idées dedans.

De toute façon, Monsieur 1 et Monsieur 2 sont censés dire à  Papa et à  ses copains pourquoi ils ont aimé (ou détesté) leur article, et aussi leur demander de changer des choses ou des idées dans l'article. Mais le problème, c'est que souvent Monsieur 1 et Monsieur 2 ne sont pas invisibles que pour papa et ses copains. Ils sont aussi invisibles ... entre eux !!! Et du coup Monsieur 1 ne sait pas ce que Monsieur 2 a demandé de changer à  Papa dans son article, et pareil pour Monsieur 2 qui ignore tout des remarques de Monsieur 1. Alors il arrive que Monsieur 1 demande à  papa d'écrire avec des mots plus simples parce que l'article est trop compliqué, et que Monsieur 2 demande à  Papa d'écrire avec des mots plus compliqués parce que l'article est trop simple ...

Du coup, Papa et ses copains ne savent plus trop quoi faire ni s'ils doivent écouter les conseils de Monsieur 1 ou ceux de Monsieur 2. Mais comme papa et ses copains sont de gentils chercheurs, comme la dame qui leur a demandé d'écrire cet article était gentille, et comme la revue dans laquelle l'article sera peut-être publiée est super-connue (plus que Titeuf par exemple), papa et ses copains se remettent au travail comme ils peuvent, en essayant de se débrouiller pour que Monsieur 1 ET Monsieur 2 soient contents.

Quelques mois plus tard (bé oui c'est long de réécrire un article surtout que, souvenez-vous, Monsieur 1 et Monsieur 2 ont demandé à  papa et à  ses copains des choses contradictoires), quelques mois plus tard, l'article est fini et papa et ses copains le renvoient à  la dame, qui le renvoie à  Monsieur 1 et Monsieur 2. Monsieur 1 qui était content quand il avait reçu le premier article de papa et de ses copains, est toujours content. Mais Monsieur 2 lui, ne l'est toujours pas, et il recommence à  faire plein de remarques à  Papa (enfin à  la Dame, qui ira les rapporter à  papa, vu que, souvenez-vous, Monsieur 2 est toujours invisible pour papa et ses copains). Du coup, la Dame qui avait demandé l'article à  Papa va aller dire à  Papa que comme Monsieur 2 n'est toujours pas content, son article ne pourra finalement pas être publié dans la revue (et papa ne sera jamais aussi célèbre que Titeuf, mais ça c'est pas grave).

Quand papa et ses copains regardent la lettre que leur a fait passer la Dame, et dans laquelle Monsieur 2 explique pourquoi il n'est pas d'accord avec Papa et avec ses copains, Papa et ses copains aimeraient bien téléphoner ou rencontrer ou même envoyer un message à  Monsieur 2 pour pouvoir discuter avec lui et essayer, la prochaine fois, de faire un meilleur article. Mais voilà  ... Monsieur 2 n'est pas seulement invisible, il est aussi ... impalpable. Ca veut dire qu'on ne peut pas le voir et qu'on ne peut pas non plus le toucher (alors que Harry Potter, même sous sa cape d'invisibilité, on peut le toucher). Bien sur, Papa et ses copains pourraient écrire une lettre pour Monsieur 2, et demander à  la Dame de la lui remettre, mais la Dame n'a pas que ça à  faire. Elle est très occupée, et d'ailleurs Papa et ses copains aussi.

FIN

Et pour une illustration de ce texte, lui-même déjà  largement inspiré par le vécu de l'auteur, je renvoie vers une intervention récente de Vincent Fleury, nous parlant de ses expériences avec Nature et Science.

samedi 15 septembre 2007

A propos des manuels scolaires

En cette période de rentrée scolaire, il est bon de se pencher un peu sur les manuels scolaires de nos chères têtes blondes. Rien de bien méchant, pensez-vous, puisqu'il s'agit d'enseigner l'addition en mathématiques et la classification des espèces en biologie. A la rigueur pourrait-on apercevoir quelques difficultés en histoire, avec les controverses sur le "rôle positif de la colonisation" ou autres.

Mais les contenus, quels qu'ils soient, posent de vraies questions de fond. Comment enseigner de manière dynamique des savoirs depuis longtemps figés ? Comment y insérer des éléments de débat actuels ? Comment éduquer à  l'environnement, au développement durable et autres préoccupations modernes de l'Education nationale ? Quelques exemples, trouvés dans un excellent dossier de la Banque des savoirs, permettent d'appréhender ces révolutions en marche. Mais pas toujours dans le sens où on l'attendrait !

Concernant l'éducation à  la sexualité, par exemple, l'édition 1988 d'un manuel Nathan pour les 4e, dit du rapport sexuel qu'il est un moment de plaisir pour le couple. Il permet de transmettre la vie s’il aboutit à  une fécondation ; on parle de caresse, de son lien avec l’érection du pénis chez l’homme et la lubrification des parois du vagin chez la femme ; on n’hésite pas non plus à  évoquer des mouvements de va-et-vient rythmés, d’orgasme, sans oublier que le rapport sexuel s’achève par une phase de détente qui se prête aux échanges de tendresse entre les deux partenaires. Mais dix ans plus tard, le même manuel signe un retour en force des valeurs morales conservatrices : le rapport sexuel est résumé à  une union entre l’homme et la femme, qui n’est pas toujours lié au désir d’avoir un enfant, et à  une histoire de sperme déposé dans le vagin.

D'autres messages sont plus subtils. Nous avons tous vus des photos de vrais jumeaux dans les manuels de biologie, habillés exactement pareils avec la même coupe de cheveux. Chercherait-on à  nous dire que les gènes commandent également le caractère, les goûts ou la pensée ?? Comment s'étonner ensuite des déclarations controversées de notre président ?!

Valentina et Nina, 73 ans ©© blandm

Selon les pays, les représentations qui sont inculquées aux jeunes élèves peuvent aussi changer du tout au tout. Concernant le thème précis des origines de l'homme, il n'est pas au programme à  Malte ou en Grande-Bretagne. Il a été récemment supprimé au Maroc, en Tunisie, au Liban mais aussi au Portugal. Et quand il est présent, en Grèce et à  Chypre par exemple, il n'est pas toujours enseigné. Même en France, il est finalement peu présent dans les ouvrages ; et pourquoi l’homme devrait-il être installé en haut de l’arbre de l’évolution, comme un aboutissement ? L'éducation à  la santé est aussi fortement marquée par la culture de chaque pays. Ainsi, dans le nord de l’Europe, la promotion de la santé telle que l'OMS tente de la développer, avec des notions comme le bien-être, l’estime de soi, la relation à  l’environnement, est privilégiée. En France, la santé est présentée avec une vision exclusivement biomédicale, très curative, où le médicament est la solution à  tous les maux, le microbe le seul agent infectieux : plus de 95 % des évocations en matière de santé concernent cette facette biomédicale, les 5 % restants abordent un registre préventif. Il y a plus tranché encore : en Pologne, la promotion à  la santé n’est jamais évoquée. Ailleurs, la balance se réajuste, jusqu’à  un équilibre proche des 50/50 en Allemagne, au Mozambique, en Finlande ou au Portugal.

La forme aussi a évolué. Comme l'écrit une muséologue :

c'est vraiment fascinant de voir l'évolution du manuel scolaire scientifique qui part d'un livre de type roman où la science est racontée avec des mots, jusqu'au tout pour l'expérimentation des manuels de nos jours où la science est présentée par une série de photos, d'illustrations, de schémas et de quelques consignes. Hier, les manuels étaient remplis de mots et l'on n'y retrouvait que très peu d'images. Aujourd'hui, les manuels sont des bouquins d'illustrations et de photographies agrémentées de quelques mots. La différence est frappante et un peu déroutante.

Le rôle même des manuels scolaires, ainsi que leur statut dans la classe, interrogent[1] :

Les élèves ne sont jamais amenés à  se poser des questions sur l'origine de cet outil pourtant quotidien. Beaucoup s'imaginent que les manuels sont écrits par des savants de la discipline, ce qui n'est pourtant quasiment jamais le cas. Cette représentation témoigne simplement de l'effet d'autorité d'une parole imposée parce qu'on ne l'interroge jamais en tant que parole. (p. 56)

Plus bêtement, les manuels restent souvent obscurs pour les élèves, qui se les approprient beaucoup moins que les enseignants eux-mêmes[2]. Non pas tant à  cause du vocabulaire spécialisé, qui est bien expliqué, mais à  cause du registre soutenu, de la densité informationnelle (peu de redondance), de la longueur des phrases, des tournures passives et de la multiplicité des renvois qui emprunte plus à  la littérature scientifique qu'à  la vulgarisation.

De là  à  mettre les manuels au bûcher, il y a un pas que je ne saurais franchir. L'idée consiste à  les re-contextualiser pour ne plus se cacher derrière une neutralité de façade. Par exemple, au lien de présenter Toumaï comme le plus vieil hominidé, pourquoi ne pas rendre compte de la controverse scientifique qui hésite à  en faire plutôt l'ancêtre des grands singes ? En tous cas, on se rend compte que derrière ces volumes assez banals se cachent de grandes questions sur le statut de la connaissance et de l'autorité. Un sujet d'étude peu médiatisé mais majeur…

Notes

[1] Annette Béguin, "Didactique ou pédagogie documentaire ?", L'Ecole des lettres des collèges, n° 12, 1995-1996, pp. 49-64

[2] Jean-Pierre Astolfi, "Le casse-tête des manuels scientifiques", Argos, n° 13, 1994, pp. 50-51

mercredi 12 septembre 2007

Une association dénonce les manquements d'une université

J'ai déjà  souligné ici les contributions importantes des groupes de vigilance (watchdogs) pour la transparence et l'éthique dans la recherche. C'est particulièrement vrai lorsqu'il s'agit de dénoncer des collusions d'intérêts, des pressions inavouables ou des manquements à  l'éthique.

Il y a un peu de tout cela dans l'affaire de l'université A&M du Texas, comme le raconte le magazine Scientific American dans son numéro d'août. Tout commence en février 2006 quand une étudiante mal équipée nettoie un laboratoire de niveau P3. Le laboratoire travaille sur la brucellose et elle attrape cette maladie mortelle, classée comme arme biologique potentielle par le gouvernement américain. L'étudiante tient alors le lit pendant plusieurs semaines, ignorant la raison de ses fièvres. Quand son docteur diagnostique la brucellose deux mois plus tard, elle en informe l'université, qui garde le silence (alors qu'elle est censée en informer le CDC) et attend un an avant de rendre compte de l'incident... sous la pression du Sunshine Project, une association de chiens de garde sur les armes biologiques. Celui-ci avait menacé l'université de tout dire si elle ne le faisait pas elle-même, et la poursuit maintenant devant la justice : l'université risque une amende de 500 000 $ et jusqu'à  250 000 $ par personne qui aurait tu l'incident.

Le même article nous apprend que ces contaminations, bien que rares, ne sont pas inexistantes. Espérons que l'exemple ci-dessus inspirera les autres organismes de recherche ou université à  qui cela devait arriver, malgré la pression très forte qui les pousse à  ne rien dire pour sauver leur image et permettre aux laboratoires de niveau P3 ou P4 de continuer !

Mà J 04/10 : Quinze jours après mon billet, la revue Science abordait également cette affaire en posant la question : "Nos laboratoires de recherche en biosécurité sont-ils sûrs ?"

mercredi 5 septembre 2007

Quelques manifestations à  venir...

Cela fait longtemps que je ne vous ai pas tenu au courant de manifestations à  venir concernant la vulgarisation, la communication scientifique ou la science citoyenne.

Du 13 septembre au 13 décembre, la Fondation Sciences citoyennes (avec le soutien du Monde, du Monde diplomatique, de Politis et tant d'autres) organise à  Paris les Dialogues sciences-planète, qui se veulent une université citoyenne des savoirs pour explorer les scénarios d'une planète vivable en 2030. Parmi les sept soirées prévues, mes centres d'intérêt me portent particulièrement vers les suivantes :

  • "Se réconcilier avec le vivant" (jeudi 25 octobre), animé par le journaliste du Monde Hervé Kempf et accueillant Denis Couvet (Muséum), Bernard Hubert (Inra) et Marc Dufumier (AgroParisTech) ;
  • "Santé, savoirs et innovations comme biens communs globaux" (jeudi 15 novembre), qui pose la question du pilotage de l'innovation au-delà  du marché et des brevets ;
  • "Quel pilotage démocratique de la recherche à  l'échelon national et international ?" (jeudi 13 décembre) avec comme intervenants Bernard Chevassus-au-Louis (Inra), Christophe Bonneuil (Centre Koyré) et Nicole Dewandre (DG Recherche de la Commission européenne).

J'essaierai d'y être, et à  défaut je lirai la transcription des débats qui sera mise en ligne !

Du 8 au 10 novembre se tiendra à  Strasbourg un workshop du programme européen EARTHWAKE qui vise à  promouvoir la place de la science dans les programmes télévisuels. Après avoir exploré comment on peut développer avec succès des exemples de sujets scientifiques dans une œuvre non scientifique, le workshop ambitionne de présenter un paquet unifié de recommendations montrant comment ces innovations en communication pourraient trouver un soutien au niveau européen, national et local. Mais on lit aussi :

A la différence des contenus scientifiques télévisuels qui s'adressent souvent à  un public conquis d'avance, EARTHWAKE reflète la nouvelle philosophie de la "science en société", introduisant plus de science dans les programmes de fiction dramatique, les documentaires animaliers et le sport, qui attirent une audience très forte.

Réduire le paradigme de la "science en société" à  cela, ça fait mal. Je rigolerais bien si je n'avais peur d'être inconvenant...

Par contre, via Beverycool, je découvre l'alléchant Salon de la vulgarisation, qui aura lieu pour la première fois à  Paris du 30 novembre au 2 décembre (entrée libre). Je m'y promènerai avec un T-shirt du C@fé des sciences le vendredi, n'hésitez pas à  venir me saluer si vous m'apercevez !

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