La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

dimanche 30 mars 2008

Nouvelles du front (10)

Vous aviez entendu parler du classement de Shangaï, du classement de l'Ecole des mines mais pas du classement de Vincennes ? Les "Scientists of America" réparent cette injustice (attention, second degré !).

Si vous êtes un physicien, mathématicien ou biologiste théoricien, vous savez que mettre vos articles en accès libre sur arXiv donne un avantage compétitif et augmente la probabilité d'être cité. Mais comme ce comportement se banalise, il devient de plus en plus difficile de se démarquer des concurrents. Une solution : soumettre tout juste avant 21h00 (heure d'hiver de Paris), moment où la journée se termine pour les serveurs d'arXiv. Ainsi, vous apparaissez en haut des listes le lendemain et êtes plus cités, comme le montre un article paru en février dans les Publications of the Astronomical Society of the Pacific ! Evidemment, c'est plus facile pour les Américains que pour les Européens…

Le 29 février, Science reportait un cas de fraude en chimie analytique et environnementale. Le coupable, qui plagiait des articles très techniques et peu visibles, publiait à  un rythme effrené : 66 publications en 4 ans ! Son université indienne ne l'a pas démis de ses fonctions mais Pattium Chiranjeevi ne pourra plus endosser de responsabilités et son augmentation de salaire a été refusée. (lire également ici)

Rebelote deux semaines plus tard, à  propos cette fois d'un chercheur Coréen en vue qui avait fabriqué des expériences de toutes pièces pour ses articles parus dans Science et Nature Chemical Biology. Le plus embêtant : il avait créé une entreprise sur la base de ses pseudo-résultats, laquelle cherche déjà  comment se reconvertir...

Le 6 mars, le retrait d'un article publié dans Nature, dont les résultats se sont avérés non reproductibles, énerve. Des deux co-premiers auteurs, censés avoir fourni la même quantité de travail et partager la même responsabilité vis-à -vis de leur article, un seul est déisgné coupable et on nous dit que l'autre n'a quasiment pas contribué. Faudrait savoir… A lire chez Pablo aka blop.

Le 15 mars, dans sa chronique pour Le Monde 2, Pierre Assouline s'aventurait du côté de la neurofinance et notait : Elle a fait l'objet de quelques publications, mais exclusivement en anglais, preuve que le phénomène est inconnu chez nous. Quelqu'un peut-il dire à  Assouline que les chercheurs français publient aussi en anglais, et parfois même uniquement dans cette langue ? A titre d'exemple, Thami Kabbaj (université d'Orléans) est loin d'être un bleu en la matière, et avait déjà  analysé l'affaire Jérôme Kerviel sous cet angle

Le 22 mars, un article de Rue 89 racontait comment un article créationniste camouflé en une revue de littérature publiée dans Proteomics a été épinglé sur les blogs et comment les nombreux commentateurs de Pharyngula ont repéré tous les emprunts témoignant du plagiat. La double faute (créationnisme + plagiat) était caractérisée ! On se souviendra qu'en 2005, c'est sur un forum Internet que l'affaire Hwang avait décollé, ses participants s'exerçant à  démasquer les photos dupliquées et les données ADN d'embryons falsifiées. (via woody)

Une expérience prévue par le CERN en mai prochain pourrait détruire la Terre. Les internautes se mobilisent !

A l'opposé de 2006, 2007 aura été une année faste pour la communication scientifique en français : le prix Descartes a récompensé l'astrophysicien Jean-Pierre Luminet dans la catégorie "Ecrivain de l'année" et Delphine Grinberg, une des conceptrices de la Cité des enfants au sein de la Cité des Sciences et de l’industrie et auteur de livres scientifiques pour enfants, dans la catégorie "Communicant de l'année".


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mercredi 26 mars 2008

Henri, 15 ans, faucheur volontaire

Henri, 15 ans, arrêté pendant qu'il fauchait une parcelle d'essai de maïs OGM appartenant à  Monsanto, est reconvoqué demain devant le Juge pour enfant de Nantes, à  la demande du procureur qui cherche à  le mettre en examen. A 15 ans on passe son brevet des collèges et à  moins d'être un génie, on a rarement étudié de près la question des OGM et disséqué le corpus de littérature qui leur sont consacrés. On ne peut donc pas opposer des arguments scientifiquement solides à  la poursuite d'essais OGM. Ceux qui ne pensent à  la querelle des OGM qu'en termes matérialistes ou qui veulent à  tout prix y faire apparaître des démarcations trouveront inepte qu'un mineur ait participé à  une telle destruction et verront là  une preuve du prosélytisme à  tout crin des militants anti-OGM. Surtout quand ceux-ci, appelant à  la défense d'Henri, saluent son jeune âge [qui] nous rappelle qu’il existe des désobéissances salutaires et responsables quant à  l’avenir des générations futures. Une envolée un peu forcée et utilisant l'adjectif discutable de responsable, l'âge d'Henri lui valant devant la justice une présomption relative d'irresponsabilité.

Mais à  15 ans, on peut être militant et avoir une vision assez claire du monde dans lequel on veut vivre. Dès lors, Henri peut effectivement avoir son mot à  dire (et la désobéissance civile, bien commode, le lui permet alors qu'il n'a pas encore atteint l'âge de voter). Car la critique des OGM, et même la colère contre ces avatars de la technoscience, peut être rationnelle à  défaut d'être raisonnable. Elle s'appuie certes sur une rationalité différente de la rationalité scientifique, laquelle, malgré ses divergences, est loin d'être tombée sur un consensus radicalement opposé aux OGM. C'est une rationalité plus holistique car elle englobe l'appréciation subjective du risque, une vision du monde qui porte sur le rôle de l'agriculture, les règles du commerce international et les limites de de la propriété intellectuelle ainsi qu'un accord sur les formes possibles de contestation.

Alors vous, de quel côté vous situez-vous ? Henri, 15 ans, a mené une action illégale de désobéissance civile mais peut-on considérer qu'il avait des raisons de le faire ? Sans doute aucune alternative ne nous aura fait mieux sentir ce qui se joue autour des OGM…


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samedi 22 mars 2008

Nanotechnologies, qui croire ?

"Internet actu" publie ses articles sous licence Creative Commons, ce qui permet de les reproduire et de les diffuser largement. Ce que je fais ici avec un article de Jean-Marc Manach qui revient sur de récentes enquêtes d'opinion sur les nanotechnologies (mes commentaires sont en notes de bas de page).

Seul un tiers (29,5%) des Américains considéreraient les nanotechnologies comme moralement acceptables, contre 54,1% des Anglais, 62,7% des Allemands et 72,1% des Français. Cette forte suspicion du public américain n’aurait rien à  voir avec l’inculture d’un côté de l’Atlantique par rapport à  l'autre, dans la mesure où les interrogés se déclarent tous plutôt bien informés de ce que sont les nanotechnologies, et de ses avantages potentiels.

Le problème serait en fait lié à  l’importance prise par la religion aux Etats-Unis où, contrairement aux Européens, plus laïcs, de nombreux croyants voient dans les nanos une façon de jouer à  Dieu, comme le signale EurActiv.[1] Etonnament (sic), alors qu'elles pourraient être tout aussi moralement condamnable, les Américains n'en soutiennent pas moins les OGM, au contraire des Européens.[2]

L'étude, basée sur un échantillon de 1015 Américains à  qui avaient été posées certaines des questions d'un Eurobaromètre sur l’attitude des Européens au regard des biotechnologies datant de 2006, a été rendue publique lors de la réunion annuelle, le 15 février 2008, de l’Association américaine pour l’avancée de la science (American Association for the Advancement of Science, AAAS). Etonnament (sic), l’Eurobaromètre révélait pourtant que 81% des Américains et 76% des Européens approuvaient les recherches en matière de nanotechnologies (contre respectivement 61% et 41% pour ce qui est des OGM). Contradiction des études ?[3]

Dietram Scheufele, responsable de cette enquête, est professeur de journalisme à  l'université de Wisconsin-Madison, et coresponsable du groupe de recherche sur l’opinion publique et les valeurs du Centre pour la nanotechnologie dans la société de l'université d’Etat d’Arizona.

En novembre dernier, il avait relevé que les scientifiques experts en nanotechnologies étaient plus optimistes, mais aussi plus inquiets, que le grand public des perspectives ouvertes par leurs recherches. Alors que 15% du public s'inquiétait des risques de pollution, le pourcentage de scientifiques était de 20%. Pour ce qui est des conséquences sanitaires, le ratio était respectivement de 20 et 30%. A contrario, le grand public craignait plus que les scientifiques des risques d’atteinte à  la vie privée.

Publiée dans Nature, l’étude relevait à  la foi le peu de prise de conscience du grand public, mais aussi l’absence de débats autour de ces questions, l’isolement des scientifiques, et l’absence d’études sérieuses sur les risques posés par les nanos.

En décembre 2007, l’éditorialiste de Nature Nanotechnology plaidait d’ailleurs pour un renforcement des collaborations avec les sciences sociales, afin d’éviter que les "filtres" politiques ou religieux ne viennent trop interférer dans la vision que se font les gens des nanotechnologies. Force est de constater que c’est encore loin d’être le cas.

Pour en savoir plus, on se reportera opportunément à  la NanoEthicsBank, qui recense à  ce jour 685 publications ayant trait aux implications sociales et éthiques, aux perceptions et à  l’acceptabilité des nanotechnologies, aux efforts de régulation et de promotion des "meilleures pratiques" en la matière.

Notes

[1] Tom Roud a montré, sur la base d'un article du Monde, que cette causalité était largement hasardeuse. Seulement elle provient ici d'un chercheur, Dietram Scheufele, dont on peut imaginer qu'il parle du haut de son expertise et que son expérience lui fait dire ce qui est vraisemblable et ce qui ne l'est pas. Comme ces chercheurs en biologie des plantes qui ont tout de suite nié l'hérédite non-mendélienne du mutant ''hothead'' simplement sur la foi de leurs présomptions. Notons quand même qu'une publication est sur les rails : Brossard D., Scheufele D. A., Kim E. & Lewenstein B. V., "Religiosity as a perceptual filter: Examining processes of opinion formation about nanotechnology", Public Understanding of Science.

[2] Mmm, pas si sûr. Comme l'ont montré les sociologues Pierre-Benoît Joly et Claire Marris, on ne peut pas dire que les Américains ont accepté les OGM dans le sens où ils sont ne sont pas clairement identifiés et étiquetés, au sens propre comme au figuré, et donc n'existent pas en tant que catégorie

[3] Il faudrait comparer les méthodes de sondage : la question semble différente mais on trouve la même chose si on prend des questions équivalentes (Eurobaromètre p. 83). L'acceptation morale des nanotechnologies par les Européens se situe à  7,07 sur une échelle de 0 à  10 et pour les Américains à  7,08. Mais surtout, un sondage a été mené en 2005 et l'autre en 2007. Peut-on envisager que l'opinion s'est renversée en l'espace de deux ans ?


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mardi 18 mars 2008

La météo du quotidien

C'était un sondage de Ouinon en 2007 : tenez vous compte de la météo (les prédictions) quand vous vous habillez le matin et faites-vous attention à  la météo (le temps qu'il fait) le reste de la journée ? Comme je le raconte en commentaire, c'était rarement mon cas quand, en bon urbain, je m'engouffrais dans mon bus pour ne plus pointer le nez dehors de la journée ou presque. La météo des vacances, tout ça, c'était les affaires des gens sérieux. Et l'alternance des saisons, c'est à  peine si je la remarquais. Tout a changé quand mon stage en exploitation agricole m'a fait réaliser l'importe du rythme de la nature. Mon cas n'est pas isolé mais je suppose que la majorité des Français s'intéresse à  la météo et parle du temps qu'il fait pour ne pas parler du temps qui passe (comme le dit un personnage du "Fabuleux destin d'Amélie Poulin").

Mais voilà . Comme dans ce film, les discussions météorologiques sont souvent réduites à  des commentaires de comptoir : ils se sont encore trompés, le temps se dérègle et, de plus en plus, c'est encore le réchauffement de la planète. Les scientifiques en parlent comme d'un cortège d'idées reçues, parfois justifiées, le plus souvent erronées[1]. Il y a finalement beaucoup de mépris dans cette attitude des scientifiques ou experts qui eux "savent" que le temps d'aujourd'hui n'est pas le temps des saisons et encore moins des siècles, eux qui préfèrent parler de "tendance" ou de "moyenne". Pour les sociologues des sciences, c'est l'importance cruciale des réseaux sociotechniques qui explique, par exemple, que seuls les experts patentés reliés au réseau terrestre des stations météorologique ont voix au chapitre pour parler du temps qu'il fera. Le savoir d'expérience de l'agriculteur qui, d'un coup d'oeil exercé, estime qu'il n'est pas prudent de semer ou de récolter parce que le temps est incertain, est devenu un genre mineur, au mieux un objet folklorique[2].

 In the morning on the way to school ©© kodama

Pourtant, ce savoir populaire ou amateur est sans doute plus complexe qu'il n'y paraît. Dans ses travaux, le sociologue/ethnologue Martin de la Soudière s'est intéressé au "temps phénoménologique", tel qu'il est ressenti immédiatement, marqué non pas par la question de l'identification mais par celle de la survenue de l'événement qui suscite incertitude voir inquiétude. En particulier chez les personnes atteintes d'arthrose ou de rhumatismes dont la douleur varie en fonction de l'humidité de l'air ou encore celles dont l'humeur réagit à  la baisse de luminosité mais également chez les passionnés de météo et ceux dont la profession fait de la météo une condition d'effectuation de leurs activités.

Pour parler de culture ordinaire, laissons la parole au sociologue Michel de Certeau dans L'invention du quotidien - II (pp. 360-361) :

Nous connaissons mal les types d'opérations en jeu dans les pratiques ordinaires, leurs registres et leurs combinaisons, parce que nos instruments d'analyse, de modélisation et de formalisation ont été construits pour d'autres objets et avec d'autres visées. (…) En ce sens, la culture ordinaire est d'abord une science pratique du singulier, qui prend à  revers nos habitudes de pensée où la rationalité scientifique est connaissance du général, abstraction faite du circonstanciel et de l'accidentel. A sa manière humble et tenace, la culture ordinaire fait ainsi le procès de notre arsenal de procédures scientifiques et de nos catégories épistémologiques car elle ne cesse de réarticuler du savoir à  du singulier, de remettre l'un et l'autre en situation concrète particularisante.

Mais Martin de la Soudière constate que les amateurs en viennent eux aussi à  employer un langage scientifique pour définir le temps qu'il fait : il semblerait que, autant pour les scientifiques que les amateurs soucieux d'accéder à  une plus grande complexité du réel, une montée en singularité se doive d'être couplée d'une montée en généralité. Tant pis pour le grand partage entre savoirs scientifiques généraux et savoirs profanes singuliers. Celui-ci se situerait plutôt entre un savoir sensible, produit en coïncidence avec l'expérience, et un savoir à  distance. Cette coïncidence n'est pas anodine puisqu'on la retrouve notamment chez les professionnels qui se soucient de la météo comme les déneigeurs ou les paludiers, qui emploient l'expression "savoir y faire" : tout tourne autour du savoir faire en situation, et non du savoir livresque.

C'est aussi à  cause de cette coïncidence que Météo France coopère avec les amateurs de météo. Parce qu'une station météo ne peut par exemple remplacer l'homme pour faire la différence entre le brouillard et les nuages bas, pour compter les flocons et déterminer si ce temps correspond à  un "jour de neige" ou non etc. et parce que seuls des gens du cru peuvent nommer les "petits vents locaux". Dans un double mouvement de rapprochement des savoirs à  distance et de terrain, la science actuelle s'efforce de plus en plus de rendre compte de la complexité du réel en développant un savoir en prise avec les situations concrètes[3].

La prochaine fois que vous entendrez un commentaire météo, pensez-y. Et ne dédaignez plus ces dictons météo auxquels on croit sans y croire, car ils incarnent une revanche du petit sur le grand

Notes

[1] Jacques-Olivier Baruch, "10 idées reçues sur le climat", La Recherche, n° 412, octobre 2007

[2] Jacques Désautels, "Une éducation aux technosciences pour l'action sociale", in La recherche en didactique au service de l'enseignement (pp. 9-27), Journées internationales de didactique des sciences de Marrakech, Marrakech (Maroc): Université Cadi Ayyad, Faculté des sciences Semlalia, 1998.

[3] Geneviève Delbos, "Savoir du sel, sel du savoir", Terrain n°1, octobre 1983, pp. 11-22


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vendredi 14 mars 2008

Et si Latour était déterminé par le contexte politique français ?

Je n'ai pu réprimer un petit sourire en lisant cette hypothèse dans un récent numéro de la revue Perspectives on science. Parce qu'elle émane d'un chercheur de Belfast, Aviezer Tucker, après un travail qu'il a effectué en Australie. Voilà  des étrangers qui viennent nous chercher des poux, ai-je alors pensé ! Nous et nos fameuses exceptions françaises... Mais passé cette première réaction, j'ai eu envie d'en savoir plus et je me suis rappelé qu'après tout, toutes les théories ont leurs conditions d'apparition et que ces dernières éclairent les premières. Surtout, je me voyais en train de reproduire la méfiance du scientifique vis-à -vis du sociologue qui vient l'étudier, se faisant souvent une idée caricaturale de son travail (tout comme le titre de ce billet est une caricature de l'hypothèse de Tucker !).

Bruno Latour: lecture at the Gothenburg University ©© access.denied

Or voilà , après lecture, l'article se révèle intéressant ! Posant que la sociologie des sciences à  la française cherche à  redistribuer les cartes de la science pour la "démocratiser", dans une démarche à  la fois descriptive et normative, il constate que cela s'inscrit dans un contexte politique particulier : colbertisme, bureaucratie, prégnance des grands corps d'Etat, méritocratie du concours d'entrée aux grandes écoles, autant de facteurs qui favorisent au plus haut niveau les décisions en petit comité et le refus de débats avec les citoyens entre chaque élection. Mais à  partir des années 1990, avec l'apparition de crises sanitaires (sang contaminé, vache folle) et de débats brûlants (OGM), la confiance s'érode et les pouvoirs publics n'osent plus prendre de décision radicales sur les politiques scientifiques ou technologiques. Ainsi, le gouvernement Jospin sera sauvé par le Parlement européen au moment où il doit choisir entre prolonger le moratoire sur les OGM ou non. Le livre de Bruno Latour qui paraît en 1999, Politiques de la nature, cherche à  dépasser les clivages traditionnels entre nature et société. Ce faisant, il reflète la dislocation civique de la France et la recherche d'alternatives démocratiques au processus technocratique traditionnel de prise de décision, ainsi que les répercussions politiques de la sociologie des sciences. Or le cancer technocratique qui ronge la France est plus l'exception que la règle : en Scandinavie les citoyens sont impliqués dans la définition des politiques scientifiques, les lobbies américains permettent à  tous les groupes de pression d'entrer au Congress. Et quand le français Michel Callon défend les forums hybrides, il est renvoyé dans les cordes par la sociologue de Harvard Sheila Jasanoff pour qui le système américain de poids et contrepoids ("checks and balances") est une meilleure alternative pour la gestion des technologies que la démocratie délibérative. Car si le contexte politique et historique explique l'émergence de la sociologie des sciences en France, il en explique aussi les limites !

Il y a cependant un petit problème : Tucker mobilise pour son travail les méthodes de la sociologie des sciences (sociales). Or les membres de ce domaine préconisent de rendre compte de l’activité dans un langage différent de celui qu’adoptent les chercheurs du champ pour parler de leur objet (selon Dominique Vinck). Bref, on a une méta-analyse où le niveau supérieur (Tucker) reprend les mêmes outils que le niveau inférieur (Callon et Latour), ce qui est contraire à  leur méthode à  tous. Nous faisons un métier bien difficile...


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