La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

dimanche 27 avril 2008

Coming out

J'ai assisté hier à  une conférence des frères Bogdanov. Dois-je être excommunié pour autant ?

P.S. : Ce billet faussement polémique est destiné à  vous faire patienter en attendant la réparation de mon ordinateur préféré. Laquelle n'est pas sans relation de cause à  effet avec l'égarement ci-dessus.

mercredi 23 avril 2008

Quand les articles sont rejetés

Comme le soulignait Jean-François Bach (secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, 3'15) lors du colloque consacré à  l'évolution des publications scientifiques, les idées les plus nouvelles, les plus grandes innovations ont plus de mal, ont souvent du mal à  passer la barrière de l'expertise ou revue par les pairs. Et Bach de donner l'exemple de la découverte des hybridomes et des anticorps monoclonaux, dont la publication a été d'abord refusée par Nature avant d'être finalement acceptée, sous forme de lettre alors qu'un article complet avait été soumis…

Les autres exemples ne manquent pas : Fermi, Joule, Avogadro et de nombreux prix Nobel ont parfois eu du mal à  faire paraître leurs travaux les plus novateurs (Juan Miguel Campanario fournit une énumération truffée de témoignages qui va faire chaud au cœur à  blop et Timothée).

Un exemple en forme de clin d'oeil, tiré d'un autre article de Campanario, destiné à  ceux qui avaient apprécié le billet du C@fé des sciences sur l'inactivation du chromosome X :

Mais alors, que faire ? Ne peut-on pas distinguer le cancre (rejeté) du génie (rejeté lui aussi) ? Ce système est-il à  jeter à  la poubelle ?

Cela dépend des raisons pour lesquelles ces articles sont rejetés. Parfois, et même pour un prix Nobel, un article peut-être entaché d'erreurs, imprécis ou pas suffisamment mûr. C'est le lot commun des chercheurs de se faire rejeter des articles, les motifs qui reviennent le plus souvent avec le plus de force touchant à  la théorie décrite, à  la conception du travail de recherche (design) et à  la discussion des résultats obtenus. La question de la théorie arrive en premier, les rapporteurs étant en effet attentifs à  l'apport du manuscrit à  la théorie en cours ou la qualité de la nouvelle théorie proposée. Avec les travers cités plus hauts (une théorie avant-gardiste aura peu de chances de convaincre les gardiens du temple), qui font dire à  certains que la revue par les pairs est plus faite pour réguler la science normale (au sens de Kuhn) que pour permettre les changements de paradigme. Ce que certains chercheurs saluent dans le sens où changer de paradigme tous les quatre matins aurait un coût énorme !

En fait, face à  un rejet, le génie sera peut-être celui qui suit ce conseil d'un chercheur cité par Joseph Hermanowicz :

Vous devez être créatif. Vous devez avoir de bonnes idées et les amener jusqu'au bout. Vous devez sans aucun doute être suffisamment intelligent pour avoir des idées, suffisamment tenace pour pousser sans arrêt, et suffisamment confiant pour savoir que vous êtes sur la bonne voie, et aussi pour vous réorienter quand vous faites une erreur."

Nous faisons tous des erreurs et nous nous faisons tous rejeter des articles mais il y a celui qui croit en ses résultats et celui qui se décourage aussitôt ! Si vous êtes dans le premier cas et souhaitez faire entendre raison à  vos pairs, voici un guide pratique des stratégies les plus fréquemment utilisées d'après un sondage auprès de chercheurs pour qui ça a marché :

samedi 19 avril 2008

Les publications, frontière de la science ?

Peut-on entrer en science sans visa ? se demandait récemment le groupe de réflexion TRACES à  l'Ecole normale supérieure. Questions qui ne trouvât pas de réponse définitive ce soir-là  et sur laquelle j'aimerais me pencher à  la lumière d'une petite expérience personnelle.

Récemment, Béné et moi avons monté un atelier pour le festival Paris-Montagne, montrant à  un jeune public la science en train de se faire, par le biais de l'écrit scientifique (de la demande de financement à  l'article scientifique en passant par le brevet et le cahier de laboratoire). L'atelier s'est suffisamment bien passé, a suffisamment été bien reçu par les professionnels (nous l'avons refait à  leur demande dans une bibliothèque municipale de la région parisienne) et nous a paru suffisamment digne d'intérêt pour que nous souhaitions en laisser une trace, à  destination des professionnels. Dans notre naïveté, nous avons cru qu'un article soumis à  une revue français de didactique des sciences, dans une rubrique spécialement conçue pour donner la parole aux acteurs du terrain, passerait comme une lettre à  la poste. Mais nous ne connaissions pas suffisamment les auteurs clés du domaine (malgré un travail préalable de bibliographie, quand même !), nous ne nous rattachions pas suffisamment à  un courant de pensée et nous n'explicitions pas assez les présupposés cognitifs de notre petit atelier : article rejeté par les rapporteurs (trois rapporteurs, un très favorable, un très défavorable, un nuancé). Certes nous avons nos chances si l'article est retravaillé et resoumis, mais ça n'ira pas sans des heures de travail pour bétonner l'article au niveau théorique, quand celui-ci se voulait une proposition d'ordre pratique.

Voilà  pour moi où se situe la barrière à  l'entrée en science. Je savais, pour avoir déjà  publié, qu'un article n'est pas un long fleuve tranquille. Mais soumettant pour la première fois un article dans une discipline où je ne suis que débutant, j'ai réalisé le coût nécessaire pour mener cette opération à  bien. Et je ne parle pas ici des critères habituels de scientificité (rigueur, réplicabilité...), la barrière se situant encore au-delà . Elle se manifeste également pour les chercheurs du sérail qui se livrent à  des travaux un peu originaux ou interdisciplinaires. Dans notre cas, nous empruntions aussi bien à  la sociologie qu'à  la didactique ou l'histoire. Eh bien, en fonction du profil du rapporteur, tel aspect était systématiquement ignoré tandis que tel autre était jugé comme pas suffisamment approfondi. Forcément... nous avions aussi une limite de caractères à  respecter !

Certes on peut publier ce que l'on veut sur arXiv (mais en anglais uniquement, et à  condition de se trouver un parrain). Certes on peut publier ce que l'on veut sur HAL (à  condition d'être rattaché à  un laboratoire français). Certes on peut publier ce que l'on veut sur son blog. Mais pour publier dans une revue avec comité de lecture, rien à  faire, il faut se glisser dans le moule. Les chercheurs ne s'en rendent plus compte, eux qui ont intériorisé les contraintes de leur communauté (de leur champ, dirait Bourdieu). Mais c'est flagrant pour un marginal façon Nottale ou un dilettante comme moi. Alors non, on ne peut entrer en science sans visa et ce visa, c'est l'ensemble des codes tacites (quels auteurs citer, dans quel courant s'inscrire...) qui font que l'on est reconnu comme un pair ou non. Après, on ne s'étonnera pas que les scientifiques amateurs ont leur propre revue et que le fossé persiste...

P.S Depuis l'écriture de ce billet, notre papier a été accepté dans sa seconde version. On pourra trouver qu'elle est "mieux", elle dit en tous cas beaucoup plus de choses que la première fois, en dépassant largement les contraintes de longueur qui figuraient dans les instructions aux auteurs. Evidemment, cet heureux dénouement n'enlève rien à  la réflexion ci-dessus...

mardi 15 avril 2008

Comment le retard vient aux Français

La France est en retard sur les Etats-Unis, il faut combler le retard de notre recherche, nous avons pris du retard : voilà  ce que les déclinologues répètent de façon tellement récurrente qu'on pourrait s'étonner, au moment où nous entrons dans le XXIe siècle, que la France ne soit pas déjà  larguée par le reste de l'Occident. En fait, cette rhétorique n'est pas innée mais largement produite selon des normes et des contextes particuliers comme le montre Julie Bouchard dans un livre qui vient de paraître et un article pour Futuribles disponible sur son site internet (sur lequel je vais m'appuyer dans ce billet).

Julie Bouchard constate d'abord que la rhétorique du retard est indissociable de l'idéologie du progrès, depuis le XVIIIe siècle déjà . Ainsi de Claude Bernard, faisant la promotion de sa nouvelle médecine expérimentale : Je leur montre la voie nouvelle et je leur dis : suivez-là , car sans cela vous serez en retard. Le retard est alors conçu comme une atteinte à  la science elle-même, comme une anomalie dans le fonctionnement régulier de la science et devient inadmissible dans la mesure où la dynamique du progrès n'est pas qu'interne à  la science mais soutenue à  la fois par les scientifiques et par la société qui lie pour partie et implicitement les progrès autonomes de la science au progrès de la société toute entière que ce soit en termes de bonheur, de richesse, de santé publique, etc.

Mais le retard peut également se voir comme une traduction du fait que si la science avance, elle ne le fait pas indépendamment d'autres disciplines scientifiques ou d'autres aspects de la société. On lit par exemple dans le troisième rapport du Commissariat général du Plan (1958-1961) que les progrès de la recherche médicale sont liés à  ceux de la biologie, de la physique, de la chimie, de l'électronique, etc. Et les responsables du Plan de noter dans l'exercice suivant (1962-1965) que tout retard constaté dans une branche doit rapidement être comblé, si l'on ne veut pas tôt ou tard gêner la progression de l'ensemble. Cette interdépendance, on peut la voir comme un attribut de la modernité scientifique. Et puisque la science doit bénéficier à  la société, on trouve dans la même série de rapports ce type d'arguments : Il s'agit de rattraper ce retard, de combler des lacunes et, d'une façon générale, de donner à  la science française les moyens intellectuels et matériels nécessaires pour lui permettre de faire face à  ses responsabilités envers l'économie et la défense nationale.

Etrangement, le retard temporel est souvent fondé sur une comparaison géographique, étant entendu qu'un écart négatif observé entre régions ou nations doit être atténué. Cette évidence ne va pas plus de soi quand on regarde les précédentes acceptions de la notion de retard, absolument pas fondées sur la comparaison entre nations. Il semble qu'on peut la faire remonter à  Jean Monnet et les années 1945, sachant qu'elle prendra son essor dans les années 1960 en même temps que la pratique de la comparaison internationale dans le champ politique ou des sciences sociales. C'est aussi la période où l'Union soviétique n'est plus l'horizon de la France, remplacé par les Etats-Unis, qui deviennent le principal indicateur du retard de la France. Le thème du "science gap" relève alors d'un argumentaire magnétisé, d'un côté, par le "dynamisme" américain érigé en "exemple" et, d'un autre côté, par la "menace" de la "colonisation économique" de l'Europe par l'Amérique. C'est aussi le moment où le recours aux statistiques internationales sur la recherche et la technologie, comme celles de l'OCDE, devient systématique : l'argument du retard peut désormais se chiffrer, comme ici :

On peut avoir une idée de cette insuffisance de la recherche forestière en France en comparant les moyens qui lui étaient affectés en 1957 par différents pays. USA, 1 chercheur pour 250 000 ha de forêts exploitables ; Suisse, 1 chercheur pour 100 000 ha de forêts exploitables (…). Il est donc nécessaire de réorganiser et de développer au cours des années qui viennent la recherche forestière, afin de rattraper, dans la mesure du possible, le retard qui vient d'être constaté.

Un dernier type de retard est celui de la règle politico-administrative, conçu comme un écart négatif entre la réalité et les objectifs fixés dans un cadre administratif ou managérial, qui monte en puissance depuis la construction de l'Espace européen de la recherche. Il en va ainsi du retard pris par le Ve Plan, dont la dénonciation est aussi celle des carences gouvernementales, ou du retard pris sur l'agenda de Lisbonne autour duquel se cristallisa en partie le mouvement "Sauvons la recherche".

Finalement, ce n'est pas malgré le retard mais avec lui que se construit le progrès scientifique et technique en France. L'argument se retrouve en effet à  l'origine de certaines politiques de la recherche en France, car la rhétorique du retard consiste non seulement à  énoncer, mais aussi à  dénoncer un état de fait pour justifier un ensemble d'actions, de décisions, de revendications. Et pour cela, c'est bien à  quatre "régimes de normativité" qu'elle emprunte cahin-caha : celui du progrès de la science, celui de l'interdépendance, celui de la comparaison géographique et celui du management.

vendredi 11 avril 2008

Trouver l'auteur : le propre du vrai savant

C'est bien antérieur à  Claude Allègre mais il pourrait en prendre de la graine. A qui doit-on ce passage ?

C'est là  le propre du vrai savant. Plus il a rassemblé de données positives, plus il a fait de conquêtes dans le champ de l'inconnu, plus il est réservé sur celles de l'avenir. Au contraire, plus un homme a vécu d'idées systématiques et chimériques, plus il a d'audace pour affirmer, parce que le propre des habitudes de sa pensée est de ne pas connaître de règle.

Mà J 12/04 : Bravo à  Audrey H. qui a reconnu Louis Pasteur en 1870, un passage extrait du tome VII de ses oeuvres complètes, ou "Mélanges scientifiques et littéraires'' (p. 30).

lundi 7 avril 2008

Que disent les chercheurs des retombées sociales ou politiques de leurs travaux ?

Au-delà  du désir de répondre aux questions que pose l'univers, les chercheurs aiment croire que leurs travaux participent d'un monde meilleur. Pour François par exemple, le but de toute science devrait être est la réduction de la souffrance. Mais devant une publication en particulier, un morceau reconnu et salué par les pairs de leurs recherches, éprouvent-ils ce même sentiment ? Est-ce que leur idéal tient face à  la réalité de leur travail ? C'est la question que se sont posée trois chercheurs de Thomson Scientific, entreprise célèbre pour son facteur d'impact et ses bases de données de publications scientifiques.

Pour cela, les articles appartenant au centile de publications les mieux citées dans leur domaine sur les 5 dernières années ont été recensés et leurs auteurs interrogés. Une des cinq questions posées, Quelles sont les implications sociales ou politiques de votre recherche ?, a pour but d'aborder ce point, même si les réponses couvrent parfois plus les retombées espérées que réelles et qu'avec un taux de non-réponse de 61%, la représentativité de l'enquête est sujet à  discussion.

En moyenne, les retombées décrites par les chercheurs de leurs résultats couvrent 3,2 domaines, de la défense à  la pollution en passant par le développement de médicaments, la nutrition et les retombées/philosophiques, religieuses ou éthiques. Les réponses, agrégées au niveau supérieur de la typologie, sont données dans le tableau ci-dessous. Où l'on s'aperçoit que 23% des réponses mentionnent la santé, bien au-delà  du propre champ des recherches en médecine qui ne représente que 18% de l'échantillon. Viennent ensuite ceux qui n'ont pas répondu et ceux pour qui le progrès des connaissances scientifiques est une retombée sociale ou politique en soi.

Les retombées concernant l'environnement sont le moins citées mais c'est la catégorie pour laquelle les réponses ont été les plus longues, les plus fournies, suggérant un besoin supplémentaire d'explication, d'argumentation ou de discussion.

On observe enfin le profil de chaque discipline scientifique : au rang des surprises, les sciences de l'espace qui mettent en avant les retombées philosophiques, éthiques ou religieuses, les sciences sociales qui se revendiquent des politiques de santé et l'écologie qui met en avant la compréhension des sciences par le grand public. Quant aux nanotechnologies, tiens tiens, elles se présentent actuellement plus sous l'angle des progrès technologiques et des bénéfices économiques que sous celui de la santé ou de l'environnement. Ce travail n'est qu'une tentative d'enquête, qu'il reste à  approfondir et systématiser. Néanmoins, il pose un premier jalon pour savoir comment les chercheurs situent les conséquences sociales ou politiques de leurs travaux au début du XXIe siècle.

jeudi 3 avril 2008

Peut-on expliquer notre perception des problèmes scientifiques et environnementaux ?

Un récent sondage Eurobaromètre donne la température des Européens dans leur perception de l'environnement. On trouve notamment le graphique ci-dessous (p. 65), représentant l'inquiétude vis-à -vis de divers problèmes scientifiques et environnementaux en fonction de l'information disponible sur le sujet.

Que voit-on ? Que les problèmes les plus inquiétants sont ceux pour lesquels les Européens manquent d'information (changement climatique, pollution de l'eau, impact de la chimie), et les moins inquiétants ceux pour lesquels l'information est la plus disponible (pollution sonore, problèmes urbains, habitudes de consommation). De là , on peut affirmer un peu hâtivement que c'est l'ignorance qui entraîne la peur. Et qu'il faut informer à  tout prix, selon le modèle de l'instruction publique.

Mais en est-on si sûr ? D'abord, la notion de manque d'information n'est pas très claire. Elle peut correspondre aussi bien à  un désir d'être plus informé (et donc à  un aveu d'ignorance) qu'à  une sensation d'être privé de débat, d'être tenu en dehors du jeu. Cette sensation-là  ne serait-elle pas suffisante pour inquiéter le public ? On peut aussi imaginer un renversement de la causalité : ce n'est pas parce que je manque d'information sur le changement climatique que je m'en inquiète mais parce que je m'en inquiète que je m'aperçois d'un manque d'information patent. Surtout, d'autres paramètres rentrent en ligne de compte. Sinon, comment expliquer que le changement climatique nous inquiète plus que les OGM à  propos desquels on dispose de moins d'information ?

On peut donc tenter une autre interprétation, qui ne cherche pas à  mettre le doigt sur le décalage quantitatif entre le profane (ignorant et inquiet) et l'expert (informé et confiant) mais à  évaluer l'écart qualitatif qui les sépare. Considérant ainsi qu'au lieu d'opposer la rationalité des experts à  l'irrationalité du public, il convient de mieux comprendre comment les uns et les autres construisent les risques[1]. C'est de cette rationalité différente que je parlais à  Ryuujin.

On doit à  l'étude séminale de Slovic citée par Joly et Kreziak une analyse statistique de la perception propre des risques par le grand public, la décomposant en trois facteurs :

  • le caractère volontaire ou involontaire de l'exposition au risque : un risque est d'autant mieux accepté qu'il est possible de s'y exposer volontairement et donc de s'y soustraire ;
  • le caractère "inconnu" des risques : les dangers qui sont inobservables, inconnus, nouveaux et dont les effets sont reportés à  long terme seront moins acceptables ;
  • le nombre de personnes concernées par le risque : un danger est plus accepté quand il est limité à  des groupes spécifiques de la population, y compris par résignation au sein de ladite population (exemple de la cigarette).

D'autres travaux ont éclairé plus profondément cette rationalité :

  1. elle se base sur la confiance dans la politique et dans les procédures démocratiques plus que dans les méthodes scientifiques et expérimentales ;
  2. elle fait référence aux coutumes et aux traditions plus qu'à  l'autorité scientifique ;
  3. elle convoque une expertise large qui inclut des analogies et des précédents historiques plus qu'une expertise étroite et réductionniste ;
  4. elle personnalise les risques au lieu de les dépersonnaliser ;
  5. elle donne de l'importance aux savoirs locaux plus qu'aux savoirs universels ;
  6. elle prend également en compte des risques non anticipés et/ou difficilement instrumentalisables.

Selon cette perception constructiviste, les risques sont incommensurables : on ne peut pas comparer différents types de risques sous le seul angle de leur occurrence et de leur dangerosité. Tant pis pour la rationalité économique du calcul des coûts que regrette Jean de Kervasdoué dans son livre Les prêcheurs de l'apocalypse, quand il écrit que le nucléaire a tué nettement moins que les mines de charbon ou que la production naturelle de radiations est parfois bien plus importante que ces seuils [critiques de radioactivité déterminés dans les normes sanitaires], sans que personne ne s'en inquiète jamais[2]. La production d'énergie nucléaire ne se met pas sur le même plan que l'extraction du charbon ou la radioactivité naturelle, ne serait-ce que parce que le nucléaire induit un risque difficilement mesurable (en cas de catastrophe, j'entends), global et impalpable (d'où le sentiment de vivre dans la société du risque décrite par Ulrich Beck). Ou parce que l'industrie du nucléaire a son caractère propre, comme l'obligation de recourir à  un personnel technique en permanent turnover à  cause de l'exposition aux rayonnements ou la production de déchets problématiques.

Avec cette grille de lecture, le graphique ci-dessus prend tout son sens : les problèmes qui nous inquiètent le plus sont les dangers environnementaux globaux comme la pollution de l'air, de l'eau ou le changement climatique, auxquels nous sommes tous exposés. Puis viennent en orange des questions plus techniques comme les produits chimiques utilisés dans les produits de tous les jours et l'utilisation des OGM dans l'agriculture, pour lesquelles le citoyen est obligé de s'en remettre aux autorités scientifiques malgré ses réticences des points 1 et 2. On trouve en jaune des problèmes identifiés depuis des décennies tels l'épuisement des ressources naturelles, la pollution due à  l'agriculture, la perte de biodiversité, les catastrophes naturelles et l’augmentation du volume des déchets. Touchant beaucoup moins à  la santé, on peut plus difficilement les personnaliser et donc se sentir concerné (point 4). Enfin viennent les points bleus, les questions les moins préoccupantes, des problèmes urbains à  l’impact des modes de transport actuels en passant par nos habitudes de consommation et la pollution sonore. Il s'agit de problèmes liés à  nos propres comportements et donc beaucoup moins redoutés que ceux auxquels nous sommes exposés passivement, parfois à  notre insu.

N'en déplaise à  certains, voici la situation aujourd'hui. Cela ne veut pas dire pour autant que l'idée de progrès a disparu ou que la nature est devenue l'unique valeur de référence, simplement que les conceptions évoluent et se complexifient. La société s'efforce de penser en de plus en plus de dimensions, rompant avec la rationalité économique ou de l'ingénieur pour intégrer un ensemble de variables non arithmétiques, pondérées par la subjectivité du collectif (ses attentes, ses valeurs etc.). Aussi, les questions liées aux défaillances techniques éventuelles ainsi que celles de la fiabilité de l'expertise (compétence, ouverture, indépendance…) sont centrales. Et, presque paradoxalement, les modes de raisonnement globaux des profanes sont plus proches de la notion de risque réel que ceux des experts scientifiques qui ont une vision partielle et théorique du risque.

Notes

[1] P.-B. Joly et D. Kreziak, "Les experts et les profanes face à  l'évaluation des OGM : un conflit de rationalité", Colloque Confiance et rationalité, Dijon, 5-6 mai 1999, Editions Inra, 2001, pp. 133-151. C'est l'article qui m'a aidé pour ce billet et que je cite à  plusieurs reprises ; il m'avait bien éclairé quand j'ai entrepris des études de sociologie des sciences.

[2] Je cite la note de lecture des éconoclastes.