La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

samedi 31 mai 2008

Comment montrer la "science en train de se faire" ?

Ce qui suit est le résultat d'une réflexion en cours, que j'aimerais conduire jusqu'à  la publication d'un article. A commenter et discuter sans limites, donc !

Histoire d'un concept

L'histoire et la philosophie des sciences se sont toujours intéressés à  la "science déjà  faite", c'est-à -dire la science comme corps de connaissances et succession de paradigmes, plutôt qu'à  la "science en train de se faire". A la fin des années 1980, celle-ci est soudainement mise en lumière par la sociologie des réseaux sociotechniques, appuyée notamment sur une anthropologie du laboratoire. Dans l'un des premiers manifestes de ce mouvement, le livre de Bruno Latour intitulé justement La Science en action (édition originale en anglais parue en 1987), on se souvient que l'auteur utilise la métaphore des deux faces de Janus : la "science en train de se faire" est la face de droite (vivante, incertaine, informelle et changeante) tandis que la "science toute faite" ou la "science prêt-à -porter" est la face de gauche (austère, sûre d'elle-même, formaliste et réglée). Et, rajoute Bruno Latour, il n'y a rien dans la science faite qui n'ait été un jour dans la science incertaine et vivante[1]. Passer de l'un à  l'autre implique juste de réanimer, réagiter, réchauffer, rouvrir les faits gravés dans le marbre de la connaissance scientifique. C'est ainsi que l'on obtient un récit moins lisse, où l’activité scientifique résulte d’un processus de construction aussi bien social que technique, où les scientifiques sont plongés dans des controverses, où ils fonctionnent en collectif et doivent composer avec des instruments et des objets techniques qui échappent aux scripts imaginés par leurs concepteurs et dont les variations redessinent, à  leur tour, de nouvelles connexions[2].

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mardi 27 mai 2008

Rendez-vous dans une semaine ?

Dans une semaine tout rond aura lieu à  Paris le premier forum des blogueurs scientifiques. Je serai présent avec quelques C@fetiers des sciences et on compte sur votre participation enthousiaste. Bien que le public visé soit plutôt un public profane voire débutant en matière de blog, nous serons heureux de faire la rencontre de quelques lecteurs à  cette occasion.

Et puis comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule ;-) , je serai également présent le jeudi au Salon européen de la recherche et de l'innovation organisé sous le haut patronage de Monsieur Nicolas Sarkozy, rien de moins. En regrettant juste que des conférences aussi alléchantes que "Internet et publications scientifiques", "La diffusion de la culture scientifique en Europe", "Innover et chercher dans l'enseignement des sciences" ou "La recherche… à  consommer sans modération", annoncées dans l'avant-programme, ne soient plus à  l'ordre du jour…

A part ça, je compte participer à  quelques séminaires parisiens de sociologie des sciences. Un séminaire consiste en une séance ou deux de "présentation(s)" suivie de "questions". Il permet à  un intervenant, jouant plus souvent à  l'extérieur qu'à  domicile, de présenter ses travaux mais aussi ses dernières pistes de recherche ou de réflexion. Les séminaires sont généralement ouverts à  tous et il n'est pas rare d'y voir des historiens échanger avec des sociologues ou des juristes (pour le domaine que je connais en tous cas). Pourquoi cette pratique très courante dans les SHS est-elle si rare dans les sciences dures me demandait l'autre jour Benjamin ? Deux éléments de réponse :

  • en SHS, le travail de recherche possède une part moins grande de matérialité (spécimens, machines ou archives) et la pensée naît donc de l'écriture et l'oralité : c'est en écrivant que les idées se forment et c'est en les défendant face à  d'autres que l'on teste leur solidité ;
  • en SHS, les disciplines peuvent échanger facilement puisque leur langage est (à  peu près) commun et qu'un historien peut toujours objecter quelque chose à  un sociologue (ou réciproquement, si si) et un sociologue des religions enrichir la réflexion d'un spécialiste des politiques de santé. Il devient donc plus fructueux, mais aussi rentable, d'échanger des points de vue avec un public qui dépasse ses deux ou trois pairs habituels.

Mais ces explications sont affreusement internalistes et je ne doute pas que vous aurez d'autres arguments à  soumettre en commentaire !

vendredi 23 mai 2008

Retour sur le colloque CNRS "Science et société en mutation"

Vous vous souvenez du colloque "Science et société en mutation" organisé par le CNRS l'an dernier : depuis mon compte rendu à  chaud (partie 1, partie 2), les actes ont été publiés et Marcel Jollivet (sociologue) en profite pour revenir sur le déroulement et les enseignements de ce colloque avant tout conçu pour ouvrir le débat. Je retiens plusieurs choses.

La difficulté de situer le débat

Les conférences introductives ont rejeté pour de bon l'expression "science et société" pour la remplacer par l'expression "science en société" imposée par deux visions :

  • le savant fait partie du monde et de son époque et la société, tout comme la République, a besoin des savants d'où la science dans la société, la société soutenue par la science (vision classique)
  • la recherche scientifique est une activité de production de connaissance se situant dans un espace sociétal fondé sur une notion de la connaissance de portée plus générale (vision moderne).

Pourtant, rien n'était moins sûr dans la suite des échanges et aussi tôt chassée, la conception classique d'une science ayant à  faire passer son message dans la société revenait au galop. Aïe aïe…

L'impossibilité d'accepter les présupposés du débat

Si cette conception revenait sans cesse à  la charge, c'est notamment parce que les présupposés du débat étaient encore controversés. Selon les résultats de l'enquête présentée par Daniel Boy, 72% des chercheurs ne considèrent pas qu'il y a une crise entre la science et la société : un quart va même jusqu'à  estimer qu'il y a eu un progrès parce que la société est plus attentive. Pourtant, remarquait Joà«lle le Marec, c'est en postulant implicitement l'existence d'une [telle] crise (…) qu'on mobilise en permanence l'idée qu'il est absolument nécessaire de mieux communiquer, valoriser, vulgariser. Alors, crise ou pas crise ? Se mettre d'accord permettrait enfin d'avancer ensemble ou à  défaut, il faudrait découpler la question des rapports entre sciences et société de celle de la communication, de la vulgarisation, de la valorisation.

La nécessité de balayer devant sa porte

Un intervenant suggéra, peut-être pas si innocemment, que le CNRS serait mieux armé pour se situer dans les rapports sciences-société s'il améliorait la communication en interne entre "sciences dures" et "sciences douces". D'autant plus, ajoutait-il, que nous disposons pour ce faire d'outils scientifiques pertinents. Ainsi, les sciences de la complexité constituent-elles un instrument de dialogue aussi bien entre les scientifiques eux-mêmes qu'entre les scientifiques et les autres pans de la société. C'est en effet l'interdisciplinarité qui peut aider à  confronter dans une même démarche des disciplines qui produisent les connaissances sur les sociétés et (…) celles qui produisent les connaissances sur les phénomènes naturels, afin de ne pas reproduire la fracture entre sciences et société que le monde de la recherche cherche à  réduire… Et le cloisonnement du CNRS en instituts disciplinaires ne semble pas aller dans cette direction.

lundi 19 mai 2008

Nouvelles du front (11)

Du 26 mars au 18 avril, toute l'actualité du côté obscur de la recherche médicale (conflits d'intérêt, fraude…) est résumée dans un billet du nouveau blog de "Science ! On blogue" consacré au business de la science.

Le 1er avril, le blog des livres apparenté au magazine La Recherche nous offrait un poisson d'avril de taille !

Quelques jours plus tard, une pétition (sérieuse cette fois-ci) était évoquée pour protester contre les prémices d'un recrutement inique au sein de la section 35 du CNRS ("Philosophie, histoire de la pensée, sciences des textes, théorie et histoire des littératures et des arts").

La semaine du 21 avril, le Texas rejetait la demande de l'Institute for Creation Research qui souhaitait être autorisé à  délivrer un Master ès sciences.

Enfin arrivait mai et ses commémorations quarantenaires. Sur la liste de diffusion "Theuth", l'historien des sciences Pierre Crépel nous gratifiait d'un texte très circonstancié sur D'Alembert en mai 68. Qu'il me permette de recopier ici de larges extraits pour le plaisir :

En mai 68, la correspondance Voltaire - D'Alembert comprend deux lettres du premier et trois du second. La grande affaire du moment est pour eux le voyage du marquis de Mora (dont D'Alembert ignore évidemment qu'il est l'amant de Mlle de Lespinasse) et de son ami le duc de Villahermosa. Dès le 5 avril, le savant encyclopédiste recommande au patriarche de Ferney ce "jeune Espagnol de grande naissance et de plus grand mérite, fils de l'ambassadeur d'Espagne à  la cour de France, et gendre du comte d'Aranda, qui a chassé les jésuites d'Espagne".

En 68, D'Alembert habite depuis trois ans chez Julie de Lespinasse rue Saint-Dominique, il se déplace rarement à  plus de trois cents mètres de Saint-Germain-des-Prés ou de la rue Saint-Honoré. Il se lève plutôt de bonne heure, du moins pour un intellectuel parisien, il travaille le matin, on dîne alors vers deux heures. Après dîner, il va quatre fois par semaine au Louvre, où siègent les académies, jamais à  la Sorbonne. En fin d'après-midi, ou plus tôt quand il n'y a pas d'académie, il rend des visites ou fréquente les salons. Il va au spectacle le soir, mais sans exagération, et se couche assez tôt.

Mais où est donc passé de Gaulle? A Colombey ? A Baden-Baden ? Certains prétendaient aussi l'avoir vu à  Alger en 58. Légendes. Rien de tout cela. De Gaulle est resté au Havre en mai 68. Il est né à  Attigny en Champagne (aujourd'hui département des Ardennes). En 58, il est aide-pilote sur le vaisseau le Capricieux au cours de sa campagne à  Luisbourg, comme le montre un certificat du 7 avril 63. De 64 à  72, il est professeur de navigation au Havre, comme en témoigne le certificat du lieutenant-général de l'amirauté du Havre du 18 décembre 72. De Gaulle est surtout célèbre pour diverses inventions (loch, boussole, compas azimutal ...) intéressant la Marine. On peut suivre ses travaux dans les archives de la Marine (cote G 99 des Archives nationales) et de l'Académie des sciences, dont il devient correspondant en 82. D'Alembert a pu constater tout cela de près, notamment lors du premier voyage de De Gaulle à  Paris en juillet 77, puis du second en décembre 78 - janvier 79. Il est donc clair que D'Alembert a rencontré De Gaulle à  l'Académie des sciences, non pas en mai 68 mais dix ans plus tard. Il serait temps que les historiens cessent de raconter n'importe quoi.

Le 9 mai, Harun Yahya, auteur de l'Atlas de la création envoyé en 2007 aux enseignants français, était condamné à  trois ans de prison ferme en Turquie pour "création d'une organisation illégale" et "enrichissement personnel".

Le 15 mai, Nature racontait sur quatre pages l'histoire d'une publication, suivie d'une tentative infructueuse de réplication puis d'une rétraction, d'une accusation de fraude et du succès d'une autre équipe sur le même sujet. à‡a se lit comme un roman qui se déroulerait dans l'univers de l'enzymologie mais le chercheur qui a passé sept mois et dépensé en vain des dizaines de milliers de dollars ne rit pas, non plus que la doctorante accusée à  tort de fraude par son ancien directeur de thèse.

Le monde idéal serait-il un monde sans chercheurs ? Peut-être, puisqu'un monde sans chercheurs est un monde où la souffrance humaine, inexistante, n'a pas besoin d'être réduite. C'est ce qu'insinue une campagne contre le cancer, avec laquelle on peut ne pas être d'accord. (via Jean-No)

jeudi 15 mai 2008

Les chercheurs sont-ils tous des nerds ?

Vous en connaissez, vous, des personnes qui se déguisent en effet Doppler pour Halloween ? Qui prennent tout au premier degré et ne saisissent pas l'ironie (à  moins de leur montrer un panneau marqué "Ironie") ? Qui draguent leur collègue de travail en proposant une exploration bio-sociale avec une couche neuro-chimique ou une modification du paradigme collaboration/amitié avec l'addition d'une composante amoureuse ? Probablement pas mais si c'est le cas, ce sont sûrement des scientifiques.

Via Toujoursplus je découvre cette série américaine The Big Bang Theory qui, une fois n'est pas coutume, fait le portrait de jeunes adultes possédant deux doctorats et travaillant dans un laboratoire de physique. Avec des épisodes courts et des rires enregistrés, elle met en scène leur vie quotidienne dans un appartement qui pourrait être celui des colocataires de Friends. Les tableaux blancs bardés d'équations en plus. Les personnages, eux, préfèrent jouer à  des jeux en ligne que participer à  des soirées de voisinage et compensent leur génie mathématique par un déficit en intelligence sociale. Des vrais nerds, quoi ! Pour un public de téléspectateurs qui ne l'est sans doute pas moins...

Alors, tous les chercheurs (physiciens) sont-ils des nerds ? On pourrait croire que oui en regardant la première saison de cette série. Pourtant, les chercheurs ont parfois une vie "normale" et la nuit des chercheurs, comme d'autres manifestations du même type, participent de l'envie de donner cette image réelle du chercheur et non celle fantasmée du génie inintelligible pour ses contemporains.

Les blogs, qui offrent une fenêtre ouverte sur le quotidien de quelques spécimens, fournissent quelques réponses : les chercheurs ont une vie sociale, se posent des questions existentielles et il leur arrive de se lâcher carrément (désolé, pas de lien pour ne pas choquer les lecteurs). Ah, me signale-t-on dans l'oreillette, certains membres du C@fé des sciences bloguent aussi sur le test T de Student par permutations pour R ou font une liste des choses qui coûtent 60$ dollars aux Etats-Unis. Aïe… Alors, à  quand des personnages de scientifiques qui ne soient pas caricaturaux, au cinéma ou à  la télé ? (réponses attendues en commentaires)

Bref, après toutes ces interrogations, offrons nous le divertissement du générique de cette série. 100% nerd.

Our whole universe was in a hot dense state,
Then nearly fourteen billion years ago expansion started. Wait...
The Earth began to cool,
The autotrophs began to drool,
Neanderthals developed tools,
We built a wall (we built the pyramids),
Math, science, history, unraveling the mysteries,
That all started with the big bang!

dimanche 11 mai 2008

Recherche, mode d'emploi

Ce texte est la traduction autorisée d'un billet paru sur nOnoscience par Arunn, chercheur à  Madras (Inde), que je remercie.

Il n'y a pas de règles absolues pour faire de la recherche. Comme le vélo ou la natation, on y arrive en le faisant. En le faisant, on apprend à  mieux le faire. Ou on abandonne. Des capacités d'analyse, expérimentales ou techniques de toutes sortes s'avèrent utiles. La connaissance de son champ de recherche fera économiser du temps. Dans de nombreux cas de doute, le sens commun est suffisant et en de nombreuses occasions d'erreur, la persévérance est un prérequis. Une intelligence hors du commun est la bienvenue. Le génie est rare.

Evidemment, la communication dans toutes ses formes est essentielle pour la reconnaissance et la succès. Articles de recherche ou semi-techniques, monographies, livres académiques ou pour le grand public, séminaires, conférences et cours, écriture bénévole sur le web, tous pourraient et devraient être entrepris avec la même intensité. Rester motivé pendant suffisamment d'années est crucial pour augmenter ses chances de produire, à  défaut de quelque chose de révolutionnaire, au moins quelque chose de substantiel.

Est-ce que la ou les méthode(s)s de recherche peu(ven)t être décrits par une recette assurant à  chacun le succès ? Les tentatives pour le faire butent systématiquement sur des contre-exemples de progrès scientifiques qui se sont passés d'une quelconque recette. Pour reproduire la même citation de Sir Peter Medawar que Cosma dans son texte sur la méthode scientifique :

Si l'objectif de la méthodologie scientifique est de prescrire ou de détailler un système d'interrogation ou même un code de conduite pour le comportement scientifique, alors les scientifiques semblent s'en passer très bien. La plupart des scientifiques ne reçoivent aucun cours en méthode scientifique, mais ceux qui en ont reçu ne réussissent pas mieux que les autres. De quelle branche de l'enseignement peut-on dire qu'elle ne donne aucun avantage à  ses bénéficiaires ; qu'elle n'a pas besoin d'être enseignée ou, quand elle l'est, pas besoin d'être apprise ?

Néanmoins, il y a de nombreux textes excellents qui expliquent et décrivent la recherche dans ses différentes facettes. Voici la liste de ceux que je consulte et qui m'inspirent. Cette liste est nullement exhaustive.

On pourrait démarrer (comme je l'ai fait) par les livres

Ce livre a incontestablement de l'impact sur les chercheurs de mon institut. Mon exemplaire y circule depuis deux ans. Celui qui l'a en mains (Satya) change à  chaque fois que je me renseigne.

Ensuite il y a

Voici également une série d'articles qui offrent des conseils sur divers aspects de la recherche et de la vie d'un scientifique. La plupart de ces articles et essais personnels sont disponibles sans restriction de droits d'auteur et/ou sur le site de leur auteur. Pour rendre service aux lecteurs, les fichiers sont néanmoins rendus téléchargeables depuis nOnoscience.

  • Le Student’s Guide to Research par le Professeur David Bernstein, un ingénieur électricien, publié en 1999 dans la revue IEEE Controls . C'est une compilation intelligente et organisée de conseils aux doctorants et jeunes chercheurs, couvrant tous les aspects de la recherche et fournissant une bibliographie pertinente pour aller plus loin. Un must read inégalé pour les chercheurs en herbe. Je le lis au début de chaque semestre.
  • On Being a Scientist: Responsible Conduct in Research de l'Académie américaine des sciences (publié gratuitement — fouillez les archives de ses publications) explique l'importance de l'éthique et autres responsabilités d'une carrière de chercheur. Une lecture longue mais nécessaire pour les débutants.
Ces deux articles peuvent être utilisés comme lectures complémentaires dans des cours de Méthodologie de la recherche ou Compétences de recherche.

  • Principles of effective research : cet essai se veut une lettre à  moi-même et à  d'autres, pour présenter dans les termes les plus clairs possibles un idéal de recherche vers lequel je crois il faut travailler explique Michael Nielsen, physicien australien. Un bon article qui discute du processus de création, de la collaboration, des types de recherche etc. Utile pour ceux qui sont déjà  dans la recherche depuis plusieurs années.
  • Night thoughts of a theoretical physicist : Michael Berry, physicien de Bristol (UK), exerce un œil critique sur la science telle qu'elle se pratique dans le public. Critique bien l'incompétence qui consiste à  quantifier précisément comment le chercheur passe ses journées etc. l'empêchant ainsi d'être créatif et de produire des résultats.
  • Advice for the Young Scientist par John Baez est une bonne lecture expliquant l'importance d'obtenir une titularisation rapide pour faire ce que vous aimez réellement. Et pour conserver votre âme intacte pendant que vous chassez la titularisation rapide, il suggère de s'assurer que vous ne perdez jamais cette curiosité naïve brute qui vous a fait vous intéresser à  la science en premier lieu.
  • Ten Lessons I wish I had been Taught par Gian-Carlo Rota présente des arguments intéressants, par exemple que l'on est (mieux) connu pour son travail d'explication et que les mathématiciens n'ont que quelques astuces (dont ils font bon usage)…
  • Write Everyday explique rapidement pourquoi on devrait écrire tous les jours sur un sujet lié à  son travail afin d'aiguiser ses qualités d'écriture.

Maintenant, deux avertissements :

  • Publish or Perish est un article pour Physics Today par le professeur Mohammed Gad el Haq. C'est un pamphlet sur les dérives de la recherche quantitative sans intelligence et l'écriture de livres à  un jeune âge. Il cite un doyen qui avait publié 52 articles l'année d'écriture de cet article, ce qui signifie qu'une idée est élaborée, perfectionnée, amenée jusqu'à  sa conclusion logique et mise sur le papier puis soumise puis publiée dans une revue chaque semaine !
  • The Role of the Professor est un essai personnel dans lequel le professeur Walter Noll, disciple de Clifford Truesdell, explique que le rôle du professeur n'est pas simplement d'enseigner et de faire de la recherche mais de professer. Un article qui arrive à  point dans ces temps académiques express où le client est roi.

Et enfin,

Et les commentaires vous sont ouverts pour d'autres signalements (articles, liens etc.).

© Arunn — Enro pour la traduction française

mercredi 7 mai 2008

L'accès libre, pour les étudiants aussi !

Nombreux sont les publics qui profitent de l'explosion des revues scientifiques en accès libre (open access). Les chercheurs eux-mêmes, le grand public mais aussi les étudiants. Comme le soulignait en 2004 Malcolm Campbell, c'est d'autant plus vrai que les cours font la part belle à  la littérature primaire.

Dans le cursus de biologie dirigé par Campbell au Davidson College, les supports de cours sont en effet rien d'autres que la littérature scientifique, rendant ainsi les cours plus concrets et apprenant aux élèves à  résoudre les problèmes en cherchant la solution plutôt que d'attendre la réponse du professeur... Dans ce cadre, l'enseignant se félicite de l'augmentation du nombre de revues en accès libre ainsi que des bases de données bibliographiques (Pubmed) et génomiques, protéomiques etc. Les élèves peuvent ainsi accéder aux mêmes articles que les Prix Nobel et les chercheurs des institutions les plus riches et accroissent leur autonomie dans l'apprentissage.

Les exemples abondent. Du coup, on ne peut que se réjouir de l'évolution de l'accès libre en France : je remarque que les équipes de recherche n'hésitent plus à  publier dans des revues open access tandis que le serveur d'auto-archivage HAL voit son usage exploser (graphiques ci-dessous : source)...

samedi 3 mai 2008

Plaidoyer pour la diversité en science

Pour rattraper le retard omniprésent dans le discours politique sur la science française, une solution est couramment avancée : créer des pôles mondiaux de compétitivité, sélectionner les meilleurs laboratoires et fermer les autres. La science française ne serait-elle pas plus performante avec uniquement des chercheurs qui sortent du lot ?

Le problème de cette rhétorique, c'est qu'elle nie un aspect élémentaire de la recherche scientifique : celle-ci ne se nourrit pas que des meilleurs chercheurs, des prix Nobel. Ce sont les labos moyens qui construisent le terreau sur lequel les meilleurs peuvent pousser et qui forment le chercheur de demain. On peut aussi penser que sont les explorateurs de la science normale d'où émergera la prochaine révolution scientifique (au sens de Kuhn), même si selon certains travaux la différence entre la performance d'un pays dans la science normale et la science révolutionnaire semble suggérer que ces deux systèmes de recherche évoluent vers la séparation. Clairement, la croissance des deux types de science ne va pas toujours de paire.

Ecrémer la recherche par le haut, c'est aussi réduire sa diversité. Or comme le notait le paléo-anthropologue Pascal Picq sur France inter samedi dernier, il y a deux façons d'avancer en science :

  • la démarche dite "ingénieur", qui cherche des solutions à  des problèmes bien identifiés ;
  • la démarche fondée sur la diversité, qui explore l'ensemble des voies possibles sans but immédiat.

Et les biologistes évolutionnistes savent qu'en cas de modification de notre environnement, ce sont les richesses de la diversité qui permettent la survie de quelques uns. Sans diversité et faculté de s'adapter rapidement, c'est tout le monde qui est menacé. Un excellent exemple : six semaines après l'identification du virus du SRAS, l'équipe de Rolf Hilgenfeld (Institut de biochimie de l'Université de Lübeck) publia la structure tridimensionnelle d'une protéine indispensable à  la réplication du SRAS-CoV, ouvrant ainsi la voie à  l'élaboration de médicaments. En pleine flambée pandémique.

"Cette histoire illustre le fait que la recherche ne peut être financée uniquement par des grands programmes planifiés par des agences", souligne le chercheur. "Il faut maintenir une recherche de pointe motivée par la seule curiosité." Cette curiosité avait conduit Rolf Hilgenfeld, dès 2000, à  se demander pourquoi les coronavirus étaient tenus pour inoffensifs chez l'homme, alors qu'ils peuvent provoquer des maladies très graves chez le porc ou le chat. Il entama alors des recherches sur les mécanismes de réplication de ces virus pathogènes d'animaux, quand la crise du SRAS éclata. Dans l'urgence, il étendit par modélisation informatique les résultats de ses travaux au SRAS-CoV, qui en était très proche. Sa publication dans Science le 13 mai 2003, mondialement commentée, suggérait également d'utiliser une molécule déjà  commercialisée, le AG 7088, comme point de départ pour l'obtention d'un médicament.

La diversité se traduit aussi à  travers l'existence de revues moins "butées" que leurs consoeurs, plus ouvertes aux hypothèses nouvelles et orthodoxes. Dans un des articles que je citais pour mon billet sur le rejet des articles scientifiques, on lit ceci (p. 741) :

(…) nous avons besoin de nouveaux canaux de communication pour les théories et opinions alternatives. En économie par exemple, quelques journaux comme l'International Journal of Forecasting publient des articles qui mettent en cause les pratiques et croyances communes. Les scientifiques qui mettent en cause les paradigmes dominants utilisent souvent des revues alternatives qui, assez curieusement, utilisent également le système de revue par les pairs (peer review). Parmi ces revues alternatives figurent le Journal of Scientific Exploration, Medical Hypotheses et le Electronic Journal of Mathematics and Physics.

MàJ 15/03/2010 : Une erreur s'est glissée dans ce passage, en fait les articles de la revue Medical Hypotheses ne sont pas revus par les pairs.

La revue Medical Hypotheses citée ici vaut le détour, et le blog de son rédacteur en chef également. Dans un récent billet-éditorial, il expliquait par exemple pourquoi la science a besoin d'une revue comme la sienne :

(…) l'absence de publication d'une idée qui aurait pu être vraie fait plus de mal que la publication d'une douzaine d'idées qui se révèlent être fausses. Les idées bizarres ont tendance à  attirer l'attention et peuvent stimuler des réponses de valeur ” même quand un article est essentiellement erroné. Un article peut avoir des défauts mais contenir malgré tout les germes d'une idée qui pourra être développée.

Pour autant, le comité de rédaction de la revue évite de tomber dans le piège de la pseudo-médecine ou du relativisme à  tout crin (Medical Hypotheses est ouvert à  la publication de théories scientifiques dans le domaine de la bio-médecine, mais les autres types de théories non-scientifiques sont en dehors de son champ) et reste conscient de son particularisme (la science ne fonctionnerait pas efficacement si toutes les revues étaient comme Medical Hypotheses : il y aurait trop de bruit dans le système). Là  encore, la diversité est nécessaire dans tous les sens