La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

mercredi 29 octobre 2008

Ce que le blog apporte à  la science

Votre lecture obligatoire du jour : l'article que je viens de publier sur le site InternetActu. On m'y présente comme sociologue et agronome, alors que je me décrivais comme formé en agronomie et sociologie, mais le plus important est ailleurs. Cet article fait le point sur les évolutions des derniers mois des blogs de science, avec une réflexivité accrue des blogueurs (bien qu'il ne faille pas oublier les articles parus en 2002 de Sébastien Paquet et en 2005 d'Henry Farrell) et surtout une visibilité croissante, eux qui n'hésitent plus à  sortir du bois et à  s'afficher en plein jour !

Cet article est aussi la première annonce "officielle" de l'association C@fetiers des sciences, dont on aura l'occasion de reparler bientôt...

J'attends vos commentaires, ici ou là -bas !

mardi 28 octobre 2008

Histoire de blogs : le scandale du lait chinois

Dans ma chronique radio ce mois-ci, j'ai voulu mettre l'accent sur les blogs de science comme art de la conversation, à  partir de l'exemple du scandale du lait chinois. Il s'agit en l'occurrence d'une conversation entre blogueurs et lecteurs, autour d'intérêts extrêmement divers comme vous allez le voir et l'entendre. Ce sera aussi l'idée générale des prochaines chroniques : explorer la temporalité particulière du blog et témoigner du développement d'une information, d'une réflexion ou d'une conversation en ligne. Donc si vous rencontrez un cas intéressant, merci de me le faire savoir !

A partir de la mi-septembre, les médias européens commencent à  évoquer ce scandale des dizaines de milliers d'enfants hospitalisés à  cause d'un empoisonnement à  grande échelle du lait mais les premières informations sont lacunaires et les journalistes ont du mal à  expliquer les tenants et les aboutissants de l'affaire. Personnellement, ce n'est qu'en lisant le blog "Autour des sciences" que je comprends enfin ce dont il s'agit. Celui-ci est tenu à  quatre mains par un journaliste et un enseignant, qui se sont rencontrés sur les bancs de l'université alors qu'ils étudiaient les sciences. Le 22 septembre, ils publient un billet où ils rectifient une erreur largement répandue : le produit incriminé n'est pas la mélanine, cette substance responsable de la couleur de la peau et qui agit comme une barrière contre les UV du soleil, mais la mélamine, qui entre dans la composition de résines utilisées dans des colles et des plastiques.

Capture d'écran accusatrice fournie par Timothée

Ces blogueurs vont plus loin en nous expliquant ce qu'il s'est passé : le test destiné à  déterminer la concentration du lait en protéines avant sa commercialisation, et donc à  éviter sa dilution, détecte la quantité d'azote dont sont très riches les protéines ” mais aussi la mélamine ! Ainsi, l'industrie laitière chinoise a pu tromper les autorités sanitaires Les commentaires affluent (il y en avait 31 la dernière fois que je suis passé) et certains lecteurs remercient ce billet qui leur a permis d'y voir plus clair. Une lectrice qui dit avoir fait de la recherche en chimie écrit que C'est exactement ce qu'il fallait expliquer, une autre qui travaille dans la qualité agroalimentaire explique se sentir très concernée par tout cela. Certains posent des questions, comme Antoine qui écrit : On sait que cela affecte les reins, et qu'on peut en mourir. Mais quid de ceux qui n'ont pas absorbé une dose létale ? Ont-ils les reins endommagés ad vitam aeternam, c'est-à -dire une insuffisance rénale chronique ou bien y a-t-il guérison complète ? Le lendemain, un blogueur féru de médecine donne quelques éléments de réponse et ajoute : Si j'ai le temps je détaillerai ça dans un post. Deux heures plus tard, il écrit à  nouveau : Chose promise, chose due avec un lien vers son blog ! Dans ce billet, il donne de nombreux détails techniques tirés de la littérature scientifique et conclut que l'exposition humaine à  la mélamine et à  l'acide cyanurique est responsable d'une néphropathie secondaire à  la précipitation de cristaux de cyanyrate de mélamine dans le parenchyme rénal ( ) entraînant une insuffisance rénale aiguà« et il prédit qu'il y aura certainement des cicatrices rénales avec des insuffisances rénales chroniques plus ou moins sévères chez certains enfants.

31 commentaires, cela peut paraître peu mais ça commence à  faire beaucoup pour un blog spécialisé sur des sujets scientifiques. Ici, c'est la magie des liens qui a fonctionné : dès le lendemain de sa publication, le billet était cité par le blog des correcteurs du journal Le Monde. Ceux-ci reconnaissent que la presse a beaucoup parlé du lait chinois frelaté, mais s'est souvent pris les pieds dans les jambes du n et du m de la mélamine ou mélanine. Plus de 100 lecteurs réagissent à  leur tour, la plupart passionnés d'orthographe et de vocabulaire vu la thématique du blog, et certains commentaires sont cocasses, comme ces allitérations : Mais l'ami à  la mine laminée, se lamente : j'aime mieux les amibes que le lait mélaminé. On trouve aussi de nombreus échanges sur l'étymologie de ces termes. Et puis parmi les 31 commentateurs du début, il y a aussi ceux qui réagissent sur leur blog personnel et le font savoir. Ainsi, Miliochka reprend chez elle l'explication sur la différence entre mélamine et mélanine et conclut dans un registre plus léger : il ne faut pas confondre balade avec ballade. Avec un seul L, vous vous promenez dans les bois, avec deux vous versez dans la poésie et la chanson romantique. C'est ainsi qu'en légendant les photos de mon Homme à  New York, on s'est demandé si notre périple était plutôt du genre balade ou ballade

A part ça, l'ami Tom me demandait par mail : Tu devrais faire un billet pour nous expliquer comment tu fais cette chronique, parce que j'ai du mal à  imaginer comment tu interagis avec la présentatrice à  distance. C'est très simple. Je suis dans un studio de radio, elle est dans le sien à  250 km de là , chacun face au micro et un casque sur les oreilles, et nous conversons par la magie des ondes pendant que ça enregistre ! Voici quelques photos volées sur place :

  

vendredi 24 octobre 2008

Quelques blogs à  visiter de ma part

Un billet spécial copinage, parce que ce n'est pas facile de se lancer dans le blog et d'avoir aussitôt des retours et une visibilité qui permettent de pérenniser son effort…

Richard-Emmanuel Eastes a tellement de casquettes qu'il serait vain de vouloir en faire le tour ici mais qu'il me suffise de dire que mes lecteurs le connaissent à  la fois par ce billet sur la distinction entre le naturel et l'artificiel et ma participation au colloque Pari d'avenir 2008, qu'il orchestrait. Il tient désormais un blog, qui accompagne une chronique mensuelle dans L'actualité chimique et se consacre en particulier à  la communication de cette discipline mal-aimée. Je recommande notamment son dernier billet où il éclaire intelligemment cette façon qu'ont les chimistes de tout qualifier de "chimique" : viendrait-il à  l’idée d’un mathématicien de qualifier la Terre de "mathématique" sous prétexte qu’elle est (presque) sphérique ? Récemment, il proposait aussi un jeu-concours pour trouver des expressions courantes faisant intervenir l'adjectif "chimique" dans un sens positif (pour l'instant, seuls la levure chimique et le nettoyage chimique sont en lice).

science'cuisine est un blog que j'ai aidé à  monter. Il permet aux internautes de contribuer à  faire avancer la gastronomie moléculaire depuis leur cuisine, en mettant en oeuvre chaque mois une nouvelle expérience. Le protocole est tiré directement du séminaire d'Hervé This à  l’école Ferrandi et les résultats des internautes, laissés en commentaire, viennent compléter ou corriger ceux obtenus sur place. Le mois dernier, nous vous proposions par exemple de vérifier s'il est exact que, congelée avant d’être cuite (et cuite directement à  la sortie du congélateur), la pâte feuilletée monte mieux à  la cuisson. Parmi de nombreux tours de mains qui seront ainsi explorés au cours de l'année par Hervé This, on annonce déjà  la question de savoir si l’oseille fond les arêtes de poisson. De la gastronomie moléculaire collaborative grâce au pouvoir du blog, voilà  une idée qui m'enchante beaucoup ” même si la participation est nulle pour l'instant...

Enfin, François — un touche-à -tout qui intervient dans le Master de communication scientifique de Strasbourg et revendique sa dette envers les idées neuves (à  l'époque) de Baudoin Jurdant — tient un blog mis à  jour de façon irrégulière, mais qui vaut le détour. Justement, il a pris de bonnes résolutions pour être plus présent et mordant et un de ses derniers billets s'attaque à  la définition et au but de la vulgarisation. Un billet qui a été stimulé par une réflexion de... Richard-Emmanuel Eastes, bouclant ainsi joliment la boucle !

lundi 20 octobre 2008

Mes lectures de sociologie des sciences

Je suis fasciné par les bibliothèques, je ne vous le cache pas. Alors j'aime cette idée de partager avec vous mes livres consacrés à  la science et les questionnements qui la concernent. Une sorte de témoignage personnel sur mes lectures mais également, je l'espère, un guide de lecture pour les plus novices. On commence avec les livres déjà  lus :

De droite à  gauche :

  • Les Dossiers de La Recherche, "Sciences à  risque", février-avril 2007, n° 26
  • Bruno Latour, L'espoir de Pandore, La Découverte, coll. "Poche", 2007 (1ère édition 1999)
  • Catherine Allamel-Raffin et Jean-Luc Gangloff, La raison et le réel, Ellipses, coll. "Champs philosophiques", 2007 ” un livre de philosophie par deux enseignants de mon Master
  • Bruno Latour, Nous n'avons jamais été modernes, La Découverte, coll. "Poche", 1997 [1991]
  • Bruno Latour, Le métier de chercheur, Inra éditions, coll. "Sciences en question", 2001 ” dont Fr. écrit : excellentissime, de loin son texte qui m'a le plus marqué
  • Bruno Latour, Pasteur : guerre et paix des microbes suivi de Irréductions, La Découverte, coll. "Poche", 2001 [1984]
  • Pascal Lapointe et Josée Nadia Drouin, Science, on blogue !, Editions Multimondes, 2007 ” le premier livre sur le sujet, incontournable
  • Michel Callon (dir.), La science et ses réseaux, La Découverte, coll. "Textes à  l'appui", 1988

  • Valérie Peugeot, Pouvoir savoir, C&F éditions, 2005 ” un livre que j'ai lu quand je m'intéressais à  la question des droits de propriété intellectuelle
  • Daniel Raichvarg, Sciences pour tous ?, Gallimard, coll. "Découvertes", 2005
  • Alan F. Chalmers, Qu'est-ce que la science ?, Le livre de poche, coll. "Biblio essais", 1987 [1976] ” un livre qui a reçu l'assentiment de Pablo : la meilleure présentation que je connaisse des théories épistémologiques
  • Terry Shinn et Pascal Ragouet, Controverses sur la science, Raisons d'agir, coll. "Cours et travaux", 2005 ” je le citais dans mon billet sur l'affaire Sokal
  • Nicolas Witkowski, Une histoire sentimentale des sciences, Editions du seuil, coll. "Points sciences", 2003 ” un très beau livre pour mettre la science en culture
  • Colin Ronan, Histoire mondiale des sciences, Editions du seuil, coll. "Points sciences", 1988 [1983] ” une référence classique mais utile
  • Bruno Latour, Petites leçons de sociologie des sciences, Editions du seuil, coll. "Points sciences", 1996 [1993] ” j'en offrais un extrait dans ce billet
  • Nelson Goodman, Manière de faire des mondes, Gallimard, coll. "Folio essais", 2006 [1978] ” une comparaison entre les approches de l'artiste et celles du scientifique, qui m'a tenu relativement en échec
  • Paolo Rossi, Aux origines de la science moderne, Editions du seuil, coll. "Points sciences", 2004 [1999] ” un excellent vademecum sur la naissance de la science moderne et ses institutions, pratiques

  • Jean-Paul Gaudillière, La médecine et les sciences, La Découverte, coll. "Repères", 2006 ” une synthèse indispensable par un des meilleurs chercheurs contemporains en histoire des sciences médicales
  • Dominique Pestre, Introduction aux Science Studies, La Découverte, coll. "Repères", 2006 ” une autre synthèse indispensable par un autre chercheur de référence
  • Giovanni Busino, Sociologie des sciences et des techniques, PUF, coll. "Que sais-je ?", 1998 ” un livre qui joue son rôle dans cette collection bien connue, ni plus ni moins
  • Emile Guyénot, L'origine des espèces, PUF, coll. "Que sais-je ?", 1961 ” une trouvaille de bouquiniste, assez vieillotte, qui a utilement complété ma lecture de Darwin
  • Joà£o Caraça, Science et communication, PUF, coll. "Que sais-je ?", 1999 ” un livre méconnu qui aborde des thématiques qui me sont chères, que j'ai cité abondamment dans ce billet
  • Harry Collins et Trevor Pinch, Tout ce que vous devriez savoir sur la science, Editions du seuil, coll. "Points sciences", 2001 [1993] ” un livre de deux fameux sociologues des sciences qui gagnerait à  être enseigné dans tous les lycées, que j'ai cité dans ce billet et qui m'a bien servi dans mon billet sur les preuves de la relativité
  • Jean-Marc Lévy Leblond, La pierre de touche, Gallimard, coll. "Folio essais", 1996 ” un autre livre qui m'est cher, par son érudition et sa diversité (c'est un recueil), dont je me suis servi pour ce court billet
  • Jà¼rgen Habermas, La technique et la science comme "idéologie", Gallimard, coll. "Tel", 2005 [1968] ” une recommandation de Fr., dont je n'aurai pas la prétention de dire que j'ai tout compris mais qui m'a fourni la matière à  un "Trouvez l'auteur"
  • Georges Lochak, Défense et illustration de la science, Ellipses, 2002 ” le livre d'un physicien vieille école qui m'a profondément énervé, même si cela ne se voit pas dans ce billet !
  • Jean-Marc Lévy-Leblond, La science en mal de culture, Futuribles, coll. "Perspectives", 2004 ” très cher pour pas beaucoup d'idées neuves
  • Pierre-Gilles de Gennes, Petit point, Le Pommier, 2002 ” un petit livre touchant sur le milieu de la recherche, dont j'ai fait l'éloge chez David Monniaux
  • Frédérique Marcillet, Recherche documentaire et apprentissage, ESF éditeur, coll. "Pratiques & enjeux pédagogiques", 2000 ” ce livre et les suivants m'ont servi pour mettre au point mon atelier sur la science dans la bibliothèque
  • L'Ecole des lettres des collèges, "Quel CDI voulez-vous ?", numéro spécial, 1996
  • L'Ecole des lettres des collèges, "Les textes documentaires au collège", n° 12, avril 1999
  • Isabelle Pailliart (dir.), La publicisation de la science, Presses universitaires de Grenoble, coll. "Communication, médias et sociétés", 2005 ” seule la contribution de Joà«lle Le Marec, que je citais dans ce billet sur la co-construction des savoirs, m'a vraiment marqué
  • Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Flammarion, coll. "Champs", 1983 [1962]

On reprend avec deux minces brochures :

  • François Briatte, "Un stigmate épistémologique. Le relativisme dans le strong programme de David Bloor" et "Entretien avec David Bloor", Tracés, n° 12, 2007 ” tiré à  part offert par l'auteur ;-)
  • Edgar Pisani, Ingénieurs, Hommes, Citoyens, discours de remise des diplômes des élèves de l'Institut national agronomique Paris-Grignon, 2005
  • Daniel Raichvarg, Louis Pasteur, l'empire des microbes, Gallimard, coll. "Découvertes", 2003 [1995]
  • René Dubos, Louis Pasteur, franc-tireur de la science, La Découverte, 1995 [1950]
  • Bruno Latour, Chroniques d'un amateur de sciences, Presses des Mines de Paris, coll. "Sciences sociales", 2006 ” voir mon compte-rendu de lecture
  • Alliage, "L'écrit de la science", n° 37-38, 1998
  • Francis Agostini (dir.), Science en bibliothèque, Editions du cercle de la librairie, coll. "Bibliothèques", 1994
  • Sciences de la société, "Sciences et écriture", n° 67, 2006
  • Genesis, "Ecriture scientifique", 2003
  • Cahiers pédagogiques, "Expérimenter", n° 409, 2002

Puis viennent les livres à  lire ou relire :

  • Bruno Latour, La science en action, Gallimard, coll. "Folio essais", 1995 [1987]
  • Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l'analogie, Raisons d'agir éditions, 1999
  • Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Le livre de poche, coll. "Biblio essais", 1997
  • Helen E. Longino, Science as social knowledge, Princeton University Press, 1990
  • Joseph E. Harmon et Alan G. Gross, The scientific literature, The University of Chicago Press, 2007
  • Dominique Lecourt, Dictionnaire d'histoire et philosophie des sciences, PUF, coll. "Quadrige", 2006 [1999]
  • Marianne Doury, Le débat immobile, Editions Kimé, 1997
  • Jean-Michel Berthelot, Figures du texte scientifique, PUF, coll. "Science, histoire et société", 2003
  • Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification, NRF, coll. "Essais"

  • Observatoire des sciences et des techniques, Les chiffres clés de la science et de la technologie, Economica, coll."Economie poche", 2003
  • Michel Cotte, De l'espionnage à  la veille , Presses universitaires de Franche-Comté, 2005
  • Jean-Michel Berthelot, Olivier Martin et Cécile Collinet, Savoirs et savants, PUF, coll. "Science, histoire et société", 2005
  • Bernadette Bensaude-Vincent, La science contre l'opinion, Les empêcheurs de penser en rond, 2003 [1999]
  • Jean-Pierre Astolfi et Michel Develay, La didactique des sciences, PUF, coll. "Que sais-je ?", 2005
  • Pierre Laszlo, La découverte scientifique, PUF, coll. "Que sais-je ?", 1999
  • Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes suivi de Discours sur les sciences et les arts, GF Flammarion, 1992
  • Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, GF Flammarion, 1996
  • Bruno Latour et Steve Woolgar, La vie de laboratoire, La Découverte, coll. "Poche", 1996 [1979]
  • Jean Fourastié, Les conditions de l'esprit scientifique, Gallimard, coll. "Idées NRF", 1966
  • Martine Comberousse, Histoire de l'information scientifique et technique, Armand Colin, coll. "128", 2005 [1999]
  • Michel de Pracontal, L'imposture scientifique en dix leçons, Editions du seuil, coll. "Points sciences", 2005 [1986]
  • Stephen Jay Gould, Darwin et les grandes énigmes de la vie, Editions du seuil, coll. "Points sciences", 1997 [1977]

Tous ces livres devraient être à  l'honneur lors du salon littéraire "Science et société" prévu les 15 et 16 novembre à  Sucy-en-Brie, même si les informations détaillées se font attendre…

Surtout, ce billet vient un peu refermer la porte de cette bibliothèque : après avoir soutenu mon Master de sociologie des sciences, je vais enfin pouvoir varier les lectures !

jeudi 16 octobre 2008

Le voyage agronomique du baron de Pradt, un secret enfin partagé

Le Voyage agronomique en Auvergne (1803) du baron et abbé de Pradt n'est pas une oeuvre majeure de la littérature française. Mais il fait partie de mon jardin secret depuis qu'un stage agricole de la première année d'Agro m'a emmené au fin fond du Cantal, sur un plateau pelé situé à  plus de 1100 mètres d'altitude. Son nom : les Prades, ancienne forme orthographique du patronyme de Pradt. De ce domaine qui appartenu au fameux baron, il reste un magnifique corps de ferme, où une famille d'exploitants agricoles accueille les visiteurs de passage dans ses chambres d'hôte.

Mais on y trouve aussi un exemplaire original du fameux livre du baron, ainsi qu'une biographie de cet homme par Jean Moins, publiée à  compte d'auteur. Ce trésor méconnu, je me suis enfin décidé à  le partager largement grâce à  l'initiative Bibnum, qui propose des textes fondateurs de la science analysés par les scientifiques d'aujourd'hui. Une idée formidable, dont je suis fier de faire désormais partie. Vous y retrouverez donc mon analyse de ce livre et en particulier de sa préface, disponible après le saut de page.

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dimanche 12 octobre 2008

A quoi sert un prix Nobel ?

Chaque année depuis 1901, l'Académie suédoise des sciences récompense du prix Nobel une poignée de découvertes ou d'inventions qui ont particulièrement mérité. Ces découvertes font souvent l'objet d'un consensus. Mais le paradoxe est que le prix est remis aux auteurs de ces découverte, les propulsant ainsi au rang de "génies", consultés à  propos de tout — des problèmes sociaux à  la stratégie militaire[1] —, invités à  signer toutes sortes de pétitions et à  siéger au sein de fondations fantômes… à  moins qu'ils ne soient ostracisés pour faute grave comme James Watson !

J'ai pu constater de visu lors du ''World Knowledge Dialogue Symposium'' que les prix Nobel sont certes des experts dans leur domaine mais que ça n'en fait pas forcément des surhommes, ou même des lumières. Tom Roud signalait d'ailleurs combien Albert Fert, invité sur France inter, semble éloigné de la réalité de la recherche (c'est-à -dire de la situation des doctorants et post-doctorants). D'où ma question : à  quoi sert un prix Nobel ? Pourquoi, au-delà  du prestige et de la renommée, peut-on en avoir besoin ?

The Nobel Prize in Physics awarded to Ernest O. Lawrence in 1939 for the invention and development of the cyclotron and for results obtained with it, especially with regard to artificial radioactive elements ©© Tim Ereneta

Pour y répondre, je vais m'intéresser à  ce que la sociologie des sciences dit de l'expertise, en particulier Harry Collins dont Phnk signalait récemment les travaux et le livre qu'il a publié en 2007 avec Robert Evans, Rethinking Expertise. En effet, c'est acquis que les prix Nobel sont des experts de leur mini-champ de compétence : Albert Fert de la magnetorésistance géante, Luc Montagnier et Françoise Barré-Sinoussi du VIH… Nous sommes en présence, pour reprendre la typologie de Collins et Evans, de l'expertise contributrice (contributory expertise) : celle qui permet de participer à  l'avancement d'un domaine, et de transmettre son savoir à  des étudiants ou collègues. C'est cette expertise qui justifie en premier lieu la remise du prix Nobel.

Mais ce n'est pas tout. Un prix Nobel a pu s'illustrer par son approche nouvelle d'un problème, par sa compréhension inédite des limites d'un domaine. Ainsi, Pierre-Gilles de Gennes avait son propre style de scientifique, un style qui le distinguait de ses pairs et qui constitua un apport de niveau "méta" à  la physique. Cet apport peut très bien faire école et inspirer d'autres percées, à  condition de posséder cette disposition à  l'interaction et la réflexivité que décrivent Collins et Evans (p. 27), permettant de se projeter pour pouvoir décrire et expliquer ce qu'on fait. Ce qui n'est pas donné à  tous les praticiens ou prix Nobel, comme le montre cette citation attribuée à  Richard Feynman : La philosophie des sciences est aussi utile aux scientifiques que l’ornithologie l'est aux oiseaux.

Mais le récipiendaire du prix Nobel, une fois couronné, est aussi invité aux quatre coins de la planète à  rencontrer le gratin mondial. Une particularité de ces colloques, comme celui de Lindau, est qu'ils rassemblent au-delà  des disciplines et des thèmes de recherche. Ainsi, à  force de voyager et de côtoyer des spécialités aussi différentes, le prix Nobel acquiert et mobilise une des "méta-expertises" décrites par Collins et Evans. En particulier, l'expertise projetée (referred expertise, par analogie avec la referred pain) consiste à  appliquer à  un domaine l'expertise acquise dans un autre. C'est le propre des gestionnaires de gros projets de recherche, comme le radiotéléscope ALMA, qui peuvent être à  la tête d'un interféromètre un jour et d'un collisionneur géant le lendemain. Car ce qui importe, ce n'est pas l'expertise qui permet de mettre les mains dans le cambouis (contributory expertise) mais celle qui permet de parler à  chacun, d'évaluer différentes options, de faire les choix qui se révéleront finalement les plus pertinents.

Newspaper clipping posted in the Physics Student Center at RIT. ©© Matt Chan

Ainsi, les Nobel ont cette chance de pouvoir se consacrer surtout à  cette expertise projetée. Profitant de l'autorité qui leur est reconnue, s'enrichissant du contact des uns et des autres, ils peuvent devenir l'huile qui va faire mieux tourner les rouages de la science. Pour autant, c'est bien toujours d'expertise que nous parlons ici : contrairement à  une idée souvent répandue, cela n'en fait pas des esprits plus sages, plus moraux ou plus respectueux…

Notes

[1] Depuis au moins les années 1940, nous signale Robert M. Friedman dans la numéro d'octobre de La Recherche, p. 29.

lundi 6 octobre 2008

Les leçons de la découverte du VIH

Souvenons-nous de ce que woody écrivait sur ce blog en avril dernier :

En biologie et médecine, la France est à  la traîne de l’innovation (pas de prix Nobel depuis plus de 28 ans, ça commence à  être sérieux).

Eh bien voilà , c'est fait : Françoise Barré-Sinoussi et Luc Montagnier viennent de recevoir le prix tant convoîté pour leur découverte du virus du SIDA, le VIH, en 1983 (l'Institut Pasteur en fêtait les 25 ans il y a quelques mois).

L'histoire de cette découverte est instructive à  plusieurs titres. Nous savons qu'elle a donné lieu à  une querelle de priorité entre l'équipe américaine de Robert Gallo et celle de Montagnier. Lors de l'annonce du prix, on pouvait voir sur le webcast un porte-parole du comité Nobel affirmer qu'ils se sentaient suffisamment qualifiés pour écarter Gallo (une information que je dois à  Attila Csordas). On s'en convaincra en lisant ce récit de Montagnier ou cette chronologie écrite à  quatre mains : le LAV fut isolé en mai 1983 par l'équipe française alors que le HTLV-3 identifié par l'équipe de Gallo fut annoncé en grande pompe (par la Secrétaire d'état à  la santé américaine) en avril 1984. Il s'avèrera que ces deux virus n'en sont qu'un, renommé VIH à  la suite d'une conférence internationale. Par la suite cependant, Gallo fit plus que Montagnier pour soumettre le virus aux postulats de Koch.

Mais la lecture socio-politique de cette controverse est éclairante. Dans un article paru en 1989, Johan Heilbron et Jaap Goudsmit montrent pourquoi l'équipe française a découvert le virus et pourquoi les Américains, qui avaient plus d'expérience et plus de crédit (dans tous les sens du terme), ne l'ont pas trouvé. Heilbron y voit le paradoxe de ce système américain dont l'extrême efficacité peut se transformer en relative inefficacité.

Explications. L'équipe de Gallo formula l'hypothèse que l'agent du SIDA est un rétrovirus et se lança à  la recherche d'un variant du HTLV, le seul rétrovirus humain connu qu'ils avaient eux-même identifié. L'équipe de Montagnier, elle, saisit l'hypothèse au bond mais rechercha plus généralement un rétrovirus humain. En partie par manque d'expérience, et parce qu'ils ne disposaient pas du matériel des Américains, les Français utilisèrent une stratégie plus prudente et une technique plus traditionnelle. Le retard technologique français s'est avéré être un avantage. Le groupe de l'Institut Pasteur collaborait avec un groupe français informel de médecins intéressés par le SIDA. Lorsqu'ils présentèrent ces résultats à  un colloque au Cold Spring Harbor en décembre 1983, le travail fut largement critiqué (notamment par les membres de l'équipe de Gallo) et le virus LAV considéré comme le produit d'une contamination. Toutes sortes de détails, comme l'accent français du groupe ou leurs méthodes de travail, ne pouvait les rendre crédibles face aux mastodontes de la recherche en rétrovirologie humaine. D'autant que Gallo ne se priva pas d'utiliser sa position dominante pour faire paraître dans les actes du colloque un résultat postérieur à  la date du colloque, entre autres pratiques indélicates qui se retournèrent contre lui par la suite.

La morale ? Il y en a plusieurs. Déjà , tout retard n'est pas mauvais en soi : il ne suffit pas d'être à  la pointe pour réussir. Aussi, le groupe français réussit par sa structure souple, son indépendance à  l'égard des bureaucraties de la recherche et de l'establishment médical, alors que dans d'autres pays toutes sortes de procédures administratives ou autres faisaient perdre aux chercheurs un temps coûteux. Comme ce serait le cas aujourd'hui, l'esprit aventureux qui réussit si bien au groupe français fut malheureusement reproché à  Montagnier, l'un des rares membres de l'équipe à  être doté d'un poste "à  responsabilité". Enfin, des résultats sont souvent accueillis à  l'aune de celui qui les porte, et le fait est que les autres Européens s'alignèrent sur les Américains dont ils adoptèrent toute la terminologie, et rirent au nez de nos compatriotes…

Une autre morale nous est fournie par woody, dans son récit de cette découverte et de ses conséquences politiques :

En 1982, un petit groupe de médecin français [dirigé par Willy Rozenbaum] contacte un directeur de laboratoire de Cochin pour lui demander de rechercher un rétrovirus dans le ganglion d’un malade. Ce dernier les envoie sur les roses [tout comme d'autres partenaires contactés] et les médecins s’adressent alors [en décembre 1982] à  Luc Montagnier de [l'Institut] Pasteur. Rapidement, le virus est identifié et la France est à  la tête de la recherche sur le virus du SIDA. Puis le pouvoir politique s’en mêle, crée une agence de recherche sur le SIDA dont la direction est confiée….. au directeur du laboratoire de Cochin. La position de la France sur le domaine du SIDA a rapidement chuté. 10 ans après la politique de cette agence n’était pas évaluée, mais la revue américaine Science s’est fendue d’un article critique qui a fini par aboutir au changement de directeur.

J'ai bien peur que nous soyons encore ce mauvais élève qui ne tire pas ses leçons du passé…

samedi 4 octobre 2008

Nouvelles du front (13)

En juillet, Jà¶rg P. Dietrich complétait dans les Publications of the Astronomical Society of the Pacific son enquête sur le serveur arXiv et le nombre accru de citations dont bénéficient les chercheurs qui soumettent leur article au tout dernier moment de la journée et se retrouvent le lendemain en haut des listes (rappel). Cette fois, il a pu montrer qu'il y a deux effets qui se mélangent : d'une part, les chercheurs vont avoir tendance à  promouvoir leurs meilleurs articles en utilisant cette stratégie (or qui dit meilleure qualité dit plus de citations) et d'autre part, les articles rendus plus visibles par ce stratagème deviennent plus cités (indépendamment de leur qualité intrinsèque). Les administrateurs d'arXiv ont eu vent de cette faille du système et promettent une solution pour bientôt...

Le 8 août, un article de la revue Science se penchait sur l'effet des sanctions des chercheurs accusés de comportement déviants (falsification de données, plagiat etc.) par l'Office of Research Integrity (ORI) américain. La plupart de ces sanctions sont administratives et les auteurs constatent que la falsification ou fabrication de données sont punies plus sévèrement que le plagiat, celui-ci n'entraînant jamais de rétraction d'article. Parmi les 43 chercheurs sanctionnés de l'échantillon, une recherche bibliographique montre que le déclin du nombre de publications est significatif après la sanction, 51% d'entre eux publiant en moyenne un article par an et 12 ne publiant même plus. Sur les 28 chercheurs qui ont pu être retrouvés, la plupart avait changé de travail même si 43% sont restés dans le milieu académique. Certains racontent aussi que leur vie privée en a souffert...

La semaine suivante, Nature rapportait les problèmes éthiques et de procédure d'un travail publié dans le Lancet, touchant à  de la chirurgie urologique à  base de cellules souches. L'essai clinique n'avait pas été autorisé, les patients pas suffisamment informés de la nature de la procédure et pas assurés, le protocole expérimental mal conçu. Et comme souvent, on retrouve des co-signataires de complaisance, dont la publication dit pourtant qu'ils ont participé à  toutes les recherches et traitements.

Pablo Jensen a publié dans le numéro d'août de la revue Science and Public Policy l'étude qu'il présentait au colloque CNRS "Sciences et société en mutation" en février dernier. Laquelle montre que les scientifiques ouverts sur la société publient plus d'articles et que ceux-ci ont plus d'impact en termes de citations, mais aussi que l'implication dans des activités de diffusion n'est pas pénalisante pour la carrière.

Le 29 août, la revue Science rapportait un cas de fraude sur des travaux ayant démontré l'effet cancérigène des champs électro-magnétiques émis par les téléphones portabless. L'histoire est une des plus compliquée que j'ai jamais lu, avec de nombreuses controverses et, on s'en doute, de nombreux enjeux citoyens et économiques.

Le numéro de Nature du 25 septembre consacrait un dossier tout à  fait sérieux à  l'élection américaine. Malheureusement, la quatrième de couverture entrait étrangement en résonance avec la couverture (via Bora). Times Online en parle aussi mais ne dit pas s'il a trouvé l'information sur les blogs.

 OOPS!<br /><br />NATURE, 25 September 2008.<br /><br /><br />

Le classement des revues scientifiques par l'European Science Foundation fait quelques remous, certains comités éditoriaux s'émouvant de leur mauvaise note tandis que d'autres refusaient même de figurer dans le classement ! Dans un excellent texte (via Urfist Info via Pierre Mounier), Yves Gingras explique que ces revues d'histoire et de sociologie des sciences se sont concertées pour dénoncer ces classements superficiels et unidimensionnels et plus ou moins occultes quant à  leur méthode mais regrette la confusion qui existe entre évaluation et bibliométrie (la première étant anarchique et normative, la seconde étant méthodique et descriptive).

Les 1er et 2 octobre s'est tenu à  Paris un colloque sur la réforme et l'avenir de la recherche, sous l'égide de l'ASPERT (Association d'échanges et de réflexion sur l'analyse stratégique, la prospective et l'évaluation de la recherche et de la technologie). Quelqu'un a entendu parler des retombées ? Pas moi en tous cas…

Pour l'automne, le CNRS revêt une nouvelle robe et annonce un nouveau logo avec un choix précis de couleurs qui identifieront les nouveaux instituts à  venir – et ceux déjà  existants – dont le nom figurera juste en dessous du logotype. Son nouveau film institutionnel est quant à  lui signé Jean-Jacques Beineix.

[Mà J 17h45] : Le CNRS explique que pas tout à  fait ronde, novatrice, la forme du logo figure le processus même de la recherche, toujours en devenir, et évoque la matière mise à  la disposition de nos chercheurs par notre planète. ( ) Cette forme, qui le distingue clairement, permet aussi une meilleure visibilité aux côtés d'autres logotypes dans les cas de partenariats. J'espère pour eux qu'ils n'ont pas prévu de collaborer avec le Danemark !

Un premier pas vers le parlement des choses voulu par Bruno Latour ? On nous promet en effet le parlement des créatures pour novembre prochain : le parlement des créatures va faire ressortir les manières dont les plantes, animaux et champignons sont incorporés et exclus des mondes sociaux humains.