La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

mardi 25 novembre 2008

Histoire de blogs : la rentabilité des éoliennes

Dans ma chronique radio ce mois-ci, je me suis attardé sur un billet qui a donné lieu à  une flopée de commentaires et une discussion aux nombreuses ramifications. Excellente illustration, à  mon goût, du fait que les commentaires sont une vraie valeur ajoutée du blog et que celui-ci est un vrai outil d'autonomisation (''empowerment''), où le lecteur est invité à  s'informer, suivre les références et liens pour se faire son opinion et discuter avec le reste du monde.

Notre histoire démarre avec cet article paru dans le quotidien suisse ''Le Courrier'' le 30 août, sur le projet de loi des Verts visant à  stopper les spéculations sur les meilleurs sites d'installation des éoliennes dans le pays. Selon un député écologiste cité dans l'article, la plus grande éolienne de Suisse mise en service récemment à  Collonges (Valais) rapportera 850 000 francs suisses par an, pour une production de 4,4 millions de kWh.

Dr Goulu, un ingénieur qui vit près de Genève, lit l'article et réagit sur son blog. Après une petite division, il constate que le prix de revient du kWh produit par cette éolienne est de 19,8 centimes, soit le double du prix du kWh produit par les installations hydroélectriques et le quadruple de celui des centrales thermiques, nucléaires ou à  gaz. Il explique que ce ne serait économiquement pas viable si le marché de l'éolien n'était subventionné et soutenu par une loi obligeant les distributeurs d'électricité à  acheter l'électricité éolienne (et solaire) à  prix coutant. Et de faire la comparaison avec le nouveau projet du barrage d'Emosson (Valais), qui fournit de l'électricité à  moins de la moitié du prix de l'éolien et de façon beaucoup moins aléatoire.

Les premiers commentaires vont dans le même sens que Dr Goulu, certains semblant découvrir cette question de la non-rentabilité des éoliennes, tandis que d'autres se félicitent qu'elle est enfin mise en avant et dénoncée. Pour notre blogueur, c'est aussi l'occasion d'élargir le débat, en évoquant l'énergie marémotrice, la question des éoliennes offshore ou le nucléaire. Et puis on commence à  avoir un son de cloche un peu différent, avec un lecteur qui met en avant la notion de marge de progression potentielle du solaire ou de l'éolien et s'interroge sur le vrai potentiel de l'hydroélectricité. Dr Goulu n'est pas surpris, il répond que le potentiel hydroélectrique est sous estimé par tout le monde et cite quelques chiffres concernant la France, sujet qu'il approfondit dans un deuxième billet. Dans ce billet, on apprend par exemple que l'hydroélectricité a deux avantages décifis sur toutes les sources d'énergie :

  • la turbine d'un barrage peut être mise en service en 3 minutes chrono, dès qu'un besoin apparaît
  • c'est le seul moyen de stocker de grosses quantités d'énergie, à  savoir la masse d'eau que l'on peut pomper en aval pour la turbiner le lendemain.

Nous sommes alors à  la fin septembre et la conversation semble terminée quand, un mois plus tard, elle se réveille avec un lecteur qui a beaucoup d'autres choses à  ajouter. Tout au long de ses échanges avec le maître des lieux, on apprend notamment que :

  • il faut distinguer le prix de rachat (qui tient compte des circonstances politiques et économiques, évalué par Dr Goulu à  19 centimes) et le prix de revient (lié purement à  la performance technique, estimé à  9 centimes)
  • les aides qui viennent gonfler le prix de rachat (au détriment du consommateur) sont destinées à  financer la recherche sur les éoliennes, et l'investissement de capitaux privés, et sont dégressives dans le temps
  • un projet soutenu par l'UE vise à  faire produire l'électricité éolienne au même coût de revient que le nucléaire, soit 6 centimes de franc suisse le kWh.

Ainsi, cette conversation qui s'est développée à  son propre rythme et avec des intervenants de multiples horizons, a permis d'éclaircir certains points, d'échanger des arguments, d'enrichir son point de vue et de prolonger largement un article de journal en forme de cul-de-sac.

vendredi 21 novembre 2008

Nouvelles du front (14)

Le 22 septembre 2008, Bruno Laurioux remettait à  Michel Callon la médaille d'argent du CNRS qui distingue un chercheur pour l'originalité, la qualité et l'importance de ses travaux, reconnus sur le plan national et international. Dans son discours, la directrice du Centre de sociologie de l'innovation Madeleine Akrich reconnaissait l'extrême diversité des chercheurs et doctorants recrutés par Michel Callon, avec des profils allant de l'histoire aux mathématiques en passant par les sciences politiques, l'ingéniérie, l'urbanisme, l'anthropologie, l'économie, la gestion etc. Et elle proposait cette lecture magnifique :

S'agirait-il de cette interdisciplinarité dont on entend beaucoup parler ? Je ne le crois pas. Il me semble que l'on se situe dans ce que j'appellerais maladroitement de l'adisciplinarité, qui correspond à  une volonté consciente et réfléchie d'échapper aux cadres disciplinaires. La grande différence étant à  mes yeux que l'interdisciplinarité part des disciplines pour essayer de converger sur un objet, alors que l'adisciplinarité se situe ailleurs, dans un autre espace que celui quadrillé par les disciplines, et permet de faire émerger de nouvelles approches par sa focalisation première sur des questions “ sans arrêt renouvelées par le contact avec les acteurs extérieurs à  la recherche “ plutôt que sur des réponses déjà  apportées par des champs disciplinaires. Cela n'implique évidemment pas de se priver des apports d'autres travaux, mais plutôt une manière particulièrement libre de circuler à  l'intérieur de ces corpus, de tenter des rapprochements, d'opérer des déplacements.

Le 13 octobre, la revue en accès libre PLoS Biology fêtait ses 5 ans. Personnellement, je me souviens du temps passé à  la bibliothèque de l'Agro à  suivre frénétiquement les premiers pas de cette révolution. Je photocopiais les articles de Nature où il était question du projet d'Harold Varmus et ses acolytes (notamment les articles d'août 2002 et octobre 2003), une idée que je trouvais magnifique malgré un nom qui me semblait bizarre (et vague) : PLoS, pour Public Library of Science. De l'eau a coulé sous les ponts et je n'aurais pu imaginer à  quel point l'accès libre est aujourd'hui omniprésent, et PLoS avec lui ! J'y vais donc de mon hommage : ce blog n'existerait pas sans ces premiers émois face à  la perspective de l'accès libre et au choc que fut la découverte de Bruno Latour et La vie de laboratoire, à  peu près à  la même époque. Merci à  eux !

En 2003, ma photocopie de l'article "Nature" qui annonçait le lancement de PLoS #iloveopenaccess

Le 5 novembre, Tom Roud se lançait dans un décortiquage en règle du classement de Wikio et, comme avec la chaîne "Why blog?", faisait ressortir l'expérimentateur en lui (caché pas si loin derrière le théoricien) en lui jetant en pâture un blog artificiel créé pour l'occasion.

Le 11 novembre, un article des physiciens français Gilles Chériaux et Jean-Paul Chambaret (rattachés à  l'Ecole Polytechnique) était rétracté, six mois après qu'un blogueur se soit rendu compte que c'était un plagiat éhonté d'un article déjà  paru.

Le 13 novembre, l'éditorial de la revue Nature soulignait le danger que représente la contestation devant les tribunaux de résultats scientifiques, à  l'opposé de la transparence et de la discussion qui sont censés organiser la communauté scientifique. Et de citer cette récente poursuite par l'entreprise Biopure de chercheurs ayant publié dans le Journal of the American Medical Association une méta-analyse défavorable à  l'un de ses produits (un substitut sanguin), l'entreprise arguant des pertes financières encourues à  cause de cet article erroné selon eux.

Le 20 novembre, à  l'initiative du département SHS du CNRS, la Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme recevait une journée d'études sur "Pourquoi déposer dans HAL SHS ? Les enjeux des archives ouvertes".

Jusqu'au 30 novembre, l'INED vous invite à  participer à  son enquête sur l'usage des langues vivantes dans la recherche dont l'objectif est de dresser un état des lieux plus approfondi des pratiques et des opinions individuelles sur la question des langues dans les sciences et de donner la parole à  tous les acteurs de la recherche.

lundi 17 novembre 2008

Soirée "Science 2.0" à  Paris le 27 novembre

J'avais promis de vous reparler de l'association C@fetiers des sciences, qui est née de la communauté du C@fé des sciences au début de l'année. Sa mission : porter la bonne parole du blog de science le plus largement possible (chercheurs, tutelles, journalistes scientifiques, étudiants, grand public), convaincus que nous sommes que le blog est un outil formidable et qu'il apporte des réponses à  la fois au scientifique et au public. A terme, nous voulons que chaque chercheur ou amateur de science puisse ouvrir facilement un blog sur une plateforme dédiée, offrant des outils spécifiques (références bibliographiques, formules mathématiques etc.) et largement reconnue. Le C@fé des sciences est le mieux placé pour devenir ce portail des blogs de science dures en français, mêlant blogs hébergés et blogs agrégés, pour offrir l'intégralité des conversations en un seul endroit. Mais nous ne concevons pas cette solution technique sans l'écosystème vertueux de tous les acteurs concernés, mutualisant leur effort et se tirant vers le haut.

C'est pourquoi, à  l'issue de l'assemblée générale de notre association, nous organisons le jeudi 27 novembre une soirée "Science 2.0", la première du genre en France à  notre connaissance. Nous vous donnons rendez-vous à  19h30 au Centre de recherches interdisciplinaires (Faculté de médecine Cochin, 24 rue du faubourg St-Jacques, Paris 14e, M° Saint-Jacques : une fois dans la faculté, monter au 2ème étage et suivre les indications), pour réfléchir aux révolutions en cours de la pratique scientifique, en compagnie des intervenants suivants :

  • François Taddéi, biologiste à  l’INSERM, spécialiste des transferts d’information chez les bactéries : son approche pluri-disciplinaire lui permettant de rapprocher la biologie, les sciences du web et la sociologie, notamment au sein du groupe Compas (« Education, cognition et nouvelles technologies »), il nous livrera livrera ses réflexions sur les raisons qui poussent les chercheurs à  échanger de l’information et ce que le web 2.0 vient y changer ;
  • Gloria Origgi, philosophe à  l’Institut Nicod, où elle essaye de caractériser les nouveaux modes de publication des chercheurs sur le web dans le cadre d’un projet de recherche intitulé « Liquid publication ». Elle organise une conférence virtuelle sur le même thème et a travaillé notamment sur les notions de confiance épistémique, déférence et autorité intellectuelle. Elle a également publié un livre sur l'impact des nouvelles technologies sur l'écriture (Palgrave, 2006) ;
  • et moi-même, pour parler de ce que le blog peut apporter à  la recherche.

jeudi 13 novembre 2008

Les chercheurs font aussi leur cinéma

Après une première édition en 2007, le festival francilien « Les chercheurs font leur cinéma » revient plus que jamais en forme, du 14 au 29 novembre. Comme son nom l'indique, ce festival laisse pour une fois la parole aux chercheurs et à  leurs courts-métrages. A en croire la bande annonce ci-dessous, l'ambiance est bonne enfant et Ronan James, qui fait partie du comité d'organisation, a gentiment accepté de se livrer au jeu de l'entretien. Je le remercie.

Ronan, tu es un jeune scientifique en thèse, tu es bénévole au sein de la Science Académie et de Doc Up. Pourquoi as-tu choisi de t’engager aussi dans l’équipe du festival « Les chercheurs font leur cinéma » ?

Je suis arrivé en 2007 en tant que réalisateur pour la première édition du festival. Après avoir travaillé au Palais de la découverte pendant ma thèse, j’ai tout de suite été séduit par l’idée du festival. Expliquer un concept scientifique en 5 mn en utilisant en même temps le son, l’image et le texte, c’était complètement nouveau pour moi !

La première édition a été une vraie réussite, tant pour les réalisateurs que les organisateurs. Tous partis à  l’inconnu dans ce projet un an auparavant, lors de la cérémonie de clôture à  la Cité des sciences et de l’industrie, il y avait une vraie complicité entre nous. Je crois que j’ai pas réussi à  partir… Avec l’envie de découvrir ce qui se passait de l’autre côté du festival, il m’en fallait beaucoup plus pour rejoindre l’organisation de la deuxième édition !

Parles-nous donc un peu de ce festival : comment a-t-il démarré et quel est son but ?

Tout a commencé en 1999 avec l’association ADocs, l’association des doctorants de l’Université de la Rochelle. Partant du constat que la recherche scientifique reste trop souvent méconnue de l’ensemble de la population, ADocs a imaginé une manifestation tournée vers le grand public permettant d’expliquer les problématiques de recherche hors de l’enceinte de l’Université. Des films de 5 minutes réalisés par de jeunes scientifiques en thèse qui ont pour but de mieux faire connaître les enjeux de leurs recherches, l'intérêt de leur démarche scientifique, et la passion qu'ils ont de leur métier… la première édition du festival de « Très Courts Métrages de Vulgarisation Scientifique » était née. En 2007, Rennes (Nicomaque) et Paris (Doc Up’) se sont à  leur tour lancées dans l’aventure. « Les chercheurs font leur cinéma », c’est la version francilienne du projet !

A Doc Up’, ce qui nous a particulièrement motivés, c’est la conviction forte que les jeunes chercheurs peuvent être des acteurs clés pour créer des ponts entre la science telle qu'elle se fait et les citoyens telle qu'ils la vivent. Ainsi, le festival a pris la forme de projections-débats pour favoriser une vraie rencontre entre le public et les chercheurs qui ont réalisé ces films. Ces échanges sont l’occasion pour le public de découvrir une science en mouvement à  travers le quotidien des chercheurs mais aussi de clarifier des problématiques scientifiques qui sont au centre de nos choix de société (modifications génétiques du vivant, avancées en neurosciences, changements climatiques,…).

Une autre particularité de ce festival est son implication au sein des lycées. A travers les dix projections que nous organisons pendant ce festival, sept d’entres-elles sont dédiées aux lycéens (dont 5 dans les lycées eux-mêmes). On vient là  pour leur montrer des démarches scientifiques originales et dissiper quelques clichés. Ils croient trop souvent que la science s’arrête aux équations dans les bouquins... Lors des débats nous essayons de leur communiquer la curiosité et a créativité dont doit faire preuve dans notre métier. Et puis, il y a toujours les questions classiques : "C'est quoi une thèse ?", "Et à  quoi ça sert ?", "Mais vous faites quoi, en fait ?",…

Quelles sont les principales différences avec la première édition de l'an dernier, comment le festival a-t-il évolué ?

Pour la première édition on avait limité l'appel à  projet aux doctorants de l'Université Paris 6, et donc restreint les sujets aux sciences exactes. Malgré cette contrainte il y a avait déjà  une grande diversité dans les sujets traités. Le public a clairement plébiscité cet aspect comme un des points forts du festival. Pour continuer à  répondre à  cette attente lors la seconde édition, nous avons décidé d'étendre l'appel à  participation à  l'ensemble des écoles doctorales d'Ile-de-France, quelles que soient leurs disciplines.

Nous avons aussi réfléchi au moyen d'aider nos jeunes chercheurs à  réaliser leurs films. Nous leur avons ainsi proposer de suivre une formation de trois jours pour s'initier au travail de la vidéo (écriture, réalisation, tournage et montage). Avec un taux de participation à  ce stage supérieur à  50%, et au vue de la qualité de réalisation des films de cette année, on est plutôt satisfait de l'avoir fait !

Pour cette deuxième édition, nous avons souhaité soutenir nos efforts pour mettre en avant les films lors des projections grand public. Avec un festival en pleine Fête de la Science, nous sommes très heureux de participer à  l'ouverture nationale de la Fête de la Science au Grand Palais (14 novembre) pour la Ville Européenne des Sciences, et d'être présent tout au long de la semaine au sein de l'Université Pierre-et-Marie-Curie avec trois projections au Réfectoire des Cordeliers et à  Jussieu (les 19, 21 et 22 novembre).

Enfin, comme tout projet qui grandit, nous avons continué à  consolider nos acquis et développer de nouvelles voies pour se faire connaître. Avec une forte présence sur le web (films en streaming, relais sur de nombreux sites dédiés à  la vulgarisation,…), la bande-annonce du festival que nous avons mis en ligne sur Dailymotion est consultée constamment. On espère que ça va continuer !

Il y a de plus en plus de festivals de cinéma scientifique organisés en France (Pariscience à … Paris, Cinémascience à  Bordeaux), mais la plupart des films qui y sont projetés sont l'œuvre de documentaristes ou de cinéastes. Comment définirais-tu la « touche du chercheur » dans les films que vous allez diffuser cette année ?

Je ne sais pas si c'est aussi simple… Je crois que le format qu'on leur donne y fait beaucoup aussi. Les documentaires scientifiques de 5 mn, c'est pas encore très répandu ! Pour avoir parlé avec pas mal de réalisateurs, cette contrainte est énorme et elle les oblige a trouver des ressorts qui ne peuvent pas être ceux que l'on voit dans les documentaires de 52 mn. Ca va très vite et il faut expliquer des concepts a priori pas super simples… alors souvent l'idée c'est de jouer sur la complicité (discussion avec un ami, humour, clichés,…). La touche du chercheur, c'est surtout l'originalité de très courts-métrages associés à  la diversité des sujets de thèse ! En général, je crois que les spectateurs trouvent que ça apporte une certaine fraîcheur au domaine…

Sur le fond, la différence avec certains documentaires, c'est qu'il n'y a pas d'intermédiaires. Tout ce qui est dit est censé être une information maîtrisée et amène le spectateur sur un domaine bien précis. Finalement, peut-être que le plus important, c'est qu'on n’est pas là  que pour parler de l'actualité de la recherche française mais aussi pour montrer que pour nous il y a un vrai plaisir à  y travailler !

En discutant avec les chercheurs qui se sont lancés dans l'aventure, qu'as-tu appris sur ce que ça leur a apporté ?

Resituer son travail dans un cadre plus général, apprendre à  expliquer son sujet de recherche en quelques minutes, échanger et savoir répondre à  des questions inattendues... Ils en ressortent avec un recul sur le sujet de thèse qui est indiscutable ! C'est essentiel pour pouvoir mettre son travail en perspectives et renouveler sa pertinence. J'oubliais... une petite expérience dans la vidéo avec un film et des échanges sympas, ça compte aussi ?

On croise les doigts pour que le festival soit un succès et on lui souhaite bonne route... On se quitte sur une anecdote ou une petite histoire liée au festival ?

L'année dernière en tant que réalisateur, j'expliquais le rôle des nuages dans le climat (équilibre entre effet de serre et filtre de la lumière solaire) à  Garges-lès-Gonesse dans un lycées du Nord de l'Ile-de-France. Après cette explication, un élève m'a répondu « Ha ouais, mais c'est trop facile monsieur. Pas la peine d'avoir Bac +8 pour comprendre ça ! ». Il m'a fallu quelques minutes quand même, mais je me suis dit après qu'on n’est pas trop loin d'avoir rempli notre contrat.

mardi 11 novembre 2008

La France s'attaque enfin à  la fraude scientifique ?

Depuis le début des années 1980, les Etats-Unis s'intéressent aux FFP (falsification, fabrication and plagiarism) et aux QRP (questionable research practices), d'où l'abondance de données sur le sujet de l'autre côté de l'Atlantique. Le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche français, lui, vient seulement de demander en début d'année à  Jean-Pierre Alix, cadre du CNRS, d'établir un diagnostic sur l'intégrité scientifique, et de proposer des remèdes.

Pourtant, nous n'étions pas épargnés. Nos chercheurs ne sont pas meilleurs que les autres mais longtemps, nous n'avons pas voulu voir ce mal qui ronge la recherche, et l'avons réduit à  une déviance accidentelle. Voici ce qu'on lisait dans un éditorial de Science et vie en septembre 1998, suite à  l'affaire Bihain :

Nos voisins britanniques et allemands (…) ont de l'avance sur nous. L'Allemagne vient de modifier sa législation : le trop fameux publish or perish ("publier ou périr"), qui guide l'activité scientifique, cède la place à  "Besser un Weniger" (publier "mieux et moins"). Le prestigieux institut Max-Planck de Berlin a établi une charte qui protège les "dénonciateurs" de fraude. En revanche, il n'existe en France aucune déontologie scientifique. Nulle protection n'est offerte aux dénonciateurs, qui honorent la science en proclamant la vérité au risque de briser leur carrière. Il est temps de s'attaquer sérieusement au mal. Hélas, quand on lit le communiqué de l'INSERM, qui indique que, "à  sa connaissance, aucune mauvaise conduite scientifique de l'unité 391 n'a pu être démontrée", on n'a pas l'impression d'en prendre le chemin…

 Dix ans déjà  et rien n'a changé...

Et c'était il y a déjà  dix ans ! Ce mois-ci, Science et vie s'attaque de nouveau à  la question avec un dossier spécial, ce qui prouve que la question revient en haut de l'ordre du jour. On y retrouve évidemment Jean-Pierre Alix, qui promettait dans Le Monde d'organiser un colloque à  la fin de l’année 2008, afin de sensibiliser et d’impliquer les institutions scientifiques plutôt que de pondre un rapport voué à  finir dans un tiroir. J'ai longtemps guetté ce colloque et je vois que Jean-Pierre Alix est derrière celui qui arrive les 24 et 25 novembre prochain. Un colloque intitulé "Sciences en société : Dialogues et responsabilité scientifique". Or non seulement le colloque est sur invitation uniquement ([Mà J 13/11] à  noter toutefois la possibilité de regarder la retransmission des échanges en direct) mais à  lire le programme, il semble que la question de la fraude se retrouvera noyée dans des discussions sur les jeunes et la science, les musées de science, la société de la connaissance etc. Je note seulement une session d'une heure et demi sur "Intégrité et communication scientifique" et une autre de la même durée portant sur la responsabilité scientifique... Ce sera sans moi, puisque j'assiste à  la soutenance de thèse de ma meilleure moitié. Mais j'encourage des participants qui passeraient par ici à  laisser quelques mots en commentaire pour nous faire part de leur expérience !

En fait, comme annoncé quasi-confidentiellement au colloque "Recherche, éthique et déontologie" d'avril dernier (vidéo - diapositives), un second colloque est prévu en 2009. Il s'agira dans une première journée de rassembler des éléments de diagnostic sur l'expérience internationale et un rapport d'enquête français puis, dans une seconde journée, de discuter des décisions possibles pour se fixer sur des recommandations à  la Ministre. A suivre !

vendredi 7 novembre 2008

Les (autres) mythes de la bibliométrie

On a beaucoup parlé ces derniers temps du travail d'Yves Gingras, souvent présenté comme un camouflet aux adeptes de la bibliométrie... tout en cachant que son auteur n'est pas seulement historien et sociologue des sciences mais lui-même bibliométricien. Un pur, un dur, comme celui auquel je dois toute mes connaissances dans le domaine : Michel Zitt. J'ai donc répété à  l'envi dans la blogosphère ce que certains n'ont pas voulu voir dans ce rapport : que Gingras regrette surtout la confusion qui existe entre évaluation et bibliométrie (la première étant anarchique et normative, la seconde étant méthodique et descriptive), que ce sont souvent les scientifiques eux-mêmes qui succombent aux usages anarchiques de la bibliométrie individuelle et qui, siégeant parfois sur différents comités et conseils d’administration d’organes décisionnels de la recherche, suggèrent d’en généraliser l’usage ou qu'il faut laisser l'évaluation de la recherche aux scientifiques qui y consacrent assez de temps pour pouvoir distinguer les pseudo-métriques des indicateurs robustes.

Si ce travail a fait autant de bruit, c'est évidemment parce qu'il va dans le sens de la fronde actuelle des chercheurs. Pourtant, il n'a pas surpris les spécialistes : les mythes qu'il met à  bas ne sont des réalités que pour les spécialistes de toutes les disciplines... sauf la bibliométrie ! Mais puisqu'il a ouvert les yeux de mes contemporains et que la voie qu'il ouvre mérite d'être suivie, je vais m'attaquer à  mon tour à  d'autres mythes qui entourent cette discipline (puisque c'en est une), en m'appuyant sur une communication récente de Wolfgang Glà¤nzel (un autre bibliométricien qui sait de quoi il parle).

Les auto-citations faussent le jeu

L'auto-citation, dans des proportions raisonnables, est un effet normal de la construction cumulative des connaissances, évitant de répéter à  tout bout de champ des portions déjà  anciennes de son travail. Or au niveau statistique, on n'observe aucune tendance alarmante qui justifieraient qu'il faille retirer les auto-citations du jeu -- seulement quelques comportements individuels déviants qui sont le plus souvent (au niveau des revues) pris en compte par Thomson.

Les collaborations sont un moyen facile de publier plus et mieux

Il y a du vrai dans ce mythe mais ce n'est pas pour autant que collaboration devient synonyme de succès. Avec l'allongement des listes de co-auteurs et la densification du réseau de collaborations, la collaboration devient un ingrédient indispensable de la science moderne ou "big science". Mais il a été montré statistiquement que l'impact des publications décroît quand le nombre de co-auteurs dépasse un certain seuil : ce n'est donc pas une recette miracle.

Les citations sont une mesure de la qualité d'une recherche

(Mon mythe préféré !) En sociologie des sciences classique, depuis Merton, la citation est une monnaie d'échange sur le marché du mérite scientifique ("reward"). En bibliométrie, bien que des travaux ont montré que le taux de citation est corrélé significativement avec diverses mesures de la qualité, les citations sont avant tout considérées comme la reconaissance formelle d'un échange d'information et donc prises comme un indicateur de "réception". On peut dire quelque chose de la réception d'un article qui est peu ou pas cité des années après publication (y compris de son incorporation dans le paradigme actuel de recherche) mais pas de sa qualité.

Les articles de revue augmentent l'impact artificiellement

En moyenne, les articles de revue ("review articles") sont plus cités que les articles de recherche. Mais ils ne représentent même pas 5% du volume total d'articles et leur distribution est toute aussi asymétrique que celle des articles de recherche : un bon nombre de reviews sont très peu citées. Il ne faudrait pas non plus sous-estimer la difficulté d'écrire un article de revue et leur importance pour l'avancement d'un domaine de recherche.

La bibliométrie donne mais ne reprend pas

Parce que la plupart des processus bibliométriques sont cumulatifs (cf. l'index h), on pourrait croire qu'un chercheur bien placé par la bibliométrie peut se reposer sur ses lauriers et continuer à  recevoir des citations sur ses articles déjà  publiés. La preuve, les articles rétractés sont cités même longtemps après leur rétraction ! Or en fait, les classements ne sont jamais figés et un article qui est parmi les plus cités un jour peut se voir déchu le lendemain : un chercheur doit sans arrêt confirmer sa position en continuant à  publier un travail de qualité.

Et puis tant qu'on y est, je voudrais saluer l'article de Daniel Bertaux, qui :

  • reconnaît avec justesse que la fréquence des citations d'un texte est un indicateur fiable de sa réception, et mesure dans le moyen terme à  tout le moins sa notoriété
  • démontre avec un exemple tiré de la section 36 du Comité national de la recherche scientifique (Sociologie - Normes et règles) que, parfois, l'évaluation par les pairs peut être bien plus biaisée et moins révélatrice de la qualité d'un laboratoire que son classement bibliométrique !

Avec cet aveu en note de bas de page : j'ai pratiqué suffisamment le SSCI pour m'assurer que les mesures de notoriété qu'il donne ne sont pas aberrantes; moins aberrantes en tous cas que les classements effectués par telle ou telle commission composée pourtant d'éminents collègues sincèrement désireux d'accomplir honnêtement leur travail.

dimanche 2 novembre 2008

Une inégale perception du risque, ou le terrorisme contre le nucléaire

J'ai tenté en avril dernier d'expliquer notre perception des problèmes scientifiques et environnementaux et de mettre à  jour la rationalité "non-scientifique" qui gouverne notre attitude face au risque. Les données dont je disposais alors provenaient du sondage Eurobaromètre de mars 2008 sur l'attitude des citoyens européens vis-à -vis de l'environnement.

En juin dernier, l'IRSN a publié les résultats d'un sondage effectué en 2007 qui compare l'attitude face au risque du grand public et des "leaders d'opinion" (non pas des blogueurs mais des chefs d'entreprise, membres de la direction de syndicats, élus locaux, parlementaire et journalistes en tous genres). A la question Dans chacun des domaines suivants, considérez-vous que les risques pour les Français en général sont quasi-nuls, faibles, moyens, élevés ou très élevés ?, les réponses représentées dans le graphique ci-dessous sont diablement intéressantes.

On retrouve, parmi les risques jugés les plus importants par le grand public, la pollution atmosphérique, la pollution des sols et la chimie (déchets ou installations) qui ressortaient déjà  des résultats de l'Eurobaromètre. Pour les leaders d'opinion, le terrorisme vient se glisser dans le trio de tête. Parmi les risques mis en avant par les leaders d'opinion, on trouve aussi le bruit et la canicule. Le grand public, lui, s'inquiète comparativement plus pour les déchets radioactifs et les centrales nucléaires.

Comment interpréter ces résultats ? C'est délicat car on n'est pas sûr de ce qu'on attend exactement d'un leader opinion : une rationalité plus alignée sur celles des scientifiques ? Une meilleure capacité à  se projeter dans l'avenir et anticiper ? Ou bien au contraire, être en phase avec le grand public (qui n'est pas aussi homogène que son nom le laisse croire, tout comme les leaders d'opinion d'ailleurs) ? Toujours est-il qu'il y a un certain accord sur les risques jugés les plus importants, ce qui est sans doute rassurant. On trouve aussi un accord sur le risque OGM (situé sur la diagonale où leaders d'opinion = grand public), soit un grand pan sur le bec de ceux qui raillent la manipulation de l'opinion publique par quelques agitateurs, auxquels les leaders d'opinion devraient être moins sensibles. Le phénomène OGM semble donc plus profond que cela...

Au niveau des différences, il se trouve que le terrorisme, le bruit et la canicule qui font peur aux leaders d'opinion sont des risques plus socio-économiques que techno-scientifiques ou environnementaux. Des domaines vers lesquels les leaders d'opinion sont sans doute plus tournés (je pense aux chefs d'entreprise ou aux élus par exemple), ce qui montre en creux à  quel point la techno-science a envahi notre quotidien. La très forte méfiance du grand public envers le nucléaire (et même les retombées de Tchernobyl), elle, me fait penser qu'expliquer la peur du nucléaire par ses aspects global, impalpable et hors de toute mesure (pensons à  l'hiver nucléaire !), comme je l'avais fait en avril, ne suffit pas. Ici, il y a clairement une opposition entre un peuple et ses leaders. Soit que le sentiment d'inamovibilité du nucléaire joue contre lui et fait grandir l'idée repoussante selon laquelle un pays s'est joué de son peuple. Soit qu'effectivement, le nucléaire a réussi à  enrôler tous les leaders de l'hexagone et que ceux-ci ne vivent plus dans la même société du risque que leurs compatriotes. Dans les deux cas, la situation est grave. Et la forte opposition à  l'enfouissement des déchets nucléaires par les habitants des communes françaises désignées le montre clairement !