La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

mardi 20 janvier 2009

Des changements en perspective

Chers lecteurs, des circonstances personnelles et professionnelles m'amènent à  déménager en Ecosse, et plus précisément à  Edimbourg (non sans faire auparavant un tour à  l'Atelier "Veille numérique, regards pluridisciplinaires" des 9e Journées francophones "Extraction et gestion des connaissances" ainsi qu'au festival d'Angoulême). Concrètement, cela signifie que je n'aurai pas de connexion internet pendant plusieurs jours et me tiendrai éloigné de la toile.

Mais afin de vous occuper, je vous soumets le sondage suivant : quelle proposition a votre préférence pour le nouveau nom de ce blog (plusieurs choix possibles). Merci d'avance de votre participation !

Soyez sages en mon absence… et je vous raconterai dans un prochain billet ce que je pars faire dans ces contrées et pourquoi je cherche à  renommer mon blog !

vendredi 16 janvier 2009

Lecture hivernale : le "Bestiaire amazonien" de François Feer

Paru en octobre dernier chez Le Dilettante, le Bestiaire amazonien de François Feer est un livre inclassable, à  la fois roman (illustré), recueil poétique et monographie. Cette galerie de portraits animaliers mérite son nom de bestiaire amazonien, mais offre bien plus : l'auteur nous fait entendre le son du singe hurleur (ou alouate), sentir l'odeur alliacée du pian et le frôlement du fer de lance à  lunettes (une chauve-souris)… Son ton poétique et tendre l'éloigne d'une Encyclopédie du savoir relatif et absolu façon Bernard Werber et le rapproche d'un Conrad Gessner et son Historia animalium. L'auteur, incontestablement, possède une vraie voix :

L'alouate est un singe dit "hurleur" comme la mouette est rieuse et le canard laqué. Hurler est sa vocation, sa vocalise première, une seconde nature, un cri primal, un sacerdoce incontournable, une mission sacrée. Les hurleurs hurlent, les vaches ruminent, les poules pondent et les moines font du fromage, c'est comme ça et personne ne peut rien contre. (p. 22)

François Feer écrit avec verve et met les images au service des concepts. Il présente des savoirs zoologiques et éthologiques établis mais nous fait aussi toucher du doigts des discussions de biologiste plus profondes, mentionne Freud (l'inventeur de la psychanalyse) et Darwin (l'inventeur de l'évolution) dans la même phrase, accumule les références à  Claude Lévi-Strauss, Alexander von Humboldt et le comte de Buffon et se paye quelques institutions du monde scientifique :

Le nombril ne sert à rien, comme l'appendice, les dents de sagesse ou l'Académie des sciences. (p. 48)

Comme dans l'équipage d'un navire de commerce, une hiérarchie basée sur l'âge et l'expérience en mer s'établit naturellement [chez Homo sapiens explorans]. Les vieux loups de mer transmettent à  la jeune garde les récits de leurs exploits ainsi que la saga des ancêtres, ce dont bien sûr ils se foutent complètement. (p. 184)

A peine né, l'explorans fermente dans la matrice chaude et humide de la forêt ; il commence à échafauder des théories sur le pourquoi et le comment des choses. Il le fait avec d'autant plus d'aisance que les données restent rares et qu'il n'y a pas grand monde pour aller vérifier. (p. 187)

On sent le scientifique incongru, mélange entre Jean-Henri Fabre (pour la marginalité des sujets de recherche) et Boby Lapointe (pour le côté scientifique et poète). Chercheur au CNRS et Muséum national d'histoire naturelle, nul doute qu'il sort ici des sentiers arides de la publication académique pour se faire plaisir et retrouver cet émerveillement qui caractérise tout chercheur.

Tout est parfaitement exact (pour autant que j'aie pu en juger), hormis une erreur malencontreuse (dessin intelligent au lieu de dessein intelligent). Le lecteur peut donc enrichir ses connaissances sur la faune amazonienne, tout en s'offrant un bon plaisir de lecture rehaussé par les illustrations évocatrices de Dupuy-Berberian, auteurs de bande dessinée fêtés à Angoulême à la fin du mois et habitués des éditions "Le Dilettante".

lundi 12 janvier 2009

Le C@fé des sciences fête ses 2 ans et s'agrandit

Avec un peu de retard, le C@fé des sciences fête son deuxième anniversaire et accueille, en cette nouvelle année, de nouveaux blogueurs.

A tout seigneur tout honneur, la deuxième femme à  rejoindre le C@fé des sciences se nomme Pascale et son blog s'intitule joliment "Le monde et nous". Elle nous avait contactés en septembre dernier, elle a bien fait. Pascale est ingénieur de formation et de métier et elle nous offre régulièrement, quand sa petite famille lui en laisse le temps, des billets de vulgarisation sur des sujets comme le feu, les acides gras trans ou le vert des légumes.

Le blog de Fulmar, "Ecologo gogo", est sans doute plus connu des habitués du C@fé, notamment en raison de ses échanges avec Timothée autour de la gestion des ressources maritimes ou de l'enseignement du créationnisme. Son blog est à  la fois informé et engagé, il apporte une nouvelle pierre à  l'édifice du C@fé des sciences et je ne doute pas qu'il deviendra une de vos lectures indispensables — mais pourrait-il en être autrement de quelqu'un qui a placé Ni Dieu ni gène dans sa liste de lecture !

Laurent Chicoineau blogue sous les bons auspices de Bruno Latour à  qui il emprunte le titre de son blog, "Making science public". On y retrouve des analyses et commentaires sur les multiples facettes de la publicisation des sciences et des nouvelles technologies depuis Grenoble, où Laurent dirige le CCSTI "La Casemate" et enseigne depuis peu au Master de communication scientifique et technique de l'Université Stendhal. Son arrivée chez nous referme une boucle ouverte quand François/Phnk, membre depuis toujours du C@fé des sciences, visitait la Casemate à  7 ans en tant que Grenoblois pour faire du dentifrice et du savon dans leurs ateliers !

Enfin, pour clôturer cette belle fournée, nous accueillons Pablo qui fut un lecteur assidû du C@fé des sciences avant de devenir blogueur. Il a largement mérité sa place par sa pertinence et sa forte participation à  notre communauté (il a même rencontré certains d'entre nous en chair et en os à  Genève !) et sa nouvelle fonction en dehors des laboratoires mais au cœur du système universitaire ne font que rajouter un intérêt supplémentaire à  un blog qui vaut largement le détour !

mercredi 7 janvier 2009

De longues rétractations

Décidément, rien ne va plus au royaume des hormones végétales. En avril 2007, un travail mettant le doigt sur le signal à  l'origine de la floraison (appelé florigène) faisait l'objet d'une rétractation ; le mois dernier, c'est un travail identifiant le récepteur de l'acide abscissique et publié dans la revue Nature qui a été effacé des tablettes de la science. Comme le raconte l'éditorial de la revue, ce travail avait été cité 120 fois malgré un accueil plutôt froid (c'est en tous cas ce qu'on raconte aujourd'hui), les résultats annoncés allant à  l'encontre de ce qu'on savait déjà ... Comme souvent, le postdoc qui a fait les expériences douteuses a quitté le laboratoire et est introuvable !

L'article original était paru en janvier 2006. La rétractation, elle, a été demandée en juin par les chercheurs du laboratoire et publiée en décembre par la revue Nature. Soit 33 mois plus tard, ce qui est relativement long, même si les chercheurs concernés par la nouvelle étaient probablement déjà  au courant grâce aux bruits de couloir ou annonces sur listes de diffusion comme cela se fait parfois. Il n'empêche. Selon une enquête de John P. Ioannidis (le poil à  gratter de la recherche biomédicale qui avait affirmé en 2005 que la plupart des résultats scientifiques sont faux), la rétractation d'un article paru dans une revue en vue (facteur d'impact supérieur à  10 et recevant plus de 30.000 citations par an) prend autour de 34 mois (médiane).

Mais ce n'est pas tout : Ioannidis et ses collaborateurs se sont rendu compte que la rétraction prend 79 mois quand un chercheur senior est impliqué dans la recherche frauduleuse contre 22 mois quand il s'agit de chercheurs juniors. Une différence significative qui reste encore encore à  expliquer. Et enfin, pour une revue donnée, les articles rétractés ne diffèrent en rien des autres articles vis-à -vis du nombre de citations reçues dans la première année, le nombre d'auteurs, le pays, l'origine du financement ou la discipline, mais sont deux fois plus susceptibles d'avoir des auteurs de différents pays ! Ce qui n'était pas le cas ici, cette exception confirmant la règle.

vendredi 2 janvier 2009

Journalisme scientifique et grands médias

Ce texte est la traduction autorisée d'un billet paru sur le blog de John Hawks (professeur d'anthropologie à  l'Université du Wisconsin-Madison), que je remercie. Son point de vue m'a semblé intéressant et j'espère qu'il suscitera des discussions !

La médiatrice sortante du Washington Post, Deborah Howell, a signé un éditorial sur le journalisme scientifique. Elle y répond aux réactions des lecteurs et professionnels suite à  la publication d'un article d'envergure en novembre, lequel rapportait que les statines pourraient réduire de 44% l'incidence des crises cardiaques, même chez les personnes sans antécédents de maladie cardiaque ou accident vasculaire cérébral.

Le problème fondamental, souligné notamment par l'ancien directeur des NIH Harold Varmus, est qu'une réduction de 44% d'une valeur très faible (1,36%) n'est pas grand chose. Pour dire les choses différemment, près de 97% des personnes utilisant le médicament ne verraient aucune différence.

Howell se concentre essentiellement sur le manque de transparence des financements privés derrière les études cliniques — un vrai problème, mais qui dissimule souvent une volonté de supplanter l'argent de l'industrie par les subventions publiques. (Après tout, pourquoi pas les deux ?)

Mais dans un passage beaucoup plus intéressant, elle cite le chef de la rubrique "Science" du Washington Post, à  qui revient l'ultime décision sur quoi publier et à  quelle place :

Nils Bruzelius, le chef de la rubrique "Science" du Washington Post, explique : J'ai pensé que l'article et sa place en couverture étaient justifiés parce que son impact potentiel était significatif, bien que je comprenne les critiques. Il y a une tension inévitable entre le désir des journalistes et rédacteurs de bien placer leurs histoires et le besoin d'éviter la mode et la surenchère, et nous ressentons cela très fortement avec les histoires scientifiques ou médicales, car les avancées, même celles qui se révèlent faire partie de quelque chose de très gros, viennent généralement par étapes incrémentales. J'ai longtemps cru que les histoires scientifiques et médicales ont un certain désavantage dans cette compétition. Je n'ai sûrement aucune preuve mais je soupçonne la plupart des rédacteurs de haut rang qui décident de ce qui va en couverture d'être moins attirés vers ces sujets que le lecteur moyen car, à  quelques exceptions près, ils sont un groupe auto-sélectionné qui est arrivé là  où il est à  la force de sa familiarité avec des sujets tels que la politique, les relations internationales, la guerre et sécurité nationale — et non la science.

Voilà  une affirmation qui en dit long. Je ne crois pas que la science soit unique de ce point de vue, malgré tout — après tout, la plupart des processus politiques sont incrémentaux, et impliquent bien plus de sujets obscurs comme la procédure parlementaire, la comptabilité du budget et les officiels dans les arcanes. Un article sur la réforme du système de soins doit décrire toutes ces choses de la même façon qu'une histoire sur la génomique personnelle. S'il y a une différence, elle tient à  ce que les sujets scientifiques reçoivent largement moins d'attention, si bien qu'il y a peu de gens qui suivent les étapes incrémentales. Cela signifie que chacune des histoires peu fréquente doit contenir toujours le même matériau de fond ou bien être très superficielle. A l'autre extrême se trouve le journalisme sportif — pour lequel de nouveaux résultats tombent constamment et dont la plupart des lecteurs connaissent les équipes principales, les joueurs et les règles du jeu.

Le problème réel n'est donc pas la nature du sujet, c'est la nature des chefs de rubrique — voir la dernière partie de la citation de Bruzelius. Ils comprennent la politique. Ils ne comprennent pas la science. N'ont aucune formation en la matière. Sentent difficilement ce qui est réaliste et ce qui est fantaisiste. Et contrairement à  la politique — pour laquelle peu de journalistes ont peur d'éditorialiser — il y a peu de tentative de tenir une posture éditoriale cohérente.

(via Bora Zivkovic, "A blog around the clock")