La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

jeudi 28 mai 2009

Qu'est-ce qu'un chercheur-blogueur ? (1)

Le numéro 10 du magazine de vulgarisation étudiante et apéritive Plume! vient de paraître, sur le thème de la culture et médiation scientifiques. On peut y trouver un article par ma pomme, que je vous invite à lire ici-même. L'article s'appuie sur ce que je connais le mieux (les blogs de sciences dures et de la nature qui font la part belle à la médiation scientifique) mais je promets d'aborder les blogs de SHS dans le prochain billet.

Le chercheur-blogueur ne court pas (encore) les rues, et encore moins le chercheur dont le blog mêle recherche en train de se faire, communication vers le grand public et réflexion sur l'activité scientifique… bref, un blog de science. Néanmoins, une longue fréquentation des blogs de science nous fait sentir, derrière la face virtuelle du blog, l'émergence d'un nouvel être hybride. C'est le portrait de ce chercheur-blogueur que nous allons tenter ici, en risquant quelques généralités que l'on n'espère pas trop vaines.

Le chercheur sans trompe l'œil

Quand il blogue, le chercheur échappe aux mythes de la science livresque et froide pour se risquer à livrer en public la science en train de se faire, que Bruno Latour nomme la science chaude. Plutôt que de cacher les coulisses, les enjeux et les controverses de la recherche, il parle alors à la première personne. Exercice difficile pour des chercheurs habitués à gérer un contexte de production et des forces contingentes en privé avant de tout camoufler, dans les arènes publiques, du voile pudique de l'universel. Pourtant, Bruno Latour offre plusieurs raisons d'espérer. Pour lui, l'idéologie scientifique qui cache les coulisses et offre au public un déroulement théorique sans personnage ni histoire (…) n'est pas celle des savants, mais plutôt celle que les philosophes veulent leur imposer[1]. Montrer la science chaude est donc plus conforme à leur épistémologie naturelle mais aussi plus motivant pour eux : pour les scientifiques une telle entreprise apparaît bien plus vivante, bien plus intéressante, bien plus proche de leur métier et de leur génie particulier que l'empoisonnante et répétitive corvée qui consiste à frapper le pauvre dêmos indiscipliné avec le gros bâton des "lois impersonnelles".[2]

En effet, le chercheur s'intéresse précisément à ce qui n'est pas encore un fait ; la source de son intérêt, de sa passion, c'est le tri entre ce qui sera jugé scientifiquement valable et ce qui ne le sera pas[3]. Alors, pourquoi vouloir sans arrêt intéresser le public aux faits, alors que pas un seul scientifique ne s'y intéresse ? Le chercheur-blogueur se met à nu et sans fard, il peut partager plus intelligemment ce qui rend la science et son contenu si riches et si intéressants.

Le chercheur comme guide

Historiquement, l'auteur fut d'abord celui qui "varie" sur les textes précédents au Moyen Âge, puis le créateur de contenu original avec l'avènement du droit d'auteur au XVIIIe siècle, et enfin l’auteur du blog qui tient parfois davantage du commentateur ou compilateur. Les blogs de science n'échappent pas à cette règle et le chercheur-blogueur tend à devenir un guide, dont l'autorité intellectuelle n'est plus liée à sa connaissance brute mais à son réseau social et à sa capacité à naviguer entre les savoirs et les mettre en perspective. C'est ainsi que sur le Bactérioblog, on trouvait en février 2008 un billet sur le tabagisme passif et le risque d'infarctus. Or son auteur est doctorant en bactériologie et rien ne le rapproche a priori de la tabacologie, si ce n'est sa capacité à s'orienter dans la littérature spécialisée et à rapprocher des faits pour en tirer des conclusions relativement solides. En écrivant ce billet, il s'engageait dans la controverse sur la diminution des infarctus du myocarde un mois après l'interdiction de fumer dans les lieux de convivialité et s'érigeait comme un guide sérieux sur le sujet.

Le chercheur comme raconteur d'histoire

Le chercheur qui vulgarise peut adopter deux postures différentes, rarement plus. Ou bien il est professoral, et va s'ériger en redresseur de torts, ou bien il se fait conteur et va se mettre au service des histoires de science pullulant dans sa discipline, son institut ou son laboratoire. Cette seconde figure est de plus en plus prisée par ces documentaires scientifiques qui se débarrassent des éléments de contexte (titres, affiliation institutionnelle et domaine de recherche) pour mettre en scène une parole et une voix (voir par exemple le film "1+1, une histoire naturelle du sexe" de Pierre Morize), mais aussi par des émissions de radio comme "Savanturiers" ou "Kriss Crumble" sur France inter.

Les blogs n'échappent pas à la règle et certains internautes vont favoriser les blogs redresseurs de torts pour affûter leur lame critique et argumentative tandis que d'autres vont préférer un raconteur d'histoire, qui sait mettre en scène son travail et ses savoirs pour donner du plaisir à ses lecteurs. Il n'en reste pas moins que le blog offre un espace de liberté à ces chercheurs-conteurs d'une nouvelle ère, et que le public des internautes sait les accueillir et les encourager[4].

Le chercheur comme discutant

La pratique de la "disputatio" est une des plus anciennes traditions de la scolastique mais la prédominance de l'écrit scientifique comme forme de communication a fait passer au second plan les qualités argumentatives et d'engagement des chercheurs. En particulier, souligne Marie-Claude Roland, depuis que le discours scientifique s'est accommodé d'un "prêt-à-écrire" qui a peu à peu fourni aux chercheurs un ersatz, sous forme de "prêt-à-penser", les privant du goût d'argumenter, de débattre et de s'engager dans des controverses. Résultat : on se retrouve souvent, lors de la Fête de la science ou des bars des sciences, avec des chercheurs qui sont à l'aise dans le monologue mais butent dès qu'il s'agit d'engager la conversation et de communiquer (au sens premier du terme) avec le public. Le blog, parce qu'il accueille les commentaires des lecteurs et favorise l'échange à plusieurs voix, permet de retrouver esprit critique, capacité à formuler et manier des concepts, à défendre ses idées et à se relier à la société qui sont en effet très difficiles à acquérir et à développer dans l'environnement de recherche actuel. Songeons d'ailleurs que les blogs à succès sont souvent ceux où s'échangent de vrais arguments et où le maître des lieux sait se faire aussi bien attaquant que défenseur, opposant ou avocat du diable.

Le chercheur comme être réflexif

Le chercheur est souvent un être schizophrène. Il publie ses résultats scientifiques dans des revues à comité de lecture et réserve ses réflexions sur l'activité scientifique pour les discussions de la pause café ou la liste de diffusion de son institut. Ces deux sphères sont très peu perméables et hormis quelques publications grand public comme "Nature" ou les éditoriaux des revues, les canaux de publication formels sont rarement des espaces réflexifs. Au contraire, le chercheur-blogueur est encouragé à mêler ces aspects pour ne plus séparer artificiellement ce qui le pousse à chercher et le résultat de ces recherches. Ne serait-ce que parce que son public n'est plus segmenté et que sur Internet, tout le monde peut vous lire.

Réconcilié avec lui-même et avec le grand public, le chercheur-blogueur serait-il l'avenir du chercheur ? Nous le croyons, nous l'espérons, et nous l'encourageons !

Notes

[1] Bruno Latour et Paolo Fabbri (1977), "La rhétorique de la science : pouvoir et devoir dans un article de science exacte", Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 13, pp. 81-95

[2] Bruno Latour (2007), L'espoir de Pandore. Pour une version réaliste de l'activité scientifique, La Découverte, p. 278

[3] Bruno Latour, Le Métier de chercheur, regard d'un anthropologue, INRA éditions, coll. "Sciences en questions", 2001, p. 45

[4] Quelques exemples de blogs de raconteurs d'histoire, dont aucun n'est chercheur assez étrangement : Le webinet des curiosités, L'ameublement du cerveau, Tube à essai

dimanche 24 mai 2009

Nouveau titre de blog, nouvelle activité

Je me suis laissé du temps pour m'installer au Royaume-Uni, faire ma transition, laisser décanter tout ça, mais je peux maintenant tout vous dire sur ma nouvelle activité. Si j'ai suivi ma compagne dans son aventure de post-doc expatriée, ce n'était pas sans arrière-pensée. En l'occurrence, me mettre à mon compte pour faire de la prestation de service au monde de la recherche et autour de la culture scientifique. Ou plutôt, créer une entreprise, car l'aventure est toujours plus marrante à deux — et l'heureuse élue est Elifsu. Notre petite entreprise s'appelle Deuxième labo et nous passons beaucoup de temps à la pouponner et à la faire grandir. Beaucoup de temps aussi pour les clients (aventuriers !) qui nous font déjà confiance.

Pour faire simple (et toutes les infos sont déjà sur le site web), nous proposons quatre types de service, qui ne devraient pas paraître incongrus aux fidèles de ce blog :

  • recherche-action autour de l’information scientifique et technique (recherches et synthèses bibliographiques, analyse et cartographie de l'information, veille scientifique et technique…)
  • création de contenu pour le monde de la science (événementiel, mise au point de modules de formation, organisation de colloques…)
  • intervention autour de la culture scientifique (ateliers pour le jeune public, vulgarisation par l'écrit ou le multimédia…)
  • prestation de service pour l’administration de la recherche (montage de projets de recherche, rédaction de réponses à appel d'offre…).

Vous l'aurez deviné, j'essaye de faire de ma passion un métier, quitte à oser un peu et sortir des sentiers battus. On verra ce qu'il en sortira, et en attendant vous pouvez suivre cette aventure sur le blog de Deuxième labo et sur Twitter.

Et tant qu'à repartir sur de nouvelles bases, je change aussi le titre de mon blog comme je l'avais annoncé... en janvier ! Vous voici donc sur "La science, la cité", sous-titre : "Le blog d'Antoine Blanchard, alias Enro". Une des motivations était en effet de faire apparaître un peu plus la personne derrière le pseudonyme, pour des raisons de convergence entre mes activités hors-ligne et en ligne — qui ont tout à gagner d'une meilleure transparence.

Evidemment, vous pouvez réagir à tout cela en commentaire. Mais j'espère que vous continuerez à venir nombreux (suffisamment nombreux en tous cas) sur ce blog ! Merci...

mercredi 20 mai 2009

Histoire de blogs : histoire naturelle de la bonellie

Dans ma chronique de blogs ce mois-ci, j'ai mis à l'honneur l'une des rares blogueuses du C@fé des sciences, Lydie, et son excellent blog "Le destin du pingouin". Là, on peut en apprendre de belles sur "les animaux, leurs vies, leurs amours, leurs drôleries de tous les jours" — et pas seulement les pingouins ! Il y a peu de temps elle nous parlait par exemple de la bonellie

La bonellie, qu'est-ce que c'est ? C'est un animal qui mériterait d'être connu : marin (on le trouve dans plusieurs océans de la planète), de la famille des annélides (comme le ver de terre et la sangsue) et très intéressant pour sa couleur verte fluo mais aussi sa sexualité. La jeune larve de la bonellie est sexuellement indéterminée et selon où le courant la porte, elle va devenir mâle ou femelle, dans une stratégie toujours gagnante : si la larve se dépose sur un fond marin dépourvu d'autres bonellies, elle devient femelle ; mais si elle se pose près d'une femelle, et en particulier la trompe d'une femelle qui peut atteindre 1 mètre 50, alors elle devient un mâle. C'est une substance sécrétée par la femelle qui donne ce résultat ; les femelles bonellies fabriquent donc les mâles, et les aspirent ensuite par leur trompe ; le mâle ne revoit plus jamais la lumière du jour, condamné à vivre dans le sac génital femelle et à féconder 1000 œufs par an.

Et comme souvent, l'histoire continue en commentaire. Cette histoire de dimorphisme sexuel (c'est ainsi que l'on nomme la différence morphologique qui peut exister entre les mâles et les femelles d'une même expèce) est courante dans le règne animal et un lecteur explique en commentaire que c'est une question d'économie d'énergie et de répartition des ressources : la femelle a besoin d'investir dans la production de ses œufs et doit accumuler beaucoup de réserves énergétiques, alors que ce n'est pas le cas du mâle. Deux semaines plus tard, Lydie écrit un nouveau billet pour expliquer plus en détail la différence entre les gamètes mâles et femelles et pourquoi l'investissement est différent dans les deux cas : il s'avère que les gamètes mâles, comme les spermatozoïdes, ne coûtent pas beaucoup à fabriquer et sont donc produits en grande quantité, quitte à ce qu'il y ait du gaspillage ; la situation est différente avec l'ovocyte femelle, qui contient les réserves énergétiques du futur œuf et qui est beaucoup plus rare ; ainsi, une femme produit environ 500 ovocytes fécondables dans sa vie alors que chez l'homme, une seule éjaculation contient environ 200 millions de spermatozoïdes. On comprend donc mieux pourquoi il est important que les femelles soient aussi nombreuses que possible et que les mâles utilisent le moins de ressources disponibles pour les femelles.

Les lecteurs citent d'autres exemples où le dimorphisme est poussé à l'extrême, par exemple la baudroie des abysses où le mâle parasite la femelle et perd progressivement tous ses organes, pour ne garder que ses testicules alimentés par le système sanguin de la femelle. Et puis on a une échappée littéraire inattendue, avec un lecteur qui croit se souvenir d'un roman de Barjavel où les hommes sont devenus minuscules et se jettent sur les femmes pour se faire dévorer. Un autre commentateur confirme qu'il s'agit du livre "Le Voyageur imprudent" dans lequel le héros voyage dans le futur extrêmement lointain et découvre en effet que les mâles se précipitent dans des tunnels où sont diffusés des images de fantasmes masculins, et ils se retrouvent à l'intérieur de femmes de la taille d'une colline, pour féconder les œufs.

Bref, comme l'écrit un lecteur, le règne animal ne manque pas d'idées et on doit plutôt se réjouir de notre sort, nous les humains !

vendredi 15 mai 2009

Qu'est-ce qu'un bon chercheur ?

Le bon chercheur il publie mais le mauvais chercheur il publie aussi. (Olivier Le Deuff)

La bibliométrie offre une mesure de la production et de la visibilité des chercheurs agrégées à un niveau macro comme l'institution, le pays, la discipline etc. Mais à force de reprises tronquées, on est arrivé à l'idée que 1) la bibliométrie permet d'évaluer les chercheurs individuellement et 2) qu'elle donne une mesure de leur qualité. D'où les critiques récurrentes comme quoi elle se plante totalement. Forcément, si on y met ce qu'on veut... Mais, pour le plaisir de l'argument, essayons d'imaginer une bibliométrie qui permettrait de mesure la qualité d'un chercheur. Quelles pistes s'offrent à nous ?

Hypothèse 0 : le bon chercheur c'est celui dont les pairs disent qu'il est un bon chercheur

Ca, c'est le schéma classique, le raisonnement pré-bibliométrique. On part du principe que seuls les pairs peuvent évaluer une recherche, dire si un chercheur est bon ou pas et si ce qu'il fait a 5 ans d'avance ou 10 ans de retard. Sauf qu'il faut pour cela des pairs bien informés sur l'état actuel de la recherche, si possible mondiale. Heureusement, on en trouve. Ensuite, il faut qu'ils puissent juger et rendre un verdict le plus objectif possible, sans être "parasités" par des considérations extérieures. C'est plus facile si l'on fait appel à des tiers neutres. Mais alors il faut qu'ils puissent se projeter dans la recherche qu'ils évaluent, qu'ils aient le temps d'en lire les articles et d'en saisir toutes les dimensions. Appliquez ça notamment aux SHS où la diversité des questions de recherche, des cas étudiés ("terrains") et des cadres théoriques fait que chaque chercheur travaille à peu près tout seul. C'est très difficile et imparfait. Mais prenez aussi les sciences dures où, comme l'expliquait Pierre Joliot, ce qu'un chercheur considère comme ses meilleurs articles sont souvent les plus originaux, les plus novateurs. Un pair évaluateur qui passerait en revue sa bibliographie s'arrêterait-il sur cette poignée d'articles encore incompris ou bien considèrerait-il que les autres sont les plus marquants ? Bien souvent, la recherche innovante et fertile est inévaluable au moment où elle se fait…

Hypothèse 1 : le bon chercheur c'est celui qui publie beaucoup

Comme l'ont montré Latour et Woolgar dans La vie de laboratoire, la publication d'articles est au cœur de l'activité du chercheur :

les acteurs reconnaissent que la production d'articles est le but essentiel de leur activité. La réalisation de cet objectif nécessite une chaîne d'opérations d'écriture qui vont d'un premier résultat griffonné sur un bout de papier et communiqué avec enthousiasme aux collègues, au classement de l'article publié dans les archives du laboratoire. Les nombreux stades intermédiaires (conférences avec projection, diffusion de tirés-à-part, etc.) ont tous un rapport sous une forme ou sous une autre avec la production littéraire.

Le bon chercheur, ce serait donc celui qui produit des résultats et qui arrive à publie beaucoup. Sauf que le paysage des revues scientifiques est un peu le monde des Bisounours et toute recherche (y compris de mauvaise qualité) peut se publier, même en passant par le filtre des "rapporteurs" — d'où la citation d'Olivier Le Deuff reproduite en-tête. Qui plus est, il est souvent facile de saucissonner son travail en un maximum d'articles, d'avoir quelques signatures de complaisance ou de participer à un programme de recherche en physique des hautes énergies qui vous assure une présence au firmament des auteurs.

Hypothèse 2 : le bon chercheur c'est celui qui est cité

Finalement, et c'est le principe de base de l'analyse des citations, un chercheur qui cite un autre chercheur donne une accolade qui prouve que l'article a été remarqué, qu'il a eu une vie après la publication. C'est la seule chose qu'on puisse affirmer avec certitude, mais la citation est ce qui se rapproche le plus d'une monnaie d'échange du capital scientifique et par extension de la qualité d'un chercheur. On peut donc penser que le bon chercheur c'est celui qui est cité. Mais que penser des articles frauduleux ou rétractés qui continuent d'être cités, des auto-citations qui permettent d'augmenter son score tout seul ou des citations qui viennent d'articles de seconde zone ? C'est pour ces raisons que les analyses de citation s'appuient essentiellement sur les données de Thomson Reuters (Science Citation Index), qui a des critères stricts d'inclusion des revues et de calcul des scores de citation. Mais cette base de données a un fort biais vers les revues anglo-saxonnes et ses critères de scientificité ne sont pas forcément partagés par tout le monde.

Hypothèse 3 : le bon chercheur c'est celui qui publie beaucoup et qui est cité

Que se passe-t-il si l'on combine deux qualités que devrait posséder un bon chercheur : publier beaucoup et être cité ? On obtient un indicateur composite, qu'Yves Gingras qualifie d'hétérogène, comme le nombre moyen de citations par article ou l'indice h. Avec cet indice, on peut dire qu'un chercheur A qui a publié trois articles cités soixante fois (indice h = 3) est moins bon qu'un chercheur B ayant publié dix articles cités onze fois (indice h = 10). Mais est-ce que cela traduit bien la réalité ? Yves Gingras, dans sa note sur "La fièvre de l'évaluation de la recherche" qui vient d'être reprise dans le numéro de mai de La Recherche, écrit que non. Que le chercheur A n'est pas, en réalité, moins bon que B.

C'est ce point particulier que je voudrais analyser plus en détail. Vaut-il mieux favoriser celui qui a publié beaucoup et qui a réussi que chacun de ses articles soit tout de même remarqué ou celui qui a peu publié et qui a été très remarqué ? La réponse n'est pas évidente mais j'entends, au fond de la salle, que le chercheur parcimonieux A doit être préféré. C'est en effet la réponse classique, pas tant parce que son total (180) est supérieure à celui du chercheur B (110) que parce que sa fulgurance et sa brillance nous impressionnent. Mais la bibliométrie a mis en évidence l'effet Matthieu selon lequel on donne plus à ceux qui ont déjà. Et donc qu'il est plus facile de recevoir sa 60e citation quand on est déjà cité 59 fois que de recevoir sa 11e citation quand on peine à se faire remarquer. Considérons un modèle simple où la valeur v de la citation numéro n vaut 1/n : la première citation compte pour 1, la seconde pour 0,5 etc. Alors on peut calculer la valeur des citations d'un article en sommant les 1/n (les matheux auront reconnu la série harmonique qui diverge, ce qui est cohérent avec nos hypothèses : même si la valeur des citations croît de plus en plus lentement, leur somme augmente sans discontinuer et on peut toujours comparer deux chercheurs au firmament).

Alors, le chercheur A vaut 3*4.6798=14.0394 et le chercheur B vaut 10*3.0198=30,198. Le chercheur B vaut effectivement plus que le chercheur A ! Ses 110 citations ont plus de valeur car elles ont moins bénéficié de l'effet Matthieu. Mais l'effet Matthieu dit aussi qu'il est plus facile d'être cité quand on en est à son 10e article et que son nom commence à circuler que quand on est un jeunôt qui a 3 articles au compteur. Les deux effets (nombre de citations reçues par article ou nombre d'articles publiés) semblent s'opposer et on ne sait pas ce que donne leur cumul. Mais je voulais montrer par cet exemple que les outils de la bibliométrie offrent des pistes de réflexion et des débuts de réponse, qui peuvent être contre-intuitifs.

Hypothèse 4 : le bon chercheur c'est celui qui ne fait pas comme les autres

Cette dernière hypothèse est de moi. Elle se veut un peu provocatrice mais n'est sans doute pas si loin de la réalité. Déjà, elle voit le chercheur au-delà de son activité de publication et inclut son rôle de passeur, de communicateur… Et surtout, c'est un plaidoyer pour la diversité en science. Quand on préfère le chercheur A au chercheur B, n'est-ce pas le même réflexe qui nous fait préférer le coureur de sprint au coureur de fond ? Qui nous fait préférer l'athlète qui brille par son aisance que celui qui sue à grosses gouttes ? Car au final, il s'agit surtout de stratégies de publication différentes, et on a besoin des deux. Je ne dis pas que tous les chercheurs se valent et qu'on ne pourrait pas se passer d'un mauvais chercheur par ci par là (tout le monde a des exemples en tête). Mais il faut aussi accepter que tous les chercheurs ne se ressemblent pas et qu'ils ne soient pas facilement "benchmarkables".

lundi 11 mai 2009

La bibliométrie, discipline maudite

Yves-François Le Coadic, qui écrivait vendredi àla liste de diffusion Liste ADBS-INFO, a bien raison. Faisant le constat que la bibliométrie est accusée de tous les maux, il soulignait combien celle-ci n'est même pas comprise :

Mais la bibliométrie est-elle connue et comprise par ceux et celles qui la stigmatisent? On peut en douter et mesurer l'ignorance qui semble exister dans les milieux académiques français concernant cette discipline àtravers deux exemples. Ignorance ainsi d'une enseignante de psychologie de l'Université de Paris V qui, sur le site de Mediapart, le « nouveau quotidien de référence » parle de biométrie en lieu et place de bibliométrie ! Ignorance patente aussi de l'auteure d'un article sur Paul Otlet, dans le dernier numéro de la revue Cités (...) au titre provocateur « L'idéologie de l'évaluation. La grande imposture ». Ignorance qui ne l'empêche guère de porter l'opprobre sur le "Pauvre Otlet àqui l'on attribue la paternité de l'Internet et de la bibliométrie, mais dont la croyance rationnelle contenait probablement déjàles erreurs et les servitudes volontaires de notre présent".

Je peux témoigner d'un autre exemple, plus grave encore. La revue PLoS ONE publiait la semaine dernière un article proposant un indicateur complémentaire àl'indice h, l'indice e. Même écrit par un physicien, il s'agit d'un article de bibliométrie, avec force équations et considérations empruntées àla science de l'information, et il s'inscrit dans le corpus de cette discipline. Pourtant, je lis que son Academic Editor est Étienne Joly, chercheur de l'Institut de pharmacologie et de biologie structurale de Toulouse. Dont le seul titre de gloire en matière de bibliométrie est sans doute de s'être exprimé sur l'accès libre lors d'un colloque àl'Académie des sciences en 2007. Dont le domaine d'expertise, d'après PLoS ONE, tient de la biochimie et des protéines membranaires. Et quand bien même PLoS se targue de rechercher les Academic Editors appropriés pour traiter chaque soumission, ils lui confient un manuscrit de bibliométrie — une responsabilité tellement importante qu'il n'est même pas obligé ensuite de faire appel àdes rapporteurs pour décider de la publication ou non de l'article.

Sur Friendfeed, personne n'y trouvait rien àredire. Bora Zivkovic, qui fait le lien entre la communauté des internautes/blogueurs et la revue, bottait en touche àmes courriels. Et la revue n'a jamais donné suite au formulaire de contact rempli sur leur site… Comme si, la bibliométrie concernant tous les chercheurs, chacun y était compétent. C'est le drame de cette discipline. Et le résultat, c'est effectivement qu'àforce plus personne n'y sera compétent. Mais en attendant ce jour funeste, les spécialistes de bibliométrie sont là, et ils sont encore utiles pour mettre les points sur les i et répéter àl'envi que les indicateurs bibliométriques ne peuvent pas servir àcomparer entre elles des disciplines différentes et qu'ils sont relatifs àla base de données de publications qui a servi àles calculer !

samedi 9 mai 2009

Chronique britannique 5 : festival de science

Edimbourg ne compte même pas 500.000 habitants mais possède quatre universités, une large frange d'étudiants et plus de diplômés d'université par habitant que n'importe quelle autre ville européenne (d'après Wikipédia). Ce n'est donc pas étonnant que la ville organise chaque année au mois d'avril le plus vieux festival de science au monde et le plus grand d'Europe. Malheureusement pour moi j'étais en déplacement les week-ends en question et j'ai dû me contenter d'un programme serré pendant la semaine, mais ô combien satisfaisant.

D'abord, j'ai participé àune visite guidée de l'herbier du Royal Botanic Garden of Edinburgh. Je suis un grand amateur des collections en général et de la botanique en particulier, imaginez donc mon admiration face aux rangées d'armoires plus hautes que moi. Le clou du spectacle ? Ce spécimen de séneçon ramené par Charles Darwin de son voyage sur le Beagle, qui a longtemps dormi àGlasgow avant d'être transféré àEdinburgh avec le reste des collections.

Spécimen de séneçon (nommé ultérieurement Senecio darwinii) ramené du Chili par Charles Darwin, àl'occasion de son voyage sur le Beagle. Il fut envoyé àWilliam Jackson Hooker de l'herbier de Glasgow (le père d'un ami fidèle de Darwin) et prêté définitivement àEdinburgh, en même temps que toute la collection de Glasgow, en 1965.

Ensuite, j'ai assisté àune conférence d'Ottoline Leyser, membre de la Royal Society et professeur àl'Université de York, sur le thème des hormones végétales. Avec un vrai talent de raconteuse, elle a tenté de nous faire "penser comme un légume", avec toutes les incongruïtés que cela comprend pour nous humains : les sensations sont différentes mais également la manière d'y répondre et de s'adapter àson milieu. Où il apparaît que les plantes ne sont pas ces êtres figés qu'il paraît, mais fortes de nombreuses ressources.

Enfin, quelle autre ville permet en l'espace d'une heure et demi de voir la maison depuis laquelle Walter Scott se rendait àl'école, la maison où vécut Arthur Conan Doyle quand il étudiait la médecine, l'école de médecine que fréquenta Charles Darwin et une formation géologique qui inspira James Hutton, le père de la géologie moderne ? Aucune, c'est pour cela que je ne pouvais passer àcôté d'une visite guidée àla découverte d'Edimbourg secrète. Et puisque c'est l'année Darwin, j'ai été heureux d'apprendre que l'homme avait certes abandonné la carrière médicale qui s'ouvrait àlui (il ne supportait pas la vue du sang) mais qu'àEdimbourg, il rencontra John Edmondstone qui allait le marquer àvie et qu'il discuta longuement avec Robert Edmond Grant, làencore avec le résultat que l'on sait !

jeudi 7 mai 2009

Histoire de blogs : un blog qui naît...

Après avoir corrigé le vilain problème qui défigurait mon blog, je peux me remettre àbloguer — ouf ! Même si je n'ai pas tout àfait été inactif pendant ce temps... Et on reprend donc avec cette chronique pour la Radio suisse romande qui date d'avril, déjà !

Un blog qui naît, c'est fragile, ça n'a encore ni identité bien définie ni lectorat important. On ne sait pas encore si c'est une future perle du net ou un blog de plus, s'il va avoir un rythme de publication effréné ou planplan. Ca laisse du temps pour le blogueur novice de prendre ses marques, de s'installer, de découvrir ce qu'il peut faire avec ce nouvel outil. Mais rapidement, avec le pouvoir de la toile, ce sont quelques visiteurs solitaires qui arrivent, puis une poignée, puis éventuellement des bus entiers ! C'est de ces blogs dont j'ai eu envie de vous parler aujourd'hui, ceux que j'ai vu éclore ces derniers temps. Une parenthèse avant : j'ai hésité longuement avant de vous livrer ces adresses et gêner éventuellement ces blogueurs débutants, donc je vous demande, si vous allez leur rendre visite, de le faire avec encore la plus grande attention et le plus grand respect

Il y a ceux qui sont encore en train d'être couvés, comme le "Prisme de tête" : la revue "Prisme àidées" est une revue étudiante qui va bientôt sortir son deuxième numéro et qui explore des thématiques scientifiques àcoups d'articles d'actualité, d'entretiens, d'analyses de fond etc. Avec ce blog, ils veulent prolonger cette expérience et se concentrer sur ce que les sciences humaines et sociales disent des sciences. Le lancement ne devrait plus tarder, on l'attend avec impatience ! (MàJ : ça y est, c'est lancé !)

Il y a les blogs de lecteurs : c'est un commentateur inconnu qui d'un coup s'ouvre un peu plus et prend la plume àson tour. Par exemple, kâla, c'est son pseudonyme, lance discrètement son blog intitulé "La science et mes questions existentielles" (MàJ : le blog a été vidé de son contenu !). Elle annonce en sous titre qu'elle "ne cherche ni àconvaincre ni àimposer ses idées mais àcomprendre", et espère échanger avec les internautes. Et kâla de démarrer très modestement avec un billet intitulé "Bienvenue dans mon univers" où elle explique être "un fœtus né après bien des grands chercheurs, penseurs, philosophes", dont elle reprend un peu la prose. Ainsi, on peut lire quelques passages du globe-trotteur Bernard Cloutier, qui a visité plus de 200 pays et écrit avec une certaine sagesse : J'en suis venu àpenser qu'il vaut mieux vivre avec des questions sans réponses que de remplir le vide avec des spéculations de valeur douteuse. Je ne connais toujours pas le but ultime de l'univers et j'en suis venu a douter qu'il en ait un. J'ai aussi appris àaccepter que je ne connais rien avec certitude.. C'est intéressant, on sent la blogueuse un peu timide, comme un baigneur qui commencerait par tremper ses orteils pour prendre la température de l'eau.

À l'inverse, il y a les blogs qui savent ce qu'ils veulent et qui démarrent sur les chapeaux de roue. C'est le cas du blog "Philosophie du temps" qui est tenu par un étudiant en philosophie de l'université de Rennes qui mêle ses centres d'intérêt (physique, métaphysique, philosophie) autour de la notion de temps. Ce blog a ouvert le 11 mars, il compte déjà6 billets et on le voit bien parti pour continuer comme cela… ne lui manquent plus que des discussions passionnées en commentaire, qui viendront probablement avec le temps.

Il y a les blogs d'amis dont on a commencé àentendre parler il y a plusieurs mois et qui finissent par voir le jour, comme la Planète des idées, le blog d'un collectif qui se présente sous la forme d'une très mignonne jeune fille, appelée Ève Haut-Lu (un nom qui n'est pas issu du hasard ;-) On lit qu'Ève est une idéenne, c'est àdire une habitante de la planète des idées sur laquelle les idées sont reines, les être pensants n'existent que pour les développer, les faire évoluer, les propager ; ces habitants sont éduqués pour apprendre àcréer (…) et développer les plus prometteuses de ces idées ; et un des buts d'Ève, c'est de rapprocher les terriens et les idéens. Bref, tout cela pour vous dire que ce blog est un blog d'idées sur les idées, sur la dynamique et l'évolution des idées, depuis l'écriture jusqu'au web en passant par l'imprimerie, et comment on dissémine et creuse le idées dans l'éducation et la recherche.

Il y a les nouveaux blogs de blogueurs expérimentés, qui récidivent. C'est le cas d'Happybene qui possède un blog personnel depuis 2005 et qui a décidé d'ouvrir un autre espace pour raconter son expérience de jeune chercheuse : "Lumière... et ombre !". Je conseille fortement ce blog, qui décrit une recherche quasiment au jour le jour, avec une écriture de qualité et sans trop nous encombrer de précisions scientifiques. Ce qui compte plutôt, ce sont les affres du chercheur, ses hauts et ses bas et ce qui lui passe par la tête, surtout quand comme cette blogueuse on étudie les cycles jour-nuit des plantes.

 ©© Happybene