La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

lundi 28 septembre 2009

Les chercheurs-blogueurs ne sont pas des chercheurs comme les autres

J'assistais l'autre jour à la soutenance de thèse de Benjamin, auteur du Bactérioblog. Au-delà d'une prestation impressionante (mais on n'en attendait pas moins), couronnée d'une mention "très honorable" (la meilleure), j'ai eu devant moi non pas un chercheur mais un chercheur-blogueur. Une de ces créatures hybrides dont je parlais il y a quelques temps. Un chercheur dont l'approche de la science et le travail sont marqués par une grande curiosité pour les conditions de production des connaissances scientifiques, un fort souci pédagogique et des parti-pris marqués.

Ainsi, le chapitre d'introduction du manuscrit de thèse s'attardait longuement sur l'origine des biofilms dans la nature, la façon dont les chercheurs ont été amené à s'y intéresser et l'évolution des conceptions. Un genre que Benjamin avait déjà exploré dans ses billets sur l'origine des antibiotiques ou celle des vaccins. Une des rapporteuses n'a pas manqué d'être étonnée par ces vingt première pages qu'elle a qualifiées de philosophiques et sociologiques. Son incompréhension totale du travail de Benjamin (marquée par la surprise mais aussi les qualificatifs impropres employés) n'était pas partagée par tous les membres du jury, montrant le fossé qui peut exister au sein de la communauté scientifique.

Autre exemple : une des illustrations de l'introduction de thèse reflétait l'évolution du nombre d'articles consacrés aux biofilms, selon la base Pubmed. Tiens tiens… Benjamin avait déjà effectué ce travail de bibliométrie dans un billet consacré au prix Nobel Sydney Brenner, en avril 2007. Force est de constater que l'activité bloguesque permet d'enrichir le travail de recherche… D'autres blogueurs de science pourront, j'en suis sûr, détailler en commentaire d'autres exemples de ces fertilisations croisées.

Troisième exemple : le diaporama de soutenance (sous Keynote) de Benjamin était truffé d'animations, une technique qu'il avait expérimentée sur son blog pour expliquer la coloration de Gram. À nouveau, le blog permet de sortir de sa zone de confort et d'expérimenter de nouvelles façons de communiquer, que l'on peut retrouver ensuite dans des travaux plus académiques. Abel Pharmboy le montre à sa manière dans son dernier billet.

Benjamin a finalement décidé d'explorer d'autres voies et de quitter le monde de la recherche. Le jury s'est presque senti trahi par cette décision. Son directeur de thèse a indirectement été forcé de reconnaître combien le chercheur-blogueur bouscule les cadres rigide du monde de la recherche : plus rapidement autonome, sans doute plus impatient, il doit alimenter sa recherche par de nouvelles perspectives s'il ne veut pas se retrouver étranger à son propre monde. Pour ledit directeur de thèse, le départ de Benjamin doit être mis sur le dos de la peur de la difficulté — ce qui évite de s'interroger sur le fonctionnement de la recherche scientifique. Le directeur du jury, lui, était plus ouvert à l'idée que certains cerveaux peuvent se sentir à l'étroit dans un laboratoire. Espérons que notre chercheur-blogueur, à défaut d'être toujours un chercheur, restera un blogueur !!

samedi 19 septembre 2009

Pourquoi il faut bien payer les mauvais chercheurs…

Comme tout le monde, je me pose des questions sur l'organisation idéale du système de recherche, et je me convaincs de plus en plus de la nécessité d'avoir un système qui donne toute sa place à la diversité — ni un système qui n'aurait que des université d'élite, ni un système qui n'aurait qu'un mode de financement… Et puis voilà que je retombe sur un billet d'éconoclaste, qui se penche à sa façon (d'économiste) sur le problème. Le billet date de 2004 et n'a jamais été commenté, je le republie donc ici pour l'occasion, en profitant de la licence Creative Commons sous laquelle ils rendent leur contenu disponible.

Supposons qu'il existe deux façons de faire de la science :

  • observer d'abord les faits, puis construire une théorie qui permette de les expliquer;
  • construire une théorie d'abord; puis vérifier si les faits la contredisent ou non.

Chacune de ces deux méthodes a ses qualités et ses défauts. La première permet d'éliminer beaucoup d'impasses avant de se lancer dans la théorie; mais elle fait courir le risque de l'élaboration de mauvaises théories ad hoc. La science sera donc composée d'un ensemble de bonnes et de mauvaises théories sans qu'il soit possible de les différencier. La seconde ne permet pas de construire des théories ad hoc; mais les scientifiques qui s'y livrent risquent de passer énormément de temps à élaborer des théories qui au final s'avéreront inutiles et non fondées. Elle génère donc un gaspillage des talents des scientifiques qui vont passer beaucoup de temps dans des impasses. Globalement pourtant, le monde scientifique a toujours eu tendance à privilégier la seconde façon de procéder par rapport à la première. Pour quelle raison?

Considérons maintenant le fait que l'activité scientifique, comme tous les métiers, va attirer d'un côté de bons scientifiques qui vont grâce à leur talent faire des découvertes nombreuses; et des scientifiques peu talentueux qui ne trouveront rien. Mais a priori il n'est pas possible de deviner à l'avance qui sera un bon et qui sera un mauvais scientifique. On peut supposer dans le même temps que les scientifiques ont plus de connaissances sur leur propre talent que les gens extérieurs. Ce qui crée un traditionnel problème économique de relation principal-agent : les gens voudraient savoir quels scientifiques sont bons, pour déterminer ceux dont les théories sont dignes de confiance. Les mauvais scientifiques sont eux incités à se faire passer pour meilleurs qu'ils ne seront.

Pour représenter ce problème imaginons un pays dans lequel le ministre de la recherche dispose de tous les pouvoirs pour obtenir le plus de recherche de qualité possible dans le pays. Il va avoir deux objectifs :

  • trouver un système de rémunération incitatif qui poussera les gens talentueux à se diriger vers la recherche de bonne qualité
  • déterminer quels chercheurs parmi ceux qui existent produisent de bonnes théories. Ces théories pourront être alors utilisées en pleine confiance.

Notre ministre doit-il privilégier la recherche dans laquelle on observe d'abord, ou celle dans laquelle on théorise d'abord? Dans les deux cas, il y aura des gaspillages. Dans le premier, il se trouvera avec tout un tas de théories contradictoires sans savoir lesquelles sont bonnes. Dans le second, il se trouvera avec uniquement des bonnes théories, mais l'essentiel des chercheurs sera payé pour des recherches totalement infructueuses.

Voici une solution qui s'offre à lui : créer deux instituts de recherche. Dans l'un d'entre eux (appelé Centre National de l'Observation, ou CNO) les chercheurs observent d'abord les faits puis construisent des théories; dans l'autre (le Centre National de la Théorie, ou CNT) les chercheurs ont l'obligation de produire d'abord des théories puis de les tester. La rémunération des chercheurs dans les différents instituts se fait de la façon suivante :

  • dans le CNO, tous les chercheurs touchent 50 000 euros par an;
  • dans le CNT, les chercheurs qui élaborent une théorie vérifiée ensuite par les faits touchent 100 000 euros par an; les chercheurs qui élaborent une théorie ensuite invalidée par les faits touchent 20 000 euros par an.

Ce système a plusieurs avantages. Premièrement, il répond à l'objectif incitatif. Un mauvais chercheur sera incité à aller vers le CNO pour maximiser sa rémunération, car au CNT il se trouvera souvent dans la basse tranche de revenu; un bon chercheur ira plutôt vers le CNT car il sait qu'il peut y espérer une rémunération supérieure, même si la contrepartie est une prise de risque (mais s'il est bon, il a confiance dans ses capacités : n'oublions pas que le but du système est de révéler ce que les chercheurs savent sur leurs propres talents). En moyenne cependant un bon chercheur est mieux payé qu'un mauvais. Deuxièmement, quand notre ministre de la recherche veut trouver une bonne analyse scientifique pour résoudre un problème précis, il sait qu'il peut faire confiance aux chercheurs les mieux payés du CNT. Il dispose donc d'un outil de détermination des bonnes théories et des bons savants.

Maintenant, nous pouvons observer que ce système est assez étrange. Première étrangeté : les bons chercheurs sont incités à perdre leur temps à faire d'abord des théories, plutôt que de s'aider d'observations initiales. Mais si l'on autorisait les bons chercheurs à observer avant de théoriser, leurs carrières deviendraient moins risquées; et les mauvais chercheurs pourraient commencer à infiltrer leurs rangs.

Seconde étrangeté : les mauvais chercheurs sont bien payés, mieux même que les bons chercheurs malchanceux; c'est nécessaire, là aussi, pour éviter qu'ils ne soient tentés d'aller infiltrer les rangs des bons chercheurs. Mais dans ce système, on va payer des chercheurs inutiles, pour produire des travaux qu'on n'utilisera jamais en pleine connaissance de cause. Une caractéristique importante qui en découle est que la recherche se doit impérativement, dans ce système, d'être massivement financée par l'Etat. Une entreprise privée n'accepterait jamais de financer un centre de recherche parfaitement inutile pour que les autres centres de recherche (ceux de ses concurrents par exemple) ne soient pas envahis de mauvais chercheurs. Seul l'Etat peut financer des recherches inutiles et sans valeur pour la collectivité, mais dont l'existence génère une externalité positive, qui est d'éviter que les mauvais chercheurs ne se fassent passer pour des bons (bien entendu l'Etat n'est pas obligé de se spécialiser dans la recherche inutile : l'essentiel est qu'il entretienne au moins un centre de recherche inutile). Ce modèle est-il réaliste? Il contient beaucoup de différences avec le monde réel . La rémunération financière n'est pas la seule motivation des chercheurs (il faudrait prendre en compte le fait qu'une partie de la rémunération est obtenue sous forme de prestige : comment offrir du prestige aux mauvais chercheurs? Y aurait-il là une explication à l'existence des médailles et breloques décernées par le gouvernement?). Les écarts de revenus entre chercheurs sont également dûs en bonne partie à des aspects statutaires.

Cependant, ce modèle contient quelques faits que l'on retrouve dans le monde réel de la recherche : l'existence d'une hiérarchie implicite entre centres de recherche, avec des centres de haut niveau mais très compétitifs, et des centres moins cotés dans lesquels peu ou prou, tout le monde touche la même chose; une autre implication de cette théorie est qu'il y aura une quantité non négligeable de scientifiques plutôt bien payés pour produire des recherches totalement dépourvues d'intérêt. On lèvera un voile pudique sur le réalisme de cette conclusion.

(modèle dû à Steven Landsburg)

vendredi 11 septembre 2009

Y'a-t-il encore des intellectuels engagés ?

M. le prof écrivait récemment sur son blog que si on compare la place des "intellectuels" dans les débats populaires sur les cinquante dernières années, on ne peut que se rendre compte de leur baisse de popularité et donc d'influence passant de "contemporain capital" à simple consultant. Et de poser l'hypothèse que cette perte de considération envers les intellectuels, et surtout le fait qu'ils soient (volontairement ou pas) tenus à l'écart de nombreux débats populaires participe d'un mouvement plus large de perte de confiance dans la production de l'esprit et plus largement dans la science en général.

Comme souvent, on idéalise le passé et on tent à oublier que les formes de l'engagement public des chercheurs ont été multiples. Christophe Bonneuil propose par exemple la périodisation suivante :

  • de l'affaire Dreyfus (qui fonde la conscience politique des scientifiques) au colloque de Caen en 1956, l'engagement relève à la fois d'un devoir de pédagogie envers la société qu'il s'agit d'instruire et d'un rapport privilégié à l'objectivité qui impose de tendre la main à la justice comme l'écrit Paul Langevin
  • après mai 1968, l'intellectuel se met à questionner les rapports de domination qui traversent sa communauté et revendique une science "pour le peuple" ; la critique est plus réflexive car l'impact de la science sur le bien-être ne fait plus l'unanimité et le militantisme de gauche envahit le monde académique. Le savant engagé devient un chercheur responsable, qui politise son champ de compétence et va jusqu'à rejeter la posture d'expert
  • dans un contexte de reflux global des mobilisations, cette attitude cède le pas autour de 1981 à un rapport plus bon enfant à l'engagement : l'institution absorbe les chercheurs militants, les disciplines des sciences humaines et sociales font le plein et s'institutionnalisent également, les chercheurs se lancent dans la promotion de la culture scientifique et technique. On glorifie le lanceur d'alerte, un vestige du "chercheur responsable". La critique émane plus des organisations d'une société civile plus éduquée que des collectifs de chercheurs.

Christian Vélot, biologiste lanceur d'alerte sur les OGM ©© David Reverchon

Voilà comment l'intellectuel engagé flotte entre plusieurs eaux, également soumis aux schémas de la société qui l'entoure. Quand Guillaume écrit dans un commentaire sur ce blog : Quand les politiques se mêlent de sciences, on voit bien les résultats désastreux que cela entraine pour la science. Le scientifique ne devrait-il pas se limiter lui aussi à son domaine de compétence?, c'est bien qu'il juge les engagements de Jacques Monod entre les années 1950 et 1970 à la lumière de la société d'aujourd'hui.

Pour autant, nous sommes depuis presque 30 ans dans la troisième et dernière période décrite par Christophe Bonneuil, et l'on sent quelques frémissements sur les formes d'engagement de nos intellectuels. Plus présents dans l'arrière-scène médiatique (sur les blogs de science, notamment), plus conscients des défis du XXIe siècle et de leur profondeur sociale (réchauffement climatique, explosion démographique, état écologique de la planète…), imprégnés du principe de précaution, ils nous préparent forcément quelque chose de nouveau. L'ouverture à l'interdisciplinarité participe de cette prise de conscience, de cet "engagement", tout comme les réflexions sur la gouvernance de la recherche. S'il n'y a pas d'étincelles ou de gesticulations médiatiques, c'est aussi parce que ceux qui peuplent les laboratoires ont de plus en plus un statut précaire, ce qui limite leur liberté d'engagement "à l'ancienne" mais offre autant d'occasions d'en inventer de nouvelles formes : plus collectives, plus anonymes (ou pseudonymes)…

 via Emmanuel et Nicolas ©© Aurélien Tabard

Enfin, je pense qu'on en viendra à réviser nos conceptions sur les notions de réputation et d'autorité. J'ai l'impression de me répéter sur ce sujet que j'ai déjà abordé mais il me semble fallacieux de critiquer la réputation pour mieux vendre l'autorité. Ces deux faces d'une même médaille se répondent l'une et l'autre. L'autorité est cognitive, la réputation est sociale. L'examen de l'autorité ne s'appuie pas moins sur des critères extérieurs de jugement, peu différents de ceux qui fabriquent la réputation. La réputation nous aide à trier le bon grain de l'ivraie et l'autorité de Claude Allègre en matière de sciences de la terre passe par le filtre de sa réputation quand sa parole devient publique. La prochaine figure de l'intellectuel public, j'en suis sûr, aura bien compris cette dualité et s'en servira — nous forçant en retour à être encore plus vigilants sur nos critères de jugement et de confiance…

lundi 7 septembre 2009

Chronique britannique 7 : la science et les jeunes

En chemin pour l'aéroport, je suis tombé il y a quelque temps sur une affiche de la campagne du gouvernement écossais visant à encourager les vocations scientifiques. Son slogan : "Faites quelque chose de créatif. Faites de la science." Une belle formule qui montre que la science n'est pas nécessairement la matière des intellos boutonneux, mais (aussi) celle des esprits créatifs et qui osent. Le site créé pour l'occasion le démontre de multiples façons.

 Photo prise à Callander, Stirling, Scotland.

Cette campagne fait partie d'une série d'initiatives locales, nommée "Smarter Scotland", destinée à renforcer l'enseignement des sciences à l'école et à développer les carrières scientifiques. Un bel effort, pour une région qui se targue déjà d'avoir une proportion trois fois plus grande qu'en Angleterre de lycéens choisissant une spécialité physique, et une capitale ayant une plus grande proportion de diplômés d'université que n'importe quelle autre ville européenne.