La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

vendredi 15 octobre 2010

Lancement d'ArtScienceFactory

Une fois n'est pas coutume, je vais parler ici d'un projet professionnel. Parce que je sens que ce projet va vous intéresser…

Vendredi 15 octobre 2010 : en direct du synchrotron SOLEIL est présenté le site ArtScienceFactory.fr, avec ce mot d'ordre : "Artistes, scientifiques, citoyens, explorent de nouveaux champs créatifs". Cette aventure s'était déjà engagée il y a quelques semaines avec une intervention du paysagiste Gilles Clément sur le plateau de Saclay. Mais faisons un petit retour en arrière…

Janvier-février 2010 : de coup de fil en réunion, s'ébauche un projet à base d'art, de science, d'innovation et de territoire. Sous l'impulsion de la Communauté d'agglomération du plateau de Saclay, de l'association locale de culture scientifique S[cube] et du Centre André Malraux de Sarajevo. Un des chefs d'orchestre de cette opération est Jean-Michel Frodon, écrivain et critique de cinéma, ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma et désormais rédacteur en chef d'ArtScienceFactory.fr ! Autour de la notion de "geste créatif", nous avons finalement choisi d'explorer l'idée d'un dialogue entre artistes, scientifiques et citoyens, grâce à des temps forts sur le plateau de Saclay et ailleurs (l'intervention de Gilles Clément en est un, on peut citer également des ateliers de découverte et de création auprès des communautés locales) et une plateforme web : ArtScienceFactory.fr

Sur ce site, des œuvres et travaux nés sous le signe de la recherche au sens large (recherche créative dans tous les domaines artistiques, recherche savante dans tous champs scientifiques, recherche de meilleures conditions de vivre ensemble) seront exposés et offerts au téléchargement (sous licence Creative Commons) pour que les internautes s'en emparent et interviennent dessus ("remix"). Le pari fort de ce processus est que toutes les contributions sont mises au même niveau, les artistes renommés (comme Nicolas Philibert) côtoyant de plus jeunes artistes (comme Mathias Théry) et des inconnus (vous et moi). La création artistique est aussi mise au même niveau que la création scientifique et ce sera l'occasion de questionner leurs ressemblances et leurs différences dans un bouillonnement intellectuel que l'on espère agité.

Premier exemple concret : le cinéaste Nicolas Philibert (Être et avoir) nous a confié certains plans tournés pour son dernier film, Nénette. Le film porte le nom de son personnage principal, la femelle orang-outang qui est la plus vieille pensionnaire du zoo du Jardin des plantes à Paris. Nicolas Philibert a longuement enregistré Nénette telle qu’elle est visible pour tous les visiteurs du zoo, il a aussi enregistré les réactions de ceux-ci, et les témoignages de ceux qui s’occupent, parfois depuis très longtemps, de cette illustre pensionnaire.

Aujourd'hui, il est offert à chacun aujourd’hui d’intervenir sur ces images et ces sons, pour continuer la rencontre avec Nénette et les innombrables questions que, silencieusement, elle nous pose. Pour ma part, j'ai souhaité faire parler Nénette et interroger le statut de "l’animal de zoo" (selon les réflexions de l’article de Garry Marvin, "L’animal de zoo", paru dans la revue Techniques & Culture en 2008).

Ce projet polymorphe est donc bien parti pour s'ancrer durablement dans le paysage des expériences mêlant art-science, avec une feuille de route très ouverte qui devrait nous réserver quelques surprises ! En attendant, vous pouvez déjà parcourir et contribuer à ArtScienceFactory.fr ou nous retrouver sur Facebook et sur Twitter.

Pour aller plus loin :

lundi 4 octobre 2010

Chronique britannique 8 : les deux cultures

C'est un étrange spectacle que donnait la semaine dernière l'émission "University Challenge", l'équivalent de notre "Questions pour un champion spécial Grande écoles". Face à face, deux universités londoniennes, University of the Arts London (dont furent diplômés Alexander McQueen, Ralph Fiennes, Alan Rickman, Lucian Freud...) et Imperial College London (où Fleming découvrit la pénicilline). Le présentateur, d'ailleurs, s'est fendu d'une allusion à CP Snow et les deux cultures en ouverture de l'émission. Et les questions, à part quelques exceptions, étaient clairement spécialisées -- soit scientifiques, soit artistiques.

Quelques exemples de questions posées :

  • scientifiques : quelle est la charge de l'ion ferreux ? Quelle partie du corps désigne la formule 2/2 1/1 2/2 3/3 ? Quel scientifique français a donné son nom au point où en petit corps est au repos relativement à deux corps plus gros ?
  • artistiques : Modernista et Sezessionstil sont les noms espagnol et autrichien de quel style artistique ? Publié entre 1843 et 1846, Modern Painters est l'oeuvre de quel critique d'art ? Our Lady of the Flowers et The Miracle of the Rose sont la traduction de romans de quel écrivain ?

On dit que la culture scientifique est peu répandue dans la population. Mais à votre avis, les scientifiques ont-ils plus de connaissances en art et littérature que les artistes n'ont de connaissance en science, technologie et médecine ?

Voici le résultat : les scientifiques ont répondu juste à 4 questions sur 17 en art et littérature ; les artistes, eux, ont répondu juste à 11 questions sur 24 en science. La culture scientifique n'est donc pas si étrangère à des artistes. Du coup, ce sont eux qui ont remporté la qualification (215 points vs. 95). Un coup dur pour Imperial College London qui a remporté le trophée deux fois déjà, alors qu'University of the Arts London participe pour la première fois !

samedi 2 octobre 2010

Lecture automnale : "Les arpenteurs du monde" de Daniel Kehlmann

Ce qui est bien avec cet ouvrage paru en 2005 et traduit en français en 2007, c'est qu'il a eu un succès fou (vendu à plus d'un million d'exemplaires et traduit dans une quarantaine de pays). Je ne suis donc pas le premier à vous en parler, et vous découvrirez chez David que l'auteur ne s'explique pas ce succès : "Mon livre est comme quelque chose de sérieux qui serait devenu fou", s'amuse l'auteur, d'à peine trente ans. Gerd Voswinkel, qui a détecté très tôt le talent de Kehlmann en lui décernant le prix Candide, ose une explication pour ce phénoménal succès : "l'Allemagne reprend peut être confiance en elle". Avec Benjamin, vous apprendrez tout des deux protagonistes, Carl Friedrich Gauss (1777-1855) (un des plus grands mathématiciens de tous les temps) et Alexander von Humboldt (1769-1859) (un grand explorateur ayant fait de nombreuses découvertes en Amérique du sud), mis en scène dans une fiction largement inspirée de la réalité. Enfin, vous saurez grâce à JLK que sous un ton débonnaire se cache une satire qui montre les aspects tout humains de vieux gamins égomanes ou de tyrans domestiques, de même que les Lumières philosophiques de l'époque (Kant toussote encore dans son coin) vont de pair avec de vraies ténèbres politiques ou policières.

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En alternant les chapitres consacrés à Gauss et ceux consacrés à Humboldt, le roman confronte deux façons d'explorer le monde à la fois opposées et complémentaires – Humboldt sillonne et cartographie le monde du fin fond de l'Amazonie au bout des steppes sibériennes, tandis que Gauss scrute les nébuleuses mathématiques ou les galaxies physiques sans quitter ses savates – et deux attitudes par rapport à la science : l'optimisme scientiste pour Humboldt, et le scepticisme plus humble pour Gauss (JLK encore). On a donc droit autant à des descriptions du monde des Lumières que du processus scientifique, des liens avec le pouvoir, et de la personnalité de ces "doux foldingues".

Au-delà de l'évident plaisir de lecture, grâce au style érudit et drôle de Daniel Kehlmann, j'ai aimé les portraits sans concession de la science telle qu'elle se fait. Humboldt qui occulte son compagnon d'expédition Bonpland et feint de s'en offusquer ; le même Humboldt qui affirme sans sourciller que les hommes ne volent pas, que même s'il le voyait il ne le croirait pas, et que c'est exactement ainsi que fonctionne la science ; j'en passe et des meilleurs. On dit souvent que les vies trépidantes de ces héros (parfois tragiques) font les plus belles histoires. Mais pas seulement car ce "roman historique" est hallucinant de justesse et de clairvoyance sur notre monde contemporain. Et c'est sans doute là que se cache la force de cet excellent livre (vous l'aurez compris !).