La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

jeudi 30 décembre 2010

L'évaluation et la gestion du risque climatique, parent pauvre du GIEC

Dans le dernier numéro de sa feuille de choux (décembre 2010), la British Science Association consacre un intéressant article au travail du GIEC. Vous vous souvenez qu'en mars dernier, le Secrétaire Général des Nations Unies et le Président du GIEC ont chargé le Conseil Inter-Académique (qui rassemble l’ensemble de l’expertise et de l’expérience d’Académies nationales des sciences de toutes les régions du monde) d'étudier le GIEC et de recommander des façons de renforcer les processus et les procédures qui serviront à la préparation de ses futures évaluations. Dans ce rapport publié en août, il est dit notamment que toute action basée sur des preuves scientifiques implique forcément une estimation du risque et une procédure de gestion du risque. Pourtant, ce point n'est pas plus développé.

Dans son article, donc, Jay Gulledge (directeur du Science and Impacts Program au Pew Center on Global Climate Change), écologue de formation et spécialiste des échanges gazeux entre le sol et l'atmosphère, regrette que le GIEC ait tant contribué à montrer depuis deux décennies que le climat est en train de changer à cause de l'action de l'homme, tout en laissant les décideurs dépourvus d'outils pratiques pour faire face à l'immense question de politiques publiques qui s'ensuit. Depuis son premier rapport publié en 1990, le GIEC semble considérer que les politiques publiques découleraient naturellement de la résolution des incertitudes scientifiques. S'il y a une "valeur" propre au GIEC et aux climatologues, comme se le demandaient ICE, Benoît Urgelli et Gayané Adourian et dans une discussion sur le Pris(m)e de tête, c'est probablement celle-là.

Or, pour réduire l'incertitude on doit poser de nouvelles questions, et cela augmente bien souvent l'incertitude ! De plus, la structuration du GIEC en groupes de travail a conduit à séparer les sciences de la nature des sciences sociales, au détriment de l'interdisciplinarité voulue pour une bonne estimation du risque. Ainsi, les économistes ont longtemps estimé les coûts du changement climatique en utilisant les températures moyennes que leurs fournissaient les modèles du climat futur. Or ce sont bien souvent les températures et événements climatiques extrêmes qui détruisent les cultures ou bloquent un pays ! Les moyennes sont peu utiles à l'estimation du risque, et privent les décideurs d'outils pratiques pour gérer le risque et l'adaptation au climat de demain.

Certes, les choses commencent à changer lentement et dans son rapport de 2007, le GIEC reconnaissait que répondre au changement climatique implique un processus itératif de gestion du risque qui inclut à la fois l'adaptation et l'atténuation, et qui prend en compte les dégâts du changement climatique, les cobénéfices, la durabilité, l'équité et les comportements face au risque. Mais en pratique l'interdisciplinarité n'est pas organisée et reste sous-financée. Je signale d'ailleurs aux lecteurs intéressés que le dernier numéro de la revue Natures Sciences Sociétés est consacré à l'adaptation aux changements climatiques...

vendredi 24 décembre 2010

Comment on compte les publications ?

Au détour d'une conversation anodine sur Twitter, une question posée par Tom Roud m'a interpellé : comment, demande-t-il, évalue-t-on les chercheurs sur des grosses expériences comme celles de la physique des hautes énergies (comme en ce moment au LHC). Pablo Achard a répondu côté "évaluation humaine" : être choisi pour représenter la collaboration lors d'une conférence, parmi la centaine d'autre co-signataires d'un article, est une reconnaissance de sa contribution individuelle. Le chercheur Jeremy Birnholtz, qui a étudié ce phénomène, confirme mais explique que d'autres facteurs jouent — par exemple la possibilité de distinguer deux niveaux d'auteurs : le niveau "infrastructural", lié à la conception des détecteurs et logiciels, récurrent dans la série d'articles issus d'un même appareillage ; et le niveau "découverte" différent pour chaque article, revendiqué par les auteurs qui peuvent défendre leurs résultats au niveau le plus fin.

Côté bibliométrie et comptage automatique des publications, la réponse est évidemment différente. En réalité, la façon dont les publications sont comptées n'est pas toujours bien connu. Laissez-moi vous expliquer les deux méthodes existantes :

  • on peut procéder à un compte fractionnaire, où chaque item possède un poids égal à 1, qui se répartit proportionnellement selon la ventilation choisie ; par exemple, si deux équipes japonaises et une équipe américaine co-publient un article, on comptera 2/3 pour le Japon et 1/3 pour les USA. Si cet article concerne de façon égale la microbiologie et la génétique, on comptera 2/6 pour le Japon dans la discipline "microbiologie" et autant dans la discipline "génétique". Ainsi de suite, à tous les niveaux et selon toutes les ventilations choisies (pays, institution, discipline etc.). Ce type de compte permet de raisonner en terme de contribution à la science mondiale ; il présente l'avantage d’être consolidable à toutes les échelles et sommable d’un niveau à un autre. Cependant, il a tendance à donner un poids plus faible à la participation à une publication très internationalisée ;
  • on peut sinon effectuer un compte de présence, où l'on compte 1 ou 0 selon que l’acteur est présent ou non. Dans notre exemple, cela revient à compter 1 pour le Japon en microbiologie et 1 en génétique, 1 pour les USA en microbiologie et 1 en génétique. Soit un poids total de l’article égal à 4. Ce type de compte suit une logique de participation à la science mondiale, puisqu'on s'intéresse non pas à une contribution relative mais à la présence ou à l’absence d’un acteur ; il présente l’avantage d’être plus immédiatement compréhensible pour le lecteur, notamment dans l’étude de liens bilatéraux entre acteurs où le nombre obtenu correspond directement au nombre de publications où coexistent les deux acteurs. Mais ce type de compte est très instable dans les changements d'échelle d’observation, si bien que l’on se retrouve fréquemment avec des sommes sur le monde des indicateurs pays supérieures à 100%.

Même s'il n'y a pas de pratique bonne ou mauvaise, vous aurez compris que le compte fractionnaire a l'avantage de lisser le poids des grosses collaborations. En pratique, on l'utilise plus pour les analyses macro, tandis que le compte de présence est prépondérant pour les analyses micro. Je vous renvoie à ce sujet à la note méthodologique de l'Observatoire des sciences et techniques.

Ma conclusion c'est que tous les indicateurs bibliométriques ne se valent pas et qu'il faut faire attention à la façon dont ils sont calculés — mais ça, vous le saviez déjà !

mardi 14 décembre 2010

Lancement du Prisme à Idées n°3

Comme annoncé sur le C@fé des sciences, le n° 3 de la revue Prisme à idées (numéro spécial sur les réseaux) sera lancé lors d'une soirée spéciale ce jeudi (19h30, ESPCI ParisTech, Amphi Langevin, 10 rue Vauquelin, Paris 5e).

Mais il y a eu un changement par rapport au programme annoncé : je figure finalement dans le panel, aux côtés de Pierre Bellanger (Président-Fondateur de Skyrock), Jean-Daniel Kant (spécialiste de la modélisation des systèmes complexes) et Paul Mathias (Directeur de programme au Collège international de philosophie). J'y parlerai notamment de web conversationnel et de culture scientifique.

N'hésitez pas à venir nombreux, après vous être inscrits sur Facebook ou par courriel à mathieu.moslonka@leprisme.net.

samedi 11 décembre 2010

La vie secrète des objets de laboratoire

On les connaît tous : éprouvette, mouche drosophile, souris "inbred", microscope, plante modèle Arabidopsis thaliana, lignées cellulaires, PCR, lames de verre, Lena… ces objets qui font le laboratoire sont véritablement les stars de la recherche. Mais tous n'ont pas le même statut : certains sont des objets techniques, qui créent les conditions expérimentales nécessaires à l'étude des objets épistémiques, ceux dont on ne sait pas tout[1]. Et la limite entre les deux est mouvante : l'éprouvette était un simple objet technique, une boîte noire sans problème, jusqu'au jour où l'on s'est rendu compte qu'elle peut contaminer les expériences en relarguant certaines substances chimiques ! L'équipe qui s'est lancée à la poursuite de ces substances a donc fait de l'éprouvette un objet épistémique, à déterminer, à l'aide d'autres objets techniques (en l'occurrence un spectromètre de masse).

Si je vous parle de tout ça, c'est parce que deux articles sur le sujet sont parus dans la dernière livraison du British Journal for the History of Science. Le premier raconte la brève histoire du raton-laveur, utilisé aux États-Unis pour des études sur le comportement animal entre 1907 et 1928. Le second s'attarde sur le silicium (111) 7 x 7, "mètre-étalon" de la science des surfaces. Deux histoires méconnues donc intéressantes, en plus d'être pertinentes.

Le raton-laveur fait pleinement partie de l'histoire des États-Unis. Les esclaves le chassaient à la tombée de la nuit, quand leurs maîtres les laissaient tranquilles, attrapant ainsi le surnom péjoratif de "Coon" (d'où l'anglais "raccoon", ration-laveur). D'où l'enseigne (raciste) de cette ancienne chaîne de restauration rapide, Coon Chicken.

Sad, senselessly racist matchbook from the Coon Chicken Inn in Seattle, WA.©© RedRaspus

Le raton-laveur est aussi un animal "curieux", ce qui le pousse à un comportement malicieux et fripon. Qu'est-ce que ça veut dire ? Tel était l'enjeu des études sur le comportement du raton-laveur, et plus largement de la psychologie comparative. L'allemand Karl Groos et l'américain James Mark Baldwin pensaient que la curiosité était le moteur du jeu, et donc de l'apprentissage. D'où l'intérêt d'étudier son évolution ontogénique et phylogénique. Pour d'autres chercheurs plus pragmatiques, la curiosité permettait aux animaux d'exécuter les tâches requises sans recourir à la peur ou la faim. À cet égard, le raton-laveur était pour certains un animal d'un tout autre genre que le rat, le chat ou le chien, quasiment humain dans sa façon d'apprendre et de créer rapidement des associations complexes entre actions, même pendant qu'il était distrait par autre chose.

Pourtant, le nombre de modèles expérimentaux en éthologie s'est fortement réduit dans les années 1930, comme dans de nombreuses disciplines, et le raton-laveur s'est effacé devant la souris et le singe — et l'étude de la curiosité avec lui (jusque dans les années 1950 et l'arrivée du néo-behaviorisme). On peut y voir la victoire des animaux faciles à élever et à domestiquer, mais sans doute aussi des animaux plus facilement "standardisables", moins marginaux (à tous points de vue) que le raton-laveur.

La standardisation, c'est aussi ce qui explique l'histoire du silicium (111) 7x7 — sauf que nous passons maintenant dans le camp des vainqueurs. Cette configuration particulière d'atomes de silicium, une des plus complexes qu'il soit, s'obtient en découpant à partir d'un cristal de silice silicium selon un plan particulier, sous ultra haut vide. Pas si anodin que ça, le Si(111) 7x7 a été entre les années 1950 et les années 1980 le cœur d'une nouvelle science des surfaces, se constituant à la marge de l'industrie de l'électronique (qui l'a financée avec sa R&D), et sur les forces vives de la physique de l'état solide et la physique des électrons. Une bonne tête de vainqueur, pas comme notre raton-laveur… Mais pourquoi ?

Si (111) 7 x 7 reconstruction©© Denis Trente-Huittessan

Pour pouvoir utiliser leurs appareils de mesure comme les diffractomètres ou les spectroscopes, les scientifiques des surfaces ont besoin de surfaces de test qu'ils puissent reconnaître, pour contrôler la qualité des observations. Au fur et à mesure qu'ils affinaient leurs instruments et que leur pouvoir d'observation augmentait, ils maîtrisaient mieux la fabrication de surfaces de silicium pures, les deux se tirant mutuellement vers le haut. La fabrication du Si(111) 7x7 servait également de test auquel on soumettait les nouveaux venus. Mais ces objets n'étaient pas entièrement connus pour autant. Jusqu'à l'arrivée du microscope à effet tunnel, les observations du Si(111) 7x7 devaient être déchiffrées et reconstruites avant de pouvoir proposer un modèle plausible d'arrangement des atomes en surface. À côté des objets techniques et des objets épistémiques, les auteurs proposent de ranger le Si(111) 7x7 dans la classe des objets tests — ceux qui servent à tester l'expérimentateur ou son expérience, en même temps qu'ils génèrent de nouvelles connaissances.

Notes

[1] On doit cette distinction à Hans-Jörg Rheinberger, Toward a History of Epistemic Things: Synthesizing Proteins in the Test Tube, Stanford: Stanford University Press, 1997.

vendredi 3 décembre 2010

Nouveau classement Wikio des blogs de science

Jusqu'ici, le classement Wikio des blogs de science était un peu le boxon tellement l'acceptation du terme était vaste (avec de nombreux blogs de bibliothèques, comme l'avait bien noté Pablo). Désormais les sciences de l'information et de la documentation ont leur classement, ainsi que les sciences humaines et sociales, ce qui laisse les blogs consacrés aux maths, à la physique, chimie, biologie… bien tranquilles, ainsi que ceux qui questionnent les objets créés par ces sciences et leur place dans la société. Un bel exemple de travail de démarcation, diraient les sociologues !

Voici donc le nouveau classement Wikio [MàJ 6/12] des blogs de "science exacte" comme ils l'ont appelé :

1{sciences²}
2Globule et télescope
3Guy Doyen
4Le blogue de Valérie Borde
5Planet Techno Science
6Tom Roud
7Choux romanesco, vache qui rit et intégrales ...
8Le Cosmographe
9En quête de sciences
10Algorythmes
11Les indispensables mathématiques et physiques
12Mathématiques du coyote
13La science, la cité
14Le Blog d'ABC Maths
15Dr. Goulu
16Guru méditation
17Inclassables Mathématiques
18Butinages Mathématiques
19QLog (Quantized Log)
20effervesciences: le blog

Classement calculé par Wikio

Pour rappel : le classement Wikio reflète le nombre de liens entrants récents reçu par ces différents blogs, soit depuis d'autres blogs, soit depuis Twitter. Quand Sylvestre Huet est passé n° 1 du classement Science le mois dernier, il a remercié ses lecteurs à tort : certes le succès d'audience d'un blog se traduit intuitivement par un plus grand nombre de liens entrants mais concrètement, si tous les blogueurs et twitteurs boycottaient Sylvestre Huet, il chuterait irrémédiablement. C'est donc la dynamique des blogueurs et prescripteurs qui est à l'œuvre, plutôt qu'une mesure magique de l'audience.

Pour ma part, je suis surpris de me voir si haut (en ce miroir), mon rythme de publication sur ce blog s'étant largement réduit. La faute n'en revient pas à un manque d'intérêt pour l'outil mais plutôt une multiplication des lieux d'écriture et de publication : le blog collectif "STS en action", le blog Knowtex qui m'invite souvent à contribuer, le blog d'ami(e)s, le blog de Deuxième labo, mon blog sur ArtScienceFactory, OwniSciences etc. Ce n'est pas parce que je me disperse, mais parce que j'apprécie avoir plusieurs espaces pour échanger et imaginer des articles qui collent au contexte qui ont provoqué leur écriture et entourent leur publication. Ces dernières semaines, voici ce que vous avez peut-être raté :

Enfin, j'en profite pour vous demander votre avis sur le crosspost — cette pratique qui consiste à publier un même article à plusieurs endroits — et qui permettrait de renflouer un petit peu cet espace. Est-ce que ça vous gêne ? Est-ce que ça vous plait ? La tribune est ouverte !