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Ça chauffe pour le consensus

J’ai l’impression que la question du consensus en science, et particulièrement concernant le réchauffement climatique, est sur la sellette. Depuis Naomi Oreskes en 2004, on avait acquis la certitude que 75 % des 928 articles peer-reviewed consacrés à  l’évolution du climat abondent explicitement ou implicitement en faveur de l’origine anthropique du réchauffement climatique, aucun n’osant s’y opposer, les autres étant des articles neutres consacrés aux paléo-climats. C’était un beau consensus. Mais voilà  que des travaux ont ensuite proposé d’autres chiffres : selon Benny Paiser, seuls 335 articles sur 1117 (30 %) acceptent explicitement ou implicitement le consensus, les autres étant neutres exceptés 34 (3 %) qui rejettent explicitement le consensus. Selon Klaus-Martin Schulte, seuls 38 sur 528 articles récents consacrés au réchauffement climatique (7 %) acceptent explicitement le consensus ; on atteint 45 % si l’on inclut les acceptations implicites, soit une minorité, 48 % des articles étant neutres et refusant de se positionner pour ou contre le consensus. Oreskes a rapidement réagi en répondant à  Schulte… Dennis Bray et Hans von Storch ont eux effectué un sondage auprès de 550 spécialistes des sciences du climat d’au moins cinq pays qui montre que les positions ont évolué entre 1996 et 2003, mais sans consensus pour autant (Figure 30).

Mais au-delà  de cette question binaire (les hommes sont-ils responsables du réchauffement climatique ?), le consensus, comme le diable, se cache dans les détails. Notamment dans les résumés aux décideurs du GIEC qui sont des concentrés de consensus, chaque mot étant pesé avant d’être approuvé. Selon l’opinion d’experts internationaux s’exprimant dans le numéro du 14 septembre de Science, cette méthode a permis de mettre en lumière les résultats attendus du réchauffement, qui ont pu ensuite s’ancrer dans la tête des décideurs grâce aux estimations chiffrées. En effet, depuis une première étude publiée en 1979 et jusqu’en 2001, les scientifiques ont systématiquement avancé la fourchette d’une augmentation de température de 1,5 à  4,5 °C (cf. Reiner Grundmann (2006), “Ozone and Climate: Scientific Consensus and Leadership”, Science, Technology & Human Values, vol. 31, n° 1, pp. 73-101). Mais maintenant que la crédibilité générale des travaux sur le réchauffement climatique a été établie, il serait aussi bon de faire comprendre aux décideurs les éventualités plus extrêmes qui ont pu être occultées ou minimisées par le consensus. Le consensus a donc d’abord été utile, avant d’être dépassé par la complexité de la situation, à  la fois sur les plans scientifique et politico-économique. C’est bien ce que remarquait une étude sociologique des travaux du GIEC : ils sont inévitablement une sélection et une synthèse de la gamme d’intérêts nationaux divergents où les pays [insulaires du Pacifiques] plaident pour l’introduction d’une rhétorique du risque, les pays producteurs de pétrole plaident pour la mention répétée des incertitudes scientifiques et celle de gaz autres que le CO2 ; les pays en développement veulent mentionner le poids des émissions passées, les pays du Nord insistent sur les émissions futures… Les auteurs de l’article proposent aussi que les membres du GIEC sollicitent des rapporteurs extérieurs qui pourraient critiquer leurs procédures et leurs rapports, en pointant notamment du doigts les disparités entre les rapports des quatre groupes de travail qui le constituent. Une évaluation du risque plus robuste pourrait aussi venir d’une meilleure transparence sur ce qui a été débattu et quels points n’ont pas été inclus dans les rapports, par manque d’accord. Ceci afin que les experts ne s’enferrent pas dans une confiance en eux abusive.

Est-ce à  dire, comme miniTAX sur le forum Futura-Sciences, que l’on doit se méfier comme de la peste des consensus en science ? En tous cas, il est possible que le consensus technico-économico-politique se construise malgré l’absence de consensus scientifique a priori. Je l’avais montré avec l’exemple du trou dans la couche d’ozone, où l’incertitude scientifique qui régnait en 1987 ne fut réglée que par une rétroaction positive entre des tendances scientifique, politique, diplomatique et technologique convergentes. Ou comment l’existence de désaccords entre scientifiques n’empêche pas d’agir, de la même façon que le principe de précaution incite à  agir pour éviter la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques… Si bien que l’incertitude, plus que le consensus, est souvent un moteur pour l’action ! En fait, le consensus peut même être contre-productif : en faisant porter la responsabilité de la décision aux scientifiques (les politiques n’étant plus là  que pour signer l’accord qui s’impose de lui-même), il leur donne un poids trop grand, dont peuvent profiter ensuite ceux dont l’intérêt consiste à  temporiser (le sénat américain sous Bush père et fils) ou à  contre-attaquer (Exxon), en proposant sans cesse plus d’études voire des résultats contradictoires.

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Les leçons du trou de la couche d'ozone

Dans le numéro de juillet-août 2007 de La Recherche (n° 410), la rubrique "Opinion" revient à  Didier Hauglustaine pour un laïus sur le réchauffement climatique. Celui-ci brocarde Claude Allègre, accusé de vouloir discréditer un travail scientifique rigoureux, et donne l'exemple du protocole de Montréal de 1987 interdisant la production de polluants incriminés dans le trou de la couche d'ozone (CFC notamment). Ce résultat, explique-t-il, fut le fruit d'une mobilisation de la communauté scientifique [qui] permit d'établir rapidement une théorie robuste et de mettre en accusation des constituants chlorés — les chlorofluorocarbures ou CFC — rejetés par millions de tonnes par différents usages domestiques et industriels. Pourtant, à  la même époque, des voix s'élevèrent, dénonçant une imposture scientifique. Ces voix discordantes soutenaient par exemple que le trou d'ozone avait toujours existé ou qu'il avait pour origine des variations de la luminosité solaire. Vingt ans plus tard, ces interventions ont sombré dans l'oubli, et l'auteur de réclamer que l'analogie entre le trou d'ozone et le changement climatique soit poussée plus loin afin de pouvoir clamer dans vingt ans que de nouveau, le pire a été évité.

Mais l'essentiel n'est pas là . Il est dans cette remarque comme quoi l'entrée en vigueur du protocole de Montréal ne s'est pas fait sans coût. Rien qu'aux Etats-Unis, cinq mille compagnies réalisant un chiffre d'affaire de près de 30 milliards produisaient ou utilisaient les CFC. La conclusion que chacun tire est qu'un accord sur le changement climatique, malgré son énorme coût pour l'économie mondiale, est possible. Et que la science, universelle et robuste, peut dépasser les intérêts des uns et des autres pour le bien de la planète. Vision bien naïve…

Naïve parce qu'elle met la raison du côté des scientifiques, l'intérêt économique du côté de l'industrie, circulez y'a rien à  voir. Le lecteur curieux trouve une version un peu différente de cet épisode dans la thèse en sciences économiques de Stéphane de Cara (''Dimensions stratégiques des négociations internationales sur le changement climatique", Université de Paris-X, 2001) :

Dans ce cas précis [du protocole de Montréal], plusieurs éléments de nature différente ont convergé pour permettre d’aboutir à  un accord. La pression médiatique et l’urgence de l’action (néanmoins, comme dans le cas de l’effet de serre, les conclusions des études scientifiques sur la question n'étaient pas consensuelles) ont favorisé un processus de décision relativement rapide. Les sources d'émissions étaient relativement contrôlables, bien identifiées et suffisamment localisées. Enfin, des technologies alternatives et abordables étaient disponibles de sorte que l’aboutissement d’une convention restrictive n’entraînait pas un coût important pour les entreprises et était même susceptible de fournir un avantage comparatif aux firmes sises dans les pays signataires. (p. 17)

Eh oui. La vision est déjà  moins naïve et l'on découvre un "objet CFC", érigé en coupable par les scientifiques et défendu a priori par les industriels, qui se retrouve finalement arranger tout le monde. Il fait consensus, quand bien même le trou d'ozone lui-même ne le fait pas. Du coup, la résolution du problème fut facile. Selon le sociologue Daniel Sarewitz[1] (dont j'ai déjà  parlé ailleurs), ceci fait de l'histoire des CFC non pas un exemple de controverse résolue par la science mais de rétroaction positive entre des tendances scientifique, politique, diplomatique et technologique convergentes !

Car l'histoire ne s'arrête pas là  (je cite toujours la thèse de de Cara) :

Pour les deux plus gros producteurs mondiaux –tous deux américains– qu'étaient Du Pont de Nemours et Imperial Chemical Industries (ICI), l’adoption d’un Protocole maximaliste –tant du côté de la production que de la consommation– était susceptible d’asseoir leur pouvoir de marché sur ce secteur. Ces deux producteurs disposaient en effet d’une avance importante en termes de R&D sur la production des substituts aux CFC qui aurait pu leur permettre d'éliminer une concurrence devant faire face à  une réorganisation importante.

Les succès de la science ne se font pas sans l'économie. Et le chercheur, le scientifique, ne joue finalement pas tant à  "faire entendre raison" qu'à  construire des objets politiques avec d'autres acteurs, hétérogènes. Pour citer Bruno Latour[2], un scientifique n'est pas quelqu'un qui fait de la politique avec des moyens politiques ; c'est quelqu'un qui fait de la politique avec d'autres moyens.

Notes

[1] "How science makes environmental controversies worse", Environmental Science & Policy, vol. 7, 2004, p. 397

[2] Le métier de chercheur : regard d'un anthropologue, INRA éditions, 2001, p. 78

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