La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

vendredi 2 janvier 2009

Journalisme scientifique et grands médias

Ce texte est la traduction autorisée d'un billet paru sur le blog de John Hawks (professeur d'anthropologie à  l'Université du Wisconsin-Madison), que je remercie. Son point de vue m'a semblé intéressant et j'espère qu'il suscitera des discussions !

La médiatrice sortante du Washington Post, Deborah Howell, a signé un éditorial sur le journalisme scientifique. Elle y répond aux réactions des lecteurs et professionnels suite à  la publication d'un article d'envergure en novembre, lequel rapportait que les statines pourraient réduire de 44% l'incidence des crises cardiaques, même chez les personnes sans antécédents de maladie cardiaque ou accident vasculaire cérébral.

Le problème fondamental, souligné notamment par l'ancien directeur des NIH Harold Varmus, est qu'une réduction de 44% d'une valeur très faible (1,36%) n'est pas grand chose. Pour dire les choses différemment, près de 97% des personnes utilisant le médicament ne verraient aucune différence.

Howell se concentre essentiellement sur le manque de transparence des financements privés derrière les études cliniques — un vrai problème, mais qui dissimule souvent une volonté de supplanter l'argent de l'industrie par les subventions publiques. (Après tout, pourquoi pas les deux ?)

Mais dans un passage beaucoup plus intéressant, elle cite le chef de la rubrique "Science" du Washington Post, à  qui revient l'ultime décision sur quoi publier et à  quelle place :

Nils Bruzelius, le chef de la rubrique "Science" du Washington Post, explique : J'ai pensé que l'article et sa place en couverture étaient justifiés parce que son impact potentiel était significatif, bien que je comprenne les critiques. Il y a une tension inévitable entre le désir des journalistes et rédacteurs de bien placer leurs histoires et le besoin d'éviter la mode et la surenchère, et nous ressentons cela très fortement avec les histoires scientifiques ou médicales, car les avancées, même celles qui se révèlent faire partie de quelque chose de très gros, viennent généralement par étapes incrémentales. J'ai longtemps cru que les histoires scientifiques et médicales ont un certain désavantage dans cette compétition. Je n'ai sûrement aucune preuve mais je soupçonne la plupart des rédacteurs de haut rang qui décident de ce qui va en couverture d'être moins attirés vers ces sujets que le lecteur moyen car, à  quelques exceptions près, ils sont un groupe auto-sélectionné qui est arrivé là  où il est à  la force de sa familiarité avec des sujets tels que la politique, les relations internationales, la guerre et sécurité nationale — et non la science.

Voilà  une affirmation qui en dit long. Je ne crois pas que la science soit unique de ce point de vue, malgré tout — après tout, la plupart des processus politiques sont incrémentaux, et impliquent bien plus de sujets obscurs comme la procédure parlementaire, la comptabilité du budget et les officiels dans les arcanes. Un article sur la réforme du système de soins doit décrire toutes ces choses de la même façon qu'une histoire sur la génomique personnelle. S'il y a une différence, elle tient à  ce que les sujets scientifiques reçoivent largement moins d'attention, si bien qu'il y a peu de gens qui suivent les étapes incrémentales. Cela signifie que chacune des histoires peu fréquente doit contenir toujours le même matériau de fond ou bien être très superficielle. A l'autre extrême se trouve le journalisme sportif — pour lequel de nouveaux résultats tombent constamment et dont la plupart des lecteurs connaissent les équipes principales, les joueurs et les règles du jeu.

Le problème réel n'est donc pas la nature du sujet, c'est la nature des chefs de rubrique — voir la dernière partie de la citation de Bruzelius. Ils comprennent la politique. Ils ne comprennent pas la science. N'ont aucune formation en la matière. Sentent difficilement ce qui est réaliste et ce qui est fantaisiste. Et contrairement à  la politique — pour laquelle peu de journalistes ont peur d'éditorialiser — il y a peu de tentative de tenir une posture éditoriale cohérente.

(via Bora Zivkovic, "A blog around the clock")

mercredi 6 août 2008

Nouvelles du front (12)

Le 7 juin, au Salon européen de la recherche et de l'innovation, le freezing est devenue une arme politique du mouvement Sauvons la recherche. Sauf qu'ils ont encore du progrès à  faire, on voit un gars bouger à  la 37e seconde et une nana à  la 54e et à  mon avis, la vidéo serait bien plus percutante si elle s'ouvrait sur la mise en place du freezing

Le 3 juin, un candidat américain promettait vaguement de renewing our commitment to science and innovation. Mais ces quelques mots prononcés par Obama ne sont pas passés inaperçus tant les américains en veulent aux républicains d'avoir fait du mal à  leur science.

En juin, le magazine ''research*eu'' de la Commission européen (DG Recherche) nous gratifait d'un beau lieu commun : dans une époque surchargée de communiqués de presse, blogs et autres wikis, personne n'est à  l'abri de l'inexactitude, encore moins lorsqu'il s'agit de science (p. 14).

Le 19 juin, la revue Nature frôlait le numéro spécial sur la fraude scientifique avec un éditorial, l'annonce de la suspension d'un chercheur mal intentionné à  l'Université de Pennsylvanie et une enquête montrant que seulement 58 % des 201 comportements frauduleux observés par les 2,212 chercheurs interrogés ont été signalés à  la hiérarchie ces trois dernières années. Et les 24 cas soumis chaque année en moyenne par les institutions de recherche à  l'Office of Research Integrity américain ne sont que le sommet de l'iceberg... Ce qu'il manque, affirment les auteurs de l'étude ? Une culture de l'intégrité dans les labos.

Le 23 juin, un article du rédacteur en chef de Wired, le père de la "longue traîne" Chris Anderson, annonçait la fin de la théorie et le début de la science empirique basée sur les quantités colossales de données dont on dispose désormais. Un peu comme Google qui ne fait aucune hypothèse et modèle mais rend compte de nos habitudes et notre langage en moulinant des pétaoctets de données dans des serveurs équipés d'algorithmes surpuissants. Mais à  la question qu'est-ce que la science peut apprendre de Google ?, Alexandre Delaigue apporte une réponse très réservée tandis que Gloria Origgi de l'Institut Nicod s'enthousiasme beaucoup plus.

Les deux élèves-ingénieurs français tués à  Londres le 29 juin étaient des… spécialistes de l'ADN selon l'article du Monde. Or une enquête rapide montre que Laurent Bonomo étudiait un parasite qui se transmet des chats aux foetus c'est-à -dire Toxoplasma gondii, probablement dans ce labo. Gabriel Ferrez, lui, étudiait des bactéries capables de créer de l'éthanol utilisable comme biocarburant, probablement dans cet autre labo. On est loin de simples spécialistes de l'ADN, une dénomination qui équivaut sans doute pour Le Monde à  un synonyme de "biologiste"...

En juillet, nous apprenions l'étonnant destin de l'article en français le plus cité de la base bibliographique Scopus (plus de 500 citations), lequel posait les bases de la vertebroplastie en 1987.

Le 11 juillet paraissait dans Science un article (en accès libre ici) de sociologues des médias étudiant l'attitude des chercheurs face aux journalistes scientifiques. Le résultat selon lequel 46 % des chercheurs interrogés ont une expérience plutôt positive d'un tel contact, venant à  l'encontre d'autres études, a été longuement commenté.

Dans son numéro suivant, Science frappait à  nouveau un grand coup avec un article de James Evans montrant que la mise en ligne des publications scientifiques entraîne un appauvrissement des citations bibliographiques (les articles cités sont de plus en plus jeunes et de moins en moins variés). Selon l'auteur, ce serait parce qu'en naviguant en ligne on a plus tendance à  être guidé vers les articles clés d'un domaine (en mode suivi des liens hypertextes "Voir aussi...") et à  faire un choix plus strict des références à  citer (puisqu'elles sont accessibles et vérifiables en ligne). Fini notamment l'heureux hasard ("sérendipité") qui permettait, en potassant les sommaires d'une revue, de faire des rapprochements inattendus et d'explorer des voies de traverse. Le consensus se construit désormais à  vitesse grand V. Le magazine The Economist y voit la fin de la longue traîne dans les citations (via l'Agence Science-Presse). Stevan Harnad, en tous cas, fait le tri entre les diverses explications de ce phénomène, tout comme un commentaire de la revue Science...

Le 20 juillet à  l'Euroscience Open Forum de Barcelone, des experts ont appelé à  la prise en compte des risques toxicologiques des nanotechnologies. Il semble en effet que des résultats scientifiques récents mettent en évidence l'existence de risques brandits depuis longtemps...

Le 29 juillet, un éditorial de la revue Genome Biology se moquait gentiment du facteur d'impact en imaginant que le même système est appliqué pour décider si l'on est envoyé au paradis ou en enfer (via Pawel). Extrait :

Genome Biology : Ecoutez, une fois que le facteur d'impact a dominé l'évaluation de la science, les chercheurs créatifs ont été maudits. Les bureaucrates n'ont plus eu à  connaître quoi que ce soit ou avoir un semblant de sagesse ; tout ce qu'ils avaient à  faire était de se fier à  quelques nombres arbitraires. Et maintenant vous me dites que vous faites cela pour déterminer qui va au paradis ?

Saint Pierre : Oui, c'est beaucoup plus simple. Peu importe si vous avez été gentil ou avez fait de votre mieux ou avez bien travaillé ou avez été pieux ou modeste ou généreux. La seule chose qui compte c'est de calculer si vous avez eu un gros impact.

jeudi 3 janvier 2008

Les chercheurs et les médias

A l'occasion du Forum européen du journalisme scientifique des 3 et 4 décembre derniers, le sondage auprès du grand public sur la couverture médiatique de la recherche était accompagné d'un rapport concernant le point de vue des chercheurs sur les médias. Une occasion de découvrir l'autre facette de la médaille…

Manu, du blog Scipovo, en a déjà  donné un compte-rendu chez lui et ici-même en commentaire. Mais voici quand même ma petite contribution sur le sujet. Ce qui ressort bien, c'est que les scientifiques sont sceptiques vis-à -vis des journalistes : il ne seraient intéressés que par des sujets tape-à -l'œil et des faits divers, ils ne donneraient pas assez de place à  la science, il serait difficile de parler le même langage qu'eux. A mon avis, il ne s'agit pas tant d'une critique que de la découverte d'une réalité : scientifiques et journalistes ne font pas le même métier et ne recherchent pas la même chose. Le problème devient plus sérieux quand cela les pousse à  s'ignorer au lieu de travailler main dans la main… Ce qu'admettent certains scientifiques (p. 19), même s'ils sont moins de 10% à  penser que les deux cultures sont irréconciliables (p. 20).

Il fallait s'y attendre, c'est la télé qui est la moins aimée des scientifiques. Malgré son potentiel (reposant sur la force de l'image), elle serait trop attiré par le scandale et la controverse, avec trop peu de temps pour recouper et vérifier les sources. Seuls la BBC, National Geographic et Arte sont complimentés. Les revues de vulgarisation s'en sortent bien mais les chercheurs regrettent qu'elles soient trop peu diffusées. Internet est plutôt vu comme un canal permettant aux scientifiques de s'exprimer directement (sites, blogs, forums, podcasts), avec bénéfice et pour une large audience, avec un bémol concernant la qualité et la vérification des informations que l'on peut y trouver (sur le sujet, on suivra avec intérêt le cyber-atelier 2008 de SpectroSciences).

Un tiers des chercheurs interrogés admettent participer à  des événements au sein de la communauté scientifique (conférences etc.) mais être peu engagés envers un public plus large (par manque de temps, d'intérêt ou de motivation institutionnelle principalement). La moitié des chercheurs interrogés reconnaissent des contacts épisodiques avec les médias généralistes, en fonction de projets ou d'événements particuliers. Enfin, 20% des sondés sont en contact régulier avec des journalistes, parce que leur notoriété, leurs responsabilités et leur domaine les amène à  communiquer activement.

Laissons de côté les raisons qui poussent à  communiquer, toujours les mêmes pour nous arrêter sur les obstacles à  cette communication : ce sont le manque de financement spécifique, le manque de temps et la difficulté de trouver un langage commun avec les journalistes. Les sessions de formation, dont 80% des sondés ressentent le manque (p. 23), ne sont donc pas inutiles !

Une demande intéressante des chercheurs serait que la science apparaisse dans plus de contextes, et ne soit pas uniquement cantonnée à  la rubrique "Science et environnement" (p. 18). Or c'est le cas, et la mode des séries type Les Experts ou Numbers ne le dément pas !

Un dernier témoignage en conclusion, qui rejoint certaines de nos préoccupations :

Je pense qu'il serait approprié de commencer la couverture médiatique par les questions sociétales et politiques plutôt que par l'état de l'art de la recherche. La recherche motivée par la politique et la réponse à  des problèmes (policy and problem driven research) devrait être prise comme point de départ pour repenser la relation entre la recherche et le monde extérieur. (p. 26)

lundi 17 décembre 2007

Nouvelles du front (8)

Dernière livraison de l'année pour ces nouvelles du front à  parution irrégulière, qui avaient commencé en janvier. Que la formule vous plaise ou non, vous êtes invités à  le dire en commentaire. Mais je continuerai en 2008 de toutes façons, car à  moi elle me plaît :-p !!

Malgré ce que j'espérais en février, aucun Français n'a remporté le prix Descartes pour la communication scientifique cette année. Nous avons donc probablement encore beaucoup de travail et une bonne marge de progression, mais félicitations à  tous les gagnants !

Dans Le Monde du 20 septembre, Valérie Pécresse donnait sa vision de la science sous le titre "Avec la science, inventons l'avenir !". Certains ont été surpris de trouver, derrière un titre aussi bateau, un discours humaniste digne d'intérêt. Mais comme l'ont fait remarquer Eric Gall et Jacques Testard dans le même journal quelques jours plus tard, une fois le constat posé que la science est en crise et cette crise ne sera surmontée que si les scientifiques s'ouvrent à  la société, il est naïf d’affirmer, comme le fait la ministre de la Recherche, que les défis sanitaires et environnementaux auxquels nous sommes confrontés « resteront insurmontables si notre société ne renoue pas avec la confiance qu’elle accorde traditionnellement à  ses scientifiques (car) c’est d’eux que viendront les réponses que nous attendons aujourd’hui ». Ce texte de la ministre fit aussi beaucoup rire lors du colloque "Sciences en société" à  Strasbourg (voir la toute fin de cette intervention).

Elsevier, fameux éditeur de revues scientifiques, a ouvert en septembre un site spécialisé sur le cancer financé par la publicité. OncologySTAT vise les cancérologues en leur apportant toute l’information sur leur discipline, et l’accès gratuit aux publications de Elsevier (et aux autres, si elles sont aussi d’accès gratuit). Ils espèrent avoir 150.000 utilisateurs enregistrés en un an (dont l'annuaire pourra être vendu à  des tiers) et attirer des annonceurs spécialisés comme les entreprises pharmaceutiques. Hervé le Crosnier se demande : La science peut-elle y gagner quelque chose ?

Le New York Times a recensé l'opinion des candidats aux primaires américaines sur le réchauffement climatique. Certains candidats républicains ne sont pas piqués des vers (descendre en bas de la page)…

La source du financement d'une recherche et les déclarations d'intérêts des chercheurs se banalisent dans les revues scientifiques. Mais que se passe-t-il quand un article est repris par la presse généraliste ? Des chercheurs ont enquêté sur 1152 articles sur la science parus aux Etats-Unis en 2004 et 2005 dans des journaux généralistes. 38% d'entre eux mentionnaient l'origine du financement (qu'elle soit publique ou privée) et 11% les intérêts financiers des chercheurs (brevets, participation à  un conseil d'administration, poste de consultant), avec mention du nom du chercheur impliqué dans presque la moitié des cas. En regardant uniquement les articles de presse qui ne disaient rien, les chercheurs ont trouvé que dans 27% des cas l'information était disponible dans l'article scientifique original et n'a pas été reprise par le journaliste. On aimerait la même étude en Europe mais sur cette base seule, des progrès sont largement souhaitables…

J'ai déjà  mentionné James Hartley, dont les travaux portent sur l'écriture scientifique et ses codes. Si vous voulez l'aider, vous pouvez remplir ce questionnaire en ligne (qui vous prendra une dizaine de minutes) sur la lisibilité des abrégés (abstracts) d'articles scientifiques.

jeudi 13 décembre 2007

La recherche scientifique dans les médias

Un nouveau sondage européen (Eurobaromètre) vient de sortir sur le thème de la couverture médiatique de la recherche scientifique. Il s'y cache forcément des résultats intéressants pour nous !

Déjà , la recherche scientifique ne vient qu'au cinquième rang des sujets d'actualité qui intéressent le plus, avant l'économie (nous devrions donc faire mieux que nos collègues économistes blogueurs) mais après le sport, les people, la politique et la culture. Mais en comparant avec un sondage de 2005 il apparaît que la formulation a son importance, puisque le score augmente quand on parle de "découvertes scientifique" au lieu de "recherche scientifique". En tous cas, ce sont les Suédois, Grecs et Français qui se montrent les plus intéressés !

Si on oublie les autres sujets d'actualité maintenant, 57% des sondés affirment qu'ils s'intéressent à  la recherche scientifique. Les mêmes pays que précédemment ressortent premiers, la tendance lourde étant que les nouveaux pays membres de l'Union européenne sont moins intéressés par la recherche scientifique que les anciens membres. Parmi les thèmes qui intéressent le plus, la médecine et l'environnement arrivent bons premiers. Et c'est en France et en Allemagne que cette thématique de l'environnement est la plus prégnante.

Le médium le plus important pour obtenir des informations sur la recherche scientifique est la télévision (61% des sondés regardent des émissions de télé sur la science régulièrement ou occasionnellement), avant la presse généraliste (49%) et Internet (28%). C'est aussi à  la télévision qu'ils font le plus confiance, bien avant la presse ou Internet (sauf en France où la télévision et les journaux sont au coude à  coude). 56% des sondés sont satisfaits de la manière dont les médias couvrent la recherche scientifique, y compris 4% (seulement !) de très satisfaits. 31% des sondés considèrent pourtant que le sujet n'est pas suffisamment couvert, et 57% en France ! La proportion est encore plus grande pour ce qui est de la couverture médiatique, non plus de la recherche mais des chercheurs.

Concernant la qualité de cette couverture médiatique, les pays nordiques sont majoritaires à  la trouver objective, fiable, variée alors que la France la trouve surtout difficile à  comprendre ! Le contraste est tout autre sur la question de la participation : si un médium devait organiser un débat sur une question scientifique, la Finlande et Chypre auraient majoritairement tendance à  laisser les chercheurs discuter alors que les citoyens britanniques et danois seraient les plus demandeurs pour participer.

73% des Grecs considèrent que l'information doit leur être présentée par les scientifiques plutôt que par les journalistes, parce qu'elle est plus digne de confiance et plus précise (l'objectivité n'est invoquée qu'à  39%) ! Les Autrichiens, les Irlandais et les Portugais sont les plus en désaccord avec cette idée, avec l'idée que les explication des journalistes sont plus faciles à  comprendre. De fait, une étude socio-démographique montre que plus les sondés ont suivi de longues études, plus ils préfèrent une communication directe des scientifiques.

jeudi 22 novembre 2007

Le stéréotype de la blonde

Vous vous souvenez de l'impact de l'effet Mozart dans la société américaine et de sa diffusion par "mutation", voici une nouvelle étude de psychologie sociale qui fait les grands titres (et ça devrait continuer, selon Fabrice qui m'a filé le tuyau). Ce travail (français !) à  paraître dans le Journal of Experimental Social Psychology teste l’effet "inconscient" des stéréotypes sur le comportement, en l'occurrence le stéréotype de la blonde. Où il s'avère que nous faisons un moins bon score au Trivial Pursuit après avoir examiné le visage de reines de beauté blondes que d'hommes bruns. Mais le plus important ici n'est pas tant l'effet d'amorce d'un stéréotype, relativement connu, que l'observation que cet effet ne se manifeste dans le même sens que le stéréotype (ici : les réponses aux questions sont moins bonnes parce que les blondes sont considérées comme plus stupides) uniquement quand on a mis le participant dans un état accru d'interdépendance aux autres ; s'il se construit comme indépendant des autres, il réussit mieux le test après avoir vu le portrait de femmes blondes !

Un article de sept pages seulement, un résultat simple à  expliquer, la figure centrale de la blonde sur laquelle on peut disserter à  l'infini : voilà  du pain béni pour les journalistes ! Non seulement parce qu'ils ont un résultat scientifique bien emballé, mais parce qu'ils peuvent moduler le rôle de la blonde : la femme fatale qui va jusqu'à  nous faire oublier notre propre QI (les hommes, les yeux dans les yeux d’une blonde, éprouvent des problèmes au niveau de leurs capacités intellectuelles et voient leur QI baisser) ou l'idiote façon Paris Hilton (même si some blondes are of course highly intelligent, sic). Quitte à  oublier que les femmes étaient tout autant affectées par le stéréotype dans l'étude, qu'un test de connaissance n'est pas un test de QI ou qu'on peut se mettre à  la place de quelqu'un et reproduire son stéréotype sans l'avoir en face de soi… La plupart des articles ou dépêches ayant ensuite repris l'information du Sunday Times, on ne trouve rien de bien différent chez FOXNews ou United Press.

Et si la recherche scientifique n'avait pas pour but d'établir des vérités pré-mâchées mais de construire du social, en disant : "voici ce que des chercheurs en blouse blanche ont découvert dans leur laboratoire, à  vous d'en faire quelque chose" ?

C'est vrai en général (comme l'ont montré les sociologues connexionnistes comme Latour) mais c'est flagrant dans la couverture médiatique des découvertes scientifiques. Il ne s'agit pas tant de se soumettre à  de l'indiscutable que de s'emparer de chiffres et d'observations objectivées pour les retraduire (par exemple, les rapprocher de l'expérience quotidienne ou les rendre moins perturbants). Mais cela ne signifie pas que les chercheurs sont impuissants pour autant : selon la manière dont leur article est rédigé et la revue où il est publié (comme dans l'exemple du gène de l'homosexualité), selon le témoignage qu'ils vont apporter aux journalistes qui téléphonent en masse, ils orientent la manière dont leur fait brut est transformé en fait social. Dans cet exemple, le stéréotype de la blonde était presque trop "vendeur"[1] et les journalistes, privés de la possibilité de faire leur travail (trouver un angle, creuser le sujet), ont dû s'embarquer trop loin et dériver.

En tous cas, des articles de psychologie sociale qui donnent (presque) lieu à  des observations de psychologie sociale, c'est une ironie qui ne peut que m'amuser ! Même si je n'irai pas jusqu'à  avancer que c'est un coup monté par les chercheurs aux dépens des journalistes, pour mieux les étudier…

Notes

[1] Selon le premier auteur, Clémentine Bry, ce stéréotype a été choisi pour rigoler parce que plus léger que d'autres stéréotypes utilisés dans la littérature.

dimanche 7 octobre 2007

L'embargo... mais pas toujours !

J'ai dit dans mon précédent billet à  quel point l'embargo sur l'information est une plaie pour le journalisme scientifique. Mais heureusement, il y a des reportages qui échappent à  cet embargo... Souvent, ce sont des reportages après-coup : un dossier paraissant dans La Recherche ou Science & vie, une émission scientifique mensuelle à  la télévision. Mais parfois aussi, ce sont les quotidiens qui n'en font qu'à  leur tête.

Ainsi, Stéphane Foucart écrivait il y a quelques jours dans Le Monde un article intitulé "L'essor des agrocarburants pourrait aggraver le réchauffement climatique". Article intéressant au demeurant, qui revenait sur un certains nombre de critiques faites aux agrocarburants. Avec, à  l'appui, des données publiées par Paul Crutzen, prix Nobel de chimie 1995, selon lesquelles la production d'un litre de carburant issu de l'agriculture peut contribuer jusqu'à  deux fois plus à  l'effet de serre que la combustion de la même quantité de combustible fossile. L'article scientifique où ce travail a été publié est paru dans une revue relativement confidentielle (parce que spécialisée), Atmospheric Chemistry and Physics Discussions, presque deux mois auparavant. La couverture médiatique s'est donc faite sans embargo et différée dans le temps. Stéphane Foucart, que j'ai interrogé, le reconnaît :

Un certain nombre de papiers importants paraissent dans les revues anglo-saxonnes en août. Ils passent inaperçus, non pour des raisons éditoriales mais pour des raisons contingentes de congés d'été, une grande part des responsables de rubriques étant bêtement en vacances. Je suis tombé par hasard sur le papier, en lisant une synthèse de communiqués des instituts et des éditeurs scientifiques. Fallait il passer sous silence ce papier sous prétexte qu'il n'était plus "dans l'actualité" ? A mon avis non.

Surtout que dans ce cas, l'actualité des biocarburants ne se cantonne pas aux trois jours qui suivent la sortie d'un article ! L'article étant sorti dans une revue qui pratique le peer commentary, le journaliste du Monde a même pu profiter des commentaires laissés par les pairs pour enrichir son compte-rendu. Et pour notre plus grand plaisir à  tous, au moment où l'article du Monde sort, chacun peut accéder de lui-même à  l'article original (en accès libre) et aux commentaires des pairs...

Il y a un autre cas intéressant à  étudier, historique celui-là . Nous sommes en 1974 et les technologies de l'ADN sont en train de naître, au premier rang desquelles l'ADN recombinant, qui est un produit de la collaboration du spécialiste des enzymes de restriction Herbert Boyer et du spécialiste des plasmides Stanley Cohen. Cette avancée majeure, c'est celle qui permettra ensuite de faire fabriquer de l'insuline à  des bactéries, d'insérer des transgènes dans des plantes cutlivées, de faire de la génétique en laboratoire etc. Or un des résultats cruciaux de ce travail (l'expression d'un gène de grenouille par une bactérie) aurait pu passer inaperçu si, comme le raconte un témoin de l'époque, un journaliste du New York Times n'était pas au même moment en train d'écrire un article sur quelque chose d'un professeur de Harvard ou du MIT. Comme le scientifique en question n'était pas prêt et son travail avait encore besoin d'être perfectionné, il conseilla au journaliste d'aller voir Stanley Cohen qui travaillait sur quelque chose d'intéressant. Ce qu'il fit, et son article Animal Gene shifted in Bacteria fut publié 19 jours après l'article scientifique qu'il rapporte, en même temps qu'un communiqué de presse de l'université de stanford qui se rendit compte seulement à  ce moment-là  de l'impact portentiel de ce travail ! Si l'on continue de suivre la chronologie donnée par Sally Smith Hughes, il y eut le lendemain un article du San Francisco Chronicle, puis un mois après un reportage dans le magazine Newsweek. Pas d'embargo donc dans ce cas, pas non plus de couverture journalistique au jour le jour mais une information finalement correcte pour le lecteur. La machine médiatique n'était pas aussi emballée qu'aujourd'hui…

L'embargo n'est donc pas toujours indispensable, ni hier ni aujourd'hui, et on retrouve encore l'arbitraire qui gouvernait autrefois la couverture de l'actualité scientifique. Heureusement, oserais-je dire !

mercredi 3 octobre 2007

L'embargo en question

J'ai déjà  mentionné ici la manière discutable dont les résultats scientifiques sont communiqués aux journalistes scientifiques : sous condition d'embargo, c'est-à -dire que ces derniers doivent préparer leur enquête et leur article mais ne rien publier avant leurs autres collègues, d'où une explosion d'articles (et souvent de superlatifs) le jour J. Sauf exception, comme en 1997 quand The Observer a brisé l'embargo pour publier le scoop de la première brebis clonée, Dolly.

Mais cette pratique immémoriale est peut-être plus que jamais sous le feu des critiques. En 2006, Vincent Kiernan du Chronicle of Higher Education publiait une enquête approfondie aux presses de l'université d'Illinois : non content de dénoncer ces pratiques de collusion, son livre offre une exploration sans précédent de l'impact de l'embargo sur la culture scientifique du public et les questions médicales. Après avoir passé en revue 25 quotidiens américains et s'être entretenu avec les journalistes scientifiques, il conclut que ce système favorise le "journalisme en bande" et crée un obstacle néfaste à  la compétition journalistique, favorisant une couverture complaisante de l'actualité scientifique et médicale à  partir d'une poignée de sources-clés.

Puis nul autre que le rédacteur en chef du fameux Lancet, dans son compte-rendu de lecture du livre de Kiernan paru dans Science, y allait de son couplet : l'embargo est d'abord une demande des journalistes, avant que les éditeurs des revues scientifiques n'y voient l'avantage qu'ils pouvaient en tirer. L'embargo est artificiel, il favorise la survie des journalistes les moins doués, il attire l'attention sur des résultats souvent faibles et douteux. L'existence de cette "bande de journalistes" guidés par l'embargo devrait être antithétique d'une profession qui résiste habituellement à  toute pression extérieure. Selon lui, la disparition de l'embargo fera du bien à  tout le monde. Mais quelle revue osera la première ?

Il y a deux mois, c'est un ancien journaliste scientifique de la BBC qui enfonçait le clou. Extraits choisis :

C'est quelque chose que les journalistes ne devraient pas faire mais que nous faisons tous, volontairement, parce que nous n'avons pas le choix si nous voulons rester connectés au flux régulier des nouvelles des revues. Aucun autre domaine du journalisme n'a un tel arrangement confortable et dissimulé. (…) Les revues disent que l'embargo est une bonne chose. Ils disent que cela nivelle vers le haut la couverture des recherches sérieuses qui ont été approuvées par les pairs. Ils ajoutent que cela permet aux journalistes de travailler leurs articles, conduire les interviews et filmer, afin qu'ils comprennent bien la science sous-jacente. Tout ça, c'est du pipeau et de la condescendance.

Je suis prêt à  parier que le débat va continuer mais que l'embargo finira par céder sous ces coups de butoir, ainsi que sous ceux des blogueurs. En effet, ces derniers se posent aujourd'hui comme complément sérieux au journalisme scientifique et revendiquent eux aussi un droit à  l'information : pourquoi seraient-ils ainsi exclus, à  plus forte raison quand l'embargo expire avant la date de publication réelle de l'article scientifique et que, ne pouvant y accéder, ils sont dans l'impossibilité de se livrer à  leur exercice favori du commentaire… Pour le salut de la liberté d'informer, espérons que cette situation cessera rapidement !