La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

lundi 16 novembre 2009

Consignes de sécurité et politique de santé

Alors que je volais en direction d'Édimbourg, le message d'extinction des appareils électroniques lors de l'atterrissage et du décollage a fait naître quelques réflexions. Il est évident qu'un téléphone portable que son propriétaire aurait oublié d'éteindre ne causerait pas pour autant la chute de l'appareil, ou nous aurions à déplorer bien plus d'accidents aériens qu'il y en a actuellement[1]. Ce message est donc plutôt destiné à éviter que l'ensemble des passagers de l'avion laisse leur téléphone et ordinateur allumés, ce qui occasionnerait un rayonnement électromagnétique bien plus important et susceptible sans doute de perturber les instruments de bord.

Ainsi, un message destiné à tous ("Merci d'éteindre vos appareils électroniques") peut être ignoré par une minorité, mais pas au-delà. Or en ne l'explicitant pas, en laissant croire que c'est le moindre appareil qui doit être éteint, on s'expose à la situation suivante : un passager qui n'éteindrait pas son appareil et constaterait que ça ne fait aucune différence sera tenté de répéter l'exercice et, d'effet d'aubaine en effet d'aubaine, tout un vol pourrait désobéir à la consigne. Problème. À l'inverse, si on explique clairement que l'avion ne peut supporter qu'une minorité d'appareils allumés mais qu'on demande un effort collectif, les individus téméraires seraient refroidis.

Ce mécanisme, c'est le même qui régit les politiques de vaccination. Si la vaccination est obligatoire pour tous, la collectivité peut en réalité supporter quelques individus isolés qui refusent le vaccin, ces "free riders" ne compromettant pas l'immunité de groupe. Ils en profiteraient même, constatant alors que la vaccination n'est pas obligatoire (pour eux) et ouvrant une brèche redoutable. Si les campagnes de vaccination expliquaient par contre que la vaccination n'est normalement obligatoire que pour 85 % de la population mais que la responsabilité collective impose que chacun soit vacciné, ce comportement individualiste serait diminué ou au moins responsabilisé.

Moralités :

  • les vols en avion inspirent des réflexions sur le fonctionnement de nos sociétés
  • une bonne politique de santé/sécurité est une politique qui va dans les détails et explicite le poids respectif de l'individu et du collectif, quitte à sacrifier sa brièveté.

Notes

[1] J'en veux pour preuve deux personnes qui discutaient devant moi dans la queue pour l'embarquement, l'un disant à l'autre que le mode "Avion" de l'iPhone dispense d'éteindre l'appareil au décollage, l'autre lui rétorquant le contraire — combien de passager oublient ou se dispensent ainsi de suivre la consigne d'extinction ?

lundi 30 mars 2009

Histoire de blogs : les débats bioéthiques

Ce mois-ci dans ma chronique blogs sur la Radio suisse romande, les questions de bioéthique.

La bioéthique fait l'objet de débats car elle ne s'arrête pas à  ce que dit ou fait la science mais l'interroge. Elle confronte les points de vue, chacun pouvant apporter sa pierre à  l'édifice en fonction de son vécu, ses convictions ou sa religion, et fournit un échange permettant d'aller au fond des choses et au-delà  des apparences. Le but final ? Construire un monde dans lequel nous pouvons tous vivre ! C'est notamment pour toutes ces raisons que la France a lancé récemment les états généraux de la bioéthique, prélude à  la révision d'ici 2011 de sa loi de bioéthique datant de 2004 et déjà  dépassée.

Cette réflexion sur la bioéthique est vaste est vaste mais on en trouve quelques éléments sur les blogs. Regardons d'abord du côté du blog créé par la Conférence des évêques de France (une grande première !), qui devrait couvrir à  terme tous les thèmes des états généraux, des recherches sur l'embryon à  la maternité pour autrui en passant par le diagnostic prénatal et l'assistance médicale à  la procréation. C'est un blog très vivant, avec de longs commentaires auxquel les auteurs du blog prennent la peine de répondre. Exemple, ce billet sur la maternité pour autrui écrit par le doyen de la faculté de théologie de Lyon, également membre du Comité consultatif national d'éthique. Xavier Lacroix s'y oppose à  l'assistance médicale à  la procréation pour les personnes célibataires et les couples homosexuels, ainsi qu'aux mères porteuses, soit une opinion très tranchée et nettement argumentée. Mais les commentaires n'offrent pas moins une belle palette d'opinions variées et de témoignages, entre le chercheur qui raconte les premiers stades du zygote mû par un "souffle de vie", le citoyen qui se penche sur la notion de "famille" ou deux jeunes femmes qui racontent leur impossibilité physique de porter un enfant à  terme mais se divisent sur le recours à  la gestation pour autrui ou non.

La réflexion bioéthique ne connaît pas de frontières et les blogueurs expatriés, comme Tom Roud qui est aux Etats-Unis, peuvent nous éclairer sur nos débats nationaux. Ce mois-ci, il commentait la décision de Barack Obama d'autoriser à  nouveau la recherche sur les cellules souches en ressortant le discours de Bush de 2001 qui avait mis ces recherches entre parenthèses ! Sa conclusion, c'est que la conclusion que la doctrine Bush s'appuyait à  la fois sur une argumentation politicienne habile et sur une foi religieuse assumée et revendiquée. Dans les commentaires, la discussion tourne essentiellement autour du statut de l'embryon : être humain, être en puissance ou simple forme biologique vivante. Nuances absentes du discours de Bush, qui profite de certaines approximations pour construire son argumentation.

Et puis je voudrais mentionner pour finir le blog de Samia Hurst, médecin et bioéthicienne, qui travaille à  l'Institut d'éthique biomédicale de Genève. Elle y publie abondamment sur de nombreux sujets, depuis les récentes déclarations du pape sur le préservatif en Afrique jusqu'à  la situation du don d'organe en Suisse. Par rapport à  ses voisins, celle-ci connaît une pénurie d'organes nettement plus importante. Dans le détail, elle s'en sort mieux pour les dons de son vivant (par exemple un rein à  un proche) que pour les dons posthumes, la faute à  une campagne d'information du public peut-être un peu trop molle et à  l'organisation de la profession insuffisamment volontariste

vendredi 2 janvier 2009

Journalisme scientifique et grands médias

Ce texte est la traduction autorisée d'un billet paru sur le blog de John Hawks (professeur d'anthropologie à  l'Université du Wisconsin-Madison), que je remercie. Son point de vue m'a semblé intéressant et j'espère qu'il suscitera des discussions !

La médiatrice sortante du Washington Post, Deborah Howell, a signé un éditorial sur le journalisme scientifique. Elle y répond aux réactions des lecteurs et professionnels suite à  la publication d'un article d'envergure en novembre, lequel rapportait que les statines pourraient réduire de 44% l'incidence des crises cardiaques, même chez les personnes sans antécédents de maladie cardiaque ou accident vasculaire cérébral.

Le problème fondamental, souligné notamment par l'ancien directeur des NIH Harold Varmus, est qu'une réduction de 44% d'une valeur très faible (1,36%) n'est pas grand chose. Pour dire les choses différemment, près de 97% des personnes utilisant le médicament ne verraient aucune différence.

Howell se concentre essentiellement sur le manque de transparence des financements privés derrière les études cliniques — un vrai problème, mais qui dissimule souvent une volonté de supplanter l'argent de l'industrie par les subventions publiques. (Après tout, pourquoi pas les deux ?)

Mais dans un passage beaucoup plus intéressant, elle cite le chef de la rubrique "Science" du Washington Post, à  qui revient l'ultime décision sur quoi publier et à  quelle place :

Nils Bruzelius, le chef de la rubrique "Science" du Washington Post, explique : J'ai pensé que l'article et sa place en couverture étaient justifiés parce que son impact potentiel était significatif, bien que je comprenne les critiques. Il y a une tension inévitable entre le désir des journalistes et rédacteurs de bien placer leurs histoires et le besoin d'éviter la mode et la surenchère, et nous ressentons cela très fortement avec les histoires scientifiques ou médicales, car les avancées, même celles qui se révèlent faire partie de quelque chose de très gros, viennent généralement par étapes incrémentales. J'ai longtemps cru que les histoires scientifiques et médicales ont un certain désavantage dans cette compétition. Je n'ai sûrement aucune preuve mais je soupçonne la plupart des rédacteurs de haut rang qui décident de ce qui va en couverture d'être moins attirés vers ces sujets que le lecteur moyen car, à  quelques exceptions près, ils sont un groupe auto-sélectionné qui est arrivé là  où il est à  la force de sa familiarité avec des sujets tels que la politique, les relations internationales, la guerre et sécurité nationale — et non la science.

Voilà  une affirmation qui en dit long. Je ne crois pas que la science soit unique de ce point de vue, malgré tout — après tout, la plupart des processus politiques sont incrémentaux, et impliquent bien plus de sujets obscurs comme la procédure parlementaire, la comptabilité du budget et les officiels dans les arcanes. Un article sur la réforme du système de soins doit décrire toutes ces choses de la même façon qu'une histoire sur la génomique personnelle. S'il y a une différence, elle tient à  ce que les sujets scientifiques reçoivent largement moins d'attention, si bien qu'il y a peu de gens qui suivent les étapes incrémentales. Cela signifie que chacune des histoires peu fréquente doit contenir toujours le même matériau de fond ou bien être très superficielle. A l'autre extrême se trouve le journalisme sportif — pour lequel de nouveaux résultats tombent constamment et dont la plupart des lecteurs connaissent les équipes principales, les joueurs et les règles du jeu.

Le problème réel n'est donc pas la nature du sujet, c'est la nature des chefs de rubrique — voir la dernière partie de la citation de Bruzelius. Ils comprennent la politique. Ils ne comprennent pas la science. N'ont aucune formation en la matière. Sentent difficilement ce qui est réaliste et ce qui est fantaisiste. Et contrairement à  la politique — pour laquelle peu de journalistes ont peur d'éditorialiser — il y a peu de tentative de tenir une posture éditoriale cohérente.

(via Bora Zivkovic, "A blog around the clock")

mardi 16 décembre 2008

La médecine scientifique selon "Grey's Anatomy"

Depuis quatre saisons, la série américaine "Grey's Anatomy" dissèque pour nous le monde de la médecine, encore mieux que ne l'avaient fait d'autres séries antérieures. Problèmes sentimentaux à  l'hôpital, difficultés relationnelles, attachement trop fort à  un patient conduisant à  enfreindre les codes d'éthique de la profession (l'histoire entre Izzie Stevens / Denis Duquette) mais aussi la voix off qui ouvre et referme chaque épisode sont là  pour nous rappeler que la médecine est une activité avant tout humaine et qu'elle est le paroxysme du théâtre de la vie (et de la mort).

Mais la 5e saison diffusée actuellement aux Etats-Unis a introduit un personnage détonnant dans ce paysage : le Dr. Virginia Dixon, interprété par Mary McDonnell… déjà  aperçue dans la série "Urgences" ! Le Dr. Dixon, contrairement à  ses acolytes, ne fait preuve d'aucune empathie et n'a aucun sens des relations sociales. Comme le veut la mode, les scénaristes l'ont affublé du syndrome d'Asperger, ceci expliquant cela. Mais, dans l'épisode 10 diffusé le 4 décembre dernier, elle révèle tout autre chose et sa fonction apparaît enfin.

Attention spoiler

Alors qu'une jeune patiente de 16 ans meurt devant ses yeux, le Dr. Dixon se réjouit de disposer ainsi d'une donneuse d'organes en bonne santé et s'étonne que la décision soit difficile à  prendre pour les parents de la jeune fille. Pour elle l'équation est simple, et elle ne peut se résoudre à  faire entrer les sentiments dans la balance.

Fin spoiler

Ce personnage, qui n'est pas plus "scientifique" que ses collègues (pensons par exemple au Dr. Shepherd et ses essais cliniques publiés dans une revue académique), est incontestablement moins humain. Le téléspectateur réalise alors en creux que l'exercice de la médecine est autant un art qu'une science ou une technique, autant une activité contingente et subjective que l'application stricte de méthodes dont l'efficacité a été rigoureusement démontrée. Cela semble évident ? Et pourtant ! Pendant que la communauté médicale s'écharpe autour de l'evidence-based medicine (EBM) anglo-saxonne, c'est-à -dire la médecine basée sur les preuves, le patient est ravalé au rang d'une unité statistique plutôt que d'un individu singulier. Pour les partisans de l'EBM, la statistique des essais cliniques randomisés et des méta-analyses fait force de loi et peut importe la cohorte minoritaire, seule compte le résultat de la cohorte majoritaire. Les cas isolés ou allant à  l'encontre du courant actuel sont redéfinis en anecdotes, en artefacts ou paradoxes. On imagine très bien tout cela sortir de la tête du Dr. Dixon.

Mais on voit aussi dans cet épisode de "Grey's Anatomy" que la médecine traite des humains et que la formation des futurs soignants doit intégrer la dimension sociale de la pratique médicale, à  l'instar de ces cours d'humanités donnés par des philosophes, éthiciens, historiens et sociologues dont Anne Rasmussen défend à  juste titre la raison d'être dans le numéro de décembre de La Recherche (p. 90). Comme l'explique dans Le Matin le rédacteur en chef de la Revue médicale suisse :

La médecine moderne est très technique, de plus en plus cloisonnée, il est donc important que les étudiants apprennent à  la relier à  la narration subjective que le patient fait de sa maladie. La littérature favorise cette approche du sens, d'autant plus précieuse que le patient attend beaucoup du médecin. Souvent, il projette sur lui des pouvoirs exagérés. Le médecin doit avoir conscience de cette image de « gourou », de son rôle devenu encore plus complexe avec l'effondrement des croyances traditionnelles.

lundi 17 décembre 2007

Nouvelles du front (8)

Dernière livraison de l'année pour ces nouvelles du front à  parution irrégulière, qui avaient commencé en janvier. Que la formule vous plaise ou non, vous êtes invités à  le dire en commentaire. Mais je continuerai en 2008 de toutes façons, car à  moi elle me plaît :-p !!

Malgré ce que j'espérais en février, aucun Français n'a remporté le prix Descartes pour la communication scientifique cette année. Nous avons donc probablement encore beaucoup de travail et une bonne marge de progression, mais félicitations à  tous les gagnants !

Dans Le Monde du 20 septembre, Valérie Pécresse donnait sa vision de la science sous le titre "Avec la science, inventons l'avenir !". Certains ont été surpris de trouver, derrière un titre aussi bateau, un discours humaniste digne d'intérêt. Mais comme l'ont fait remarquer Eric Gall et Jacques Testard dans le même journal quelques jours plus tard, une fois le constat posé que la science est en crise et cette crise ne sera surmontée que si les scientifiques s'ouvrent à  la société, il est naïf d’affirmer, comme le fait la ministre de la Recherche, que les défis sanitaires et environnementaux auxquels nous sommes confrontés « resteront insurmontables si notre société ne renoue pas avec la confiance qu’elle accorde traditionnellement à  ses scientifiques (car) c’est d’eux que viendront les réponses que nous attendons aujourd’hui ». Ce texte de la ministre fit aussi beaucoup rire lors du colloque "Sciences en société" à  Strasbourg (voir la toute fin de cette intervention).

Elsevier, fameux éditeur de revues scientifiques, a ouvert en septembre un site spécialisé sur le cancer financé par la publicité. OncologySTAT vise les cancérologues en leur apportant toute l’information sur leur discipline, et l’accès gratuit aux publications de Elsevier (et aux autres, si elles sont aussi d’accès gratuit). Ils espèrent avoir 150.000 utilisateurs enregistrés en un an (dont l'annuaire pourra être vendu à  des tiers) et attirer des annonceurs spécialisés comme les entreprises pharmaceutiques. Hervé le Crosnier se demande : La science peut-elle y gagner quelque chose ?

Le New York Times a recensé l'opinion des candidats aux primaires américaines sur le réchauffement climatique. Certains candidats républicains ne sont pas piqués des vers (descendre en bas de la page)…

La source du financement d'une recherche et les déclarations d'intérêts des chercheurs se banalisent dans les revues scientifiques. Mais que se passe-t-il quand un article est repris par la presse généraliste ? Des chercheurs ont enquêté sur 1152 articles sur la science parus aux Etats-Unis en 2004 et 2005 dans des journaux généralistes. 38% d'entre eux mentionnaient l'origine du financement (qu'elle soit publique ou privée) et 11% les intérêts financiers des chercheurs (brevets, participation à  un conseil d'administration, poste de consultant), avec mention du nom du chercheur impliqué dans presque la moitié des cas. En regardant uniquement les articles de presse qui ne disaient rien, les chercheurs ont trouvé que dans 27% des cas l'information était disponible dans l'article scientifique original et n'a pas été reprise par le journaliste. On aimerait la même étude en Europe mais sur cette base seule, des progrès sont largement souhaitables…

J'ai déjà  mentionné James Hartley, dont les travaux portent sur l'écriture scientifique et ses codes. Si vous voulez l'aider, vous pouvez remplir ce questionnaire en ligne (qui vous prendra une dizaine de minutes) sur la lisibilité des abrégés (abstracts) d'articles scientifiques.

mardi 17 juillet 2007

Le cerveau et ses mises en scène

On compare souvent notre cerveau à  un ordinateur constate le magazine La Recherche en ouverture de son dossier "Spécial cerveau" (n° 410, juillet-août 2007). Mais voilà , un journaliste du temps de Descartes aurait pu écrire : On compare souvent notre cerveau à  une clepsydre. Et un journaliste du temps de Platon écrire : On compare souvent notre cerveau à  une tablette de cire vierge. C'est ce que met en évidence J. David Bolter dans son livre Turing's Man (University of North Carolina Press, 1984) : à  chaque époque, le cerveau a été comparé à  la technologie la plus avancée, représenté tour à  tour par un dispositif d'écriture, une prouesse mécanique et horlogère ou un outil de calcul.

Plus près de nous, Igor Babou a enquêté pour sa thèse sur les représentations du cerveau à  la télévision : il en a tiré un livre, Le cerveau vu par la télévision. Un article disponible sur Internet nous donne un aperçu de ses thèses... Pour lui, étudier la manière dont les médias et les chercheurs ont vulgarisé le cerveau revient à  décrire les interactions entre des processus historiques, sociaux et communicationnels de construction des discours à  propos de sciences. Aini, il constate que la mise en scène du cerveau par la télé évolue entre les années 1975-1982, 1987 et 1994.

Comme l'illustre le schéma ci-dessus, le discours scientifique et le discours télévisuel (médiatique) ont une légitimité qui évolue, au sein même de la télé (en bas du schéma). Ce qui correspond à  divers modalités d'énonciation (en haut du schéma). Ainsi, entre 1975 et 1979, la télévision se déplace dans les lieux de science, fait longuement s'exprimer les chercheurs, les expériences sont exposées en détail : la médiation télévisuelle s'efface devant les contenus scientifiques considérés comme un spectacle suffisant et légitime. Au début des années 1980, le discours télévisuel et la médiation s'impose : le journaliste est valorisé (ce qui correspond également à  une évolution sociologique de son champ professionnel) et reformule la parole du scientifique, la parole profane est convoquée (micro-trottoirs etc.). Les adresses verbales aident à  faire exister le téléspectateur en tant que tel. En 1987, la télévision apparaît encore plus en position dominante et prend plus radicalement ses distances avec les scientifiques : ils sont exclus de l'image et les lieux scientifiques ne sont plus filmés. Le discours de la télévision est alors celui de l'évidence naturelle (...) et le savoir scientifique est présenté comme si les faits parlaient d'eux-mêmes. Cette évolution est sans doute liée à  une perte de légitimité de la science dans la sphère publique, la télé s'érigeant à  la place comme détenteur d'un savoir indépendant. En 1994, la science revient sur le devant de la scène car elle a plus de choses à  montrer : elle ne produit plus seulement un discours mais des images (IRM, scanners etc.) et des vidéos (tests de comportement ou de psychologie) qui s'introduisent naturellement dans la médiation télévisuelle. Celle-ci se met donc à  citer abondamment toute sorte de matériel audiovisuel : c'est l'ère de l'autoréférence. Dans le même temps, les scientifiques à  qui l'on donne la parole (sur le plateau et non plus dans leur laboratoire) sont confrontés à  des profanes : ils ne sont pas mis en scène seuls, leur parole ne fait sens que confrontée au vécu de chacun.

Mais le cerveau est-il un objet particulier pour la vulgarisation ? Ou bien est-il traité comme le seraient les OGM, l'eau ou l'exploration spatiale ? Etonnamment, il apparaît que l'exposition de 2002 à  la Cité des sciences privilégie le registre des émotions et du sujet individuel, comme le montre son découpage thématique : "Ce qui agit en moi", "Ce que je ressens", "Ce que je sais", "Ce que je pense" et "Ce que je suis". Le volume sonore de l'exposition rend les conversations presque impossibles et de nombreux dispositifs muséographiques sont prévus pour une seule personne. L'exposition met donc l'individu face à  lui-même, dans une ambiance d'immersion sensorielle. Bref, tout se passe comme si la scénographie prenait appui sur certains acquis des neurosciences concernant le rôle de l'émotion dans le raisonnement, mais sans intégrer l'émotion au raisonnement. Et comme si l'artiste prenait le pas sur le politique ou le scientifique...

Mais nous refermons déjà  le numéro de La Recherche, en lisant sur la quatrième de couverture (une publicité pour le neurodon) :

Investissez dans l'ordinateur le plus précieux au monde : le cerveau.

S'il fallait enfoncer le clou...

dimanche 17 juin 2007

Publier des résultats négatifs, mode d'emploi

La question des résultats négatifs est une question délicate en science. Quand on n'obtient pas le résultat qu'on attendait, faut-il en déduire quelque chose ? Faut-il le publier ? Jusqu'il y a quelques années, de tels résultats intéressaient peu et étaient difficilement publiables. De fait, écrivais-je il y a un an, le mode de communication de la science n'est pas neutre. Mais parce que les résultats négatifs sont aussi des résultats, parce qu'ils permettent d'abandonner des hypothèses erronées, d'ouvrir de nouveaux champs inattendus et d'éviter de réinventer la roue carrée, un mouvement est né pour en promouvoir la publication. De nouvelles revues électroniques se sont créées pour faciliter la diffusion de résultats négatifs, dans tous les domaines :

Dans ce dernier domaine justement, les résultats négatifs paraissent parfois dans des journaux plus ordinaires, comme BMC Genetics. C'est le cas de ces deux articles du groupe de John Todd, de l'université de Cambridge, rapportant l'absence d'association entre le polymorphisme de différents gènes et le diabète de type 1. Pourquoi ces articles là  et pas d'autres ?

Le blog "The Contingency Table" nous donne trois raisons :

  • les résultats présentés sont fiables. Il arrive souvent que l'absence d'association soit obtenue avec une faible confiance statistique, or le groupe de John Todd peaufine toujours l'analyse statistique et possède assez de moyens pour financer des études suffisamment larges pour détecter les effets qu'ils attendent. Ainsi, dans le premier article, ils testent l'association pour 3523 cas, 3817 témoins et 725 familles. D'où un résultat assez convaincant que les SNPs testés ne jouent pas de rôle dans le diabète pour leur échantillon ;
  • les expériences sont bien pensées : au lieu de simplement présumer que les SNPs de HapMap représentent toutes les variations possibles, ils ont séquencé les gènes d'un petit échantillon de sujets pour découvrir les SNPs. Et ça a payé : ils ont ainsi découvert 22 polymorphismes récurrents, dont 5 seulement étaient recensés par HapMap ;
  • ils apportent une contribution essentielle à  la recherche biomédicale : puisque HapMap ne contient pas toutes les variations possibles, ils montrent qu'il est nécessaire de diversifier les sources d'information dans les études de polymorphisme et d'association.

Vous savez donc ce qu'il vous reste à  faire pour publier des résultats négatifs dans la littérature non-spécialisée !

samedi 5 mai 2007

Nouvelles du front (4)

Je dois reconnaître que j'ai tardé à  écrire ce volume 4, d'où un sommaire très riche !

En janvier dernier, un article publié dans PLoS Medicine analysait 2856 évaluations (reviews) pour la revue Annals of Emergency Medicine, signées par 306 rapporteurs (reviewers) expérimentés. D'où il apparaît que le seul indicateur significativement corrélé à  un rapport de lecture de qualité est le fait d'avoir été formé il y a moins de 10 ans ou de travailler dans un hôpital universitaire. D'autres travaux avaient fait ressortir l'impact positif sur l'évaluation d'une formation en épidémiologie ou statistique ou avaient souligné que l'effet de la formation est faible et à  court-terme. Quand en plus on sait que le peer-review est souvent impuissant à  détecter la fraude ou les erreurs, le comité de rédaction de PLoS Medicine se permet de poser la question qui dérange : pourquoi s'embêter finalement avec le peer-review ? Les réponses ne manquent évidemment pas, ici comme chez eux !

Le 4 février, une dépêche de l'Agence Reuters faisait l'apologie d'un nouvel espoir de médicament contre le cancer. Katherine Schaefer aurait découvert par hasard qu'un régulateur de PPAR-gamma avait tué ses cultures de cellules tumorales. "On tient sans doute un nouveau médicament contre le cancer", pensa-t-elle alors... dès 2005 ! Rien de très nouveau, affirme le blog Spoonful of medicine. Alors pourquoi ressortir cette histoire aujourd'hui, et quel rapport avec les thématiques de ce blog ? Eh bien, il semble que c'est une attachée de presse zélée de l'université de K. Schaefer, qui a remis cette histoire au goût du jour saisissant l'occasion d'un nouvel article publié, et utilisant l'emballage attrayant de la "découverte par hasard". Or même cet excellent guide d'écriture d'un communiqué de presse scientifique passe sous silence la règle n° 1 : n'écrire un communiqué qu'à  bon escient, quand quelque chose de véritablement nouveau est publié, et sans sur-vendre !

Le 1er mars, le Journal of Clinical Investigation présentait sa nouvelle politique vis-à -vis des conflits d'intérêts. En soulignant bien qu'admettre un conflit d'intérêt potentiel ne signifie pas nécessairement qu'un auteur ou un résultat n'est plus crédible ; cela permet plutôt au lecteur d'interpréter les motivations et contributions d'un auteur ou d'une source de financement donnés à  la lumière de ces potentiels conflits.

Bibliothèque du MIT ©© nic221

Le 27 mars, un article signé par le comité de rédaction de PLoS Medicine revenait sur la pratique des revues systématiques (systematic reviews ou SR) de la littérature bio-médicale. A la différences des méta-analyses, il ne s'agit pas forcément de passer un ensemble de résultats à  la moulinette statistique mais de présenter de manière synthétique et critique l'ensemble des travaux relatifs à  une question bien précise. 2500 de ces revues systématiques sont désormais publiées par an, dont certaines qui sont de mauvaise qualité ou pas à  jour peuvent tromper, et la publication sélective de SR qui sont connotées politiquement — ou la non-publication de celles qui ont des résultats dérangeants — peuvent menacer leur crédibilité. D'où ces recommandations valables pour PLoS Medicine comme pour PLoS ONE.

Le même jour, GlaxoSmithKline était jugé coupable de manquements au Fair Trading Act néo-zélandais et condamné à  payer une amende de 217 500 $. Pourquoi ? Parce que les affirmations de GSK sur le contenu en vitamine C de sa boisson Ribena étaient erronées, comme l'ont montré... deux collégiennes de 14 ans ! A l'occasion de travaux pratiques sur la vitamine C, elles avaient constaté que les 7 mg / 100 mL prétendus par la publicité étaient indétectables. Un bel exemple de science amateur ou science populaire. (via le blog Improbable Research)

Enfin, un article du numéro du 29 mars de Nature creusait en détail la question de la réplication des résultats, en particulier dans le domaine des cellules souches. Où il apparaît que, à  l'image de travaux publiés en 1999 et en 2002 dont les résultats n'ont jamais pu être reproduits et qui font encore débat, c'est tout le domaine des cellules souches qui est sur la sellette. Parce qu'il est très "chaud" (enjeux économiques), sous haute-surveillance (enjeux éthiques et politiques) et fait appel à  du matériel très délicat à  manipuler, il semble en effet plus exposé que les autres. Et dans ces conditions, la fraude n'est jamais loin... Une bonne raison pour redoubler de prudence dans la couverture médiatique de ce type de travaux !