Pourquoi est-ce que j'aime Pierre Boulle ? Parce qu'il est Avignonnais comme moi, parce qu'il a su mêler une carrière scientifique et une carrière littéraire, parce que ses écrits si justes et si inventifs sont malheureusement méconnus. On ne peut qu'apprécier son écriture belle et soignée, sachant tenir en haleine, douée de la précision d'un scientifique... La preuve tout de suite !
L'œuvre de Pierre Boulle est tellement liée à ses expériences et à son époque qu'un petit repérage chronologique s'impose d'abord.
20 février 1912 : naissance de Pierre Boulle, à Avignon
1918 : Pierre Boulle entre au lycée d'Avignon, dans les classes primaires.
1920 : Eugène Boulle, son père, achète l'Ilon, un domaine sur les bords du Rhône qui sera le terrain de jeux favori de Pierre Boulle, puis deviendra son port d'attache.
1926 : Mort d'Eugène Boulle
1930 : Baccalauréat (section mathématiques élémentaires) à Avignon. Dernier été à l'Ilon. A l'automne, va poursuivre ses études à Paris.
1931 : Licence ès sciences. Admis à l'Ecole Supérieure d'électricité de Paris.
1933 : Diplôme d'ingénieur. Service militaire dans les blindés.
1934-1935 : Occupe deux postes d'ingénieur successifs.
1936 : Pierre Boulle part pour la Malaisie, où il est engagé à la plantation d'hévéas de Sungei Tinggi, à cinquante miles de Kuala Lumpur.
novembre 1939 : Mobilisé (deux mois après le début de la guerre) et appelé à Saïgon (Malaisie). Affectations en Cochinchine (sud de l'Indochine).
février 1940 : Affectations en Annam (nord de l'Indochine).
octobre 1940 : Pierre Boulle est affecté au Laos.
avril 1941 : Démobilisé, il attend un visa anglais pour retourner en Malaisie.
juillet 1941 : Revient à Singapour (Malaisie) et s'engage dans la France Libre.
août 1941 : Stage au service anglais spécialisé dans l'espionnage des installations ennemies à l'étranger (la Force 316). Apprend à faire sauter des ponts.
décembre 1941 : Le Japon entre en guerre.
janvier 1942 : Rejoint la Chine depuis la Birmanie, en Buick. Mission sous le nom de Peter John Rule.
avril 1942 : Se rapproche de la frontière avec l'Indochine, pays occupé par les Japonais qu'il songe de plus en plus à rejoindre.
août 1942 : Descend le fleuve Namna dans l'espoir de gagner Hanoï (Indochine), sur une embarcation de bambous qu'il a fabriquée. Capturé par des villageois, il reconnaît son identité devant un officier pétainiste. Incarcéré.
octobre 1942 : Cour martiale à Hanoï. Déclaré coupable de trahison, il est dégradé, déchu de la nationalité française et condamné aux travaux forcés à perpétuité.
juin-août 1944 : Débarquement allié en France.
octobre-novembre 1944 : Evasion de Pierre Boulle facilitée par des complicités administratives.
1945 : Est rapatrié à Paris. Voyage à Avignon avec sa soeur Madeleine. Légion d'honneur, Croix de guerre, Médaille de la Résistance. Il reprend difficilement une vie normale, travaille à un projet de mariage mais repart pour les plantations de Malaisie.
1948 : Angoisse devant la rationalité et l'insipidité du travail quotidien, avant que l'évidence lui apparaisse :
"Et comment aurais-je pu hésiter plus longtemps ! Comment avais-je été assez fou pour tergiverser ! N'étais-je pas de toute évidence appelé par le Destin à faire une carrière dans les Lettres ?"
Aux sources de la rivière Kwaï
Démissionne donc et rentre en France.
1949 : Revient à Paris, vend tout ce qu'il possède et s'installe à l'hôtel Lutèce pour écrire.
"Le Pierre Boulle des années cinquante fait ses débuts littéraires, mais comme il a plus longtemps attendu que d'autres auteurs, il obtient vite des résultats très brillants."
Jacques Goimard
1952 : Prix Sainte-Beuve pour Le pont de la rivière Kwaï.
1953 : Reçoit le Grand Prix de la nouvelle.
1955 : Sa sœur Madeleine devenue veuve, l'accueille dans son appartement parisien. L'écrivain y élit domicile jusqu'à la fin de ses jours, restant indéfectiblement célibataire.
1976 : Grand Prix de la Société des gens de Lettres pour l'ensemble de son œuvre.
30 janvier 1994 : Mort de Pierre Boulle, après avoir écrit trente-cinq volumes.
Son autobiographie de la période 1940-1944 Aux sources de la rivière Kwaï est absolument éclairante. Le texte est souvent drôle :
"Intermède : Je suis envoyé dans le Nord-Ammam pour faire un recensement de tous les chevaux de la haute région, en vue d'une réquisition possible. (Je n'ai jamais pu savoir si la plan était de les manger ou bien de les expédier en France sur le front.) C'est ma qualité d'ancien cavalier qui me vaut cet honneur. Que j'aie été seulement cavalier motorisé et que je n'entende rien aux chevaux, cela importe peu. Je me garde de protester."
parfois érudit,
"Je ne puis m'empêcher de penser à La Guerre de Troie n'aura pas lieu et à la recherche d'épithètes injurieuses par le vieillard Démokos. Je récite, en tendant un pistolet vers la rive thaïlandaise : «O Siamois, œil de veau... tu es lâche... ton haleine est fétide...» Mais le peuple thaï ne fait pas écho."
ou introspectif
"Un deuxième point délicat et obscur me tracasse [à propos de mon engagement dans la France libre]. […] Il consiste à essayer de déterminer dans quelles proportions se mariaient dans cette décision le patriotisme et un certain sentiment du devoir d'une part et, de l'autre, l'orgueil et la perspective égoïste de vivre des aventures exaltantes et hors du commun. Hélas, là encore, je n'en sais rien. C'est une question que je me suis souvent posée depuis. Je n'ai jamais pu y répondre. Je n'ai jamais réussi à résoudre ce problème et je pense qu'il y a peu de chances pour que j'y parvienne jamais."
Il y rend l'atmosphère de la guerre aussi bien que les moeurs des asiatiques rencontrés, comme dans cette description d'un repas chinois chez des hôtes de marque :
"Ici, encore un point rituel : avant le riz, entre chaque plat, la tradition permet (et même recommande) de vider un petit verre d'alcool de riz (du "vin" chinois dit notre interprète), mais à partir de l'instant où le riz est sur la table, la politesse interdit de boire ce "vin". Le faire serait une abominable incongruité. Si quelqu'un désire savoir pourquoi il est malséant de boire de l'alcool en mangeant du riz, qu'il aille compulser les écrits de K'ong Fou Tseu [alias Confucius]."
ou encore
"Le Chinois de Yun-nan crache dans sa maison, crache chez les autres, crache au restaurant, à table, au lit, au cinéma, à la guerre, à la chasse, au repos. La Chinoise crache en faisant son ménage, crache en reprisant ses bas, crache en faisant l'amour. Dans les rues d'un village chinois, il pleut des crachats comme des vérités premières. A la fin des repas, c'est une véritable compétition entre les convives, alors que se curer les dents sans se dissimuler derrière sa serviette est une grosse incorrection. Ainsi sont les Chinois que j'ai connus ; ainsi est le colonel Song. Nous n'y pouvons rien."
Surtout, dans le récit de ses 2 ans et quatre mois d'incarcération en Indochine, Boulle fait le portrait de ses compagnons de cellule, dont le docteur Béchamp, un esprit hors du commun qui fascine dès qu'on s'y intéresse.
bibliographie à venir...
Son univers est lié à son expérience, et pourrait se décomposer en 2 ensembles :
Malgré tout, son œuvre est empreinte d'une grande diversité puisqu'il a abordé indifféremment l'espionnage (cf. William Conrad et Un métier de seigneur ), la guerre (cf. Le pont de la rivière Kwaï ), l'anticipation (cf. Les jeux de l'esprit ), l'écologie (cf. Le bon léviathan et Miroitements ) ou le fantastique dans L'énergie du désespoir, un roman fascinant et dérangeant, à la frontière entre le rationnel et l'irrationnel. On peut aussi noter une récurrence de la science et des scientifiques (chercheurs et ingénieurs) (par exemple la nouvelle E=mc2 ).
L'œuvre de Pierre Boulle semble être une vaste description du fonctionnement de l'esprit humain —si possible en "conditions limites". La meilleure illustration en est Un métier de seigneur (le titre faisant référence au métier d'espion), qui met en scène le docteur Fog, un psychiatre anglais travaillant pour l'Intelligence service pendant la seconde guerre mondiale, et faisant passer des tests d'aptitude psychologique aux fonctions d'espion, aux candidats qui se présentent à lui. Cet homme met donc sa science au service de l'analyse de l'esprit humain. Voici quelques citations à son propos :
"Le docteur Fog était un homme de science, d'une vaste expérience, qui avait consacré beaucoup de temps à l'étude du cerveau humain, et qui, en dehors de ses activités médicales, exercait d'autres fonctions, secrètes, également en rapport étroit avec l'esprit. Il soutenait que [l'] incertitude, [l'] instabilité de l'âme peuvent se rencontrer, et même qu'elles sont assez courantes. Il est vrai que le docteur Fog était un psychiatre, que ce genre de spécialistes passe parfois pour émettre des jugements contraires au bon sens."
Un métier de seigneur, éd. Omnibus, p. 814
"— Est-ce un sujet normal ? [demanda Austin, le jeune assistant de Fog]
— Normal est un adjectif qui ne signifie pas grand-chose pour nous [les psychiatres], vous le savez bien. Son cerveau semble fonctionner correctement. Cependant...
Le docteur Fog resta silencieux un instant, puis une lueur bizarre éclaira son regard, le même pétillement qui avait suggéré à Austin l'idée d'un certain satanisme. Il reprit avec un bon sourire, en tapant familièrement sur l'épaule de son assistant :
— Quand vous me connaîtrez mieux, Austin, vous vous apercevrez que les être normaux, absolument normaux au sens vulgaire du terme, ceux-là ne m'intéressent guère. Je ne m'occupe pas d'eux personnellement. Je les envoie dans une autre section."
Un métier de seigneur, éd. Omnibus, p. 814
C'est donc par la truchement de ce personnage que Boulle, dans ce roman, donne quelques aperçus sur l'esprit humain —qui sont sûrement les conclusions auxquelles il a abouti grâce à ses expériences extrêmes, notamment son emprisonnement... D'autant que les héros de ce roman sont des espions, héros confrontés à des situations extrêmes aptes à faire révéler la nature humaine. Ou en mettant en scène des poltergeists (ces Hommes qui transforment leur force psychique hors du commun en énergie physique, par exemple en faisant bouger des meubles) dans L'énergie du désespoir. Ou encore à travers Sir Richard Mortimer (Le professeur Mortimer), cancérologue de réputation mondiale mais un peu déséquilibré, qui se révèle être le symétrique du docteur Moreau de Wells. L'esprit humain a des paradoxes, ses convictions aussi, et l'écologisme en est une qui n'a pas été épargnée par le sens aiguë de l'ironie de Pierre Boulle, qui a su faire ressortir ses paradoxes. Et ce qui ressort finalement de l'œuvre de Pierre Boulle, principalement dans sa partie "romans d'anticipation", est le côté dérisoire des aspirations utopiques de l'Homme. Jacques Goimard a mis en évidence le "renversement ironique" qui traverse la quasi-totalité de l'œuvre de Boulle, y voyant un trait de son humour anglais. Et il considère ce renversement, si rigoureux dans sa construction, comme propre à un "ingénieur devenu écrivain". Ce n'est du reste pas un hasard si Boulle s'est autant consacré aux nouvelles, puisque leur concision impose un traitement dynamique de l'intrigue, avec développement d'une "idée", qui sied bien au renversement ironique.
On trouve une forte tonalité anglaise dans l'œuvre de Pierre Boulle, due là encore à son passé. En voici quelques exemples :
Une autre caractéristique est la fréquence des hommages à Teilhard de Chardin.
Bibliographie sélective de Pierre Boulle :
Pour en savoir plus :