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Études de controverses


Principe général


Patrice Flichy, L'innovation technique, La Découverte, 1995, pp. 84-85 :
Quelques années plus tard [que le travail de Harry Collins en 1985], paraîtront un certain nombre de travaux d'historiens de la science sur différents cas de controverses scientifiques. Il s'agira de s'abstraire du jugement de l'histoire et d'analyser les débats sans préjuger de leur issue, de faire apparaître plausible et rationnelle la thèse qui en définitive a perdu. À l'origine de cette d"marche, on trouve le constat qu'un même fait scientifique peut être interprété de plusieurs façons. L'arbitrage entre ces différentes interprétations n'est pas apporté par la réalité observée mais par la résolution d'une controverse entre différentes thèses. Ces auteurs analysent l'affrontement entre ces thèses essentiellement comme un mécanisme social. La question de la vérité, l'une des questions fondamentales de l'épistémologie de la science, est donc évacuée au bénéfice d'une recherche qui cherche à analyser comment un consensus s'est progressivement établi dans la communauté scientifique.
La nouvelle école anglaise de sociologie et d'histoire des sciences qui s'est ainsi constituée s'intéresse aux controverses dans la mesure où celles-ci révèlent la flexibilité des interprétations scientifiques, mais, pour ces chercheurs, la résolution de ces conflits est expliquée en dernière instance par la société. Par le jeu des controverses qui mobilisent de nombreux éléments non scientifiques, la science est socialement construite.

Intérêts pour la sociologie des sciences


Pestre, Dominique, Pour une histoire sociale et culturelle des sciences. Nouvelles définitions, nouveaux objets, nouvelles pratiques, in 50 Annales. Histoire, Sciences Sociales, 3, 487--522 (1995), http://www.persee.fr/showArticle.do?urn=ahess_0395-2649_1995_num_50_3_279379 external link :
Toujours articulées sur des études détaillées, elles ont montré et démontré que les débats concrets qui se développent entre experts sur la frontière des savoirs suivent des trajectoires multiples, qu'ils ne sont jamais résolus par un argumentaire logiquement nécessaire et auquel personne ne pourrait échapper, que le "forum de justification" — lieu abstrait des idées dans lequel se déroulerait la confrontation logique et rationnelle des arguments et des preuves — est une rationnalisation a posteriori. Ces analyses ont par exemple montré que l'établissement du fait expérimental (j'ai "découvert" telle propriété de telle particule) et l'interprétation du résultat (ces propriétés sont celles énoncées par tel modèle) ne sont jamais séparables : dans tous les cas, faits, preuves et normes de la preuve sont définis dans le même mouvement. De même, le débat sur le résultat de l'expérience (c'est-à-dire que le "fait") et celui sur ce qu'est une expérience correctement menée (et qui implique l'expérimentateur et son instrumentations) sont un seul et même débat.

Méthodologie


Dominique Raynaud, Sociologie des controverses scientifiques, PUF, 2003, p. 50 :
Pour étudier le règlement des controverses selon le canon de la SSK, il convient de ne pas présupposer de différence entre le vrai et le faux. On doit postuler une symétrie parfaite entre les acteurs, et interpréter la clôture du débat comme le résultat d'asymétries cumulées, qui concernent tout autant les preuves scientifiques que le prestige ou les appuis politiques. Cette forme de constructivisme radical s'interdit de tenir compte de l'erreur ou de la vérité, car ce serait porter un jugement rétrospectif sur les faits scientifiques. Il n'existe pas de vérité en-soi mais seulement des énoncés plus ou moins consensuels. Une des tâches de la sociologie des sciences serait alors de décrire les étapes de construction du consensus sans porter de jugement sur les contenus.

Bruno Latour, Nous n'avons jamais été modernes, La Découverte coll. "Poche", 1997 (1e édition 1991), pp. 145-146 :
C'est que le principe de symétrie n'a pas seulement pour but d'établir l'égalité — celle-ci n'est que le moyen de régler la balance au point zéro — mais d'enregistrer les différences, c'est-à-dire, en fin de compte, les symétries, et de comprendre les moyens pratiques qui permettent aux collectifs de se dominer les uns les autres. Bien que semblables par la coproduction, tous les collectifs diffèrent par la taille. Au commencement du pesage, une centrale nucléaire, un trou dans la couche d'ozone, une carte du génome humain, un métro sur pneus, un réseau de satellites, un cluster de galaxies ne pèsent pas plus lourd qu'un feu de bois, que le ciel qui peut nous tomber sur la tête, qu'une généalogie, qu'une charrette, que des esprits visibles dans le ciel, ou qu'une cosmogonie. Dans tous les cas, ces quasi-objets tracent, par leurs trajectoires hésitantes, à la fois des formes de nature et des formes de sociétés. Mais à la fin du pesage, le premier lot dessine un tout autre collectif que le second. Ces différences-là doivent être également reconnues.

L'administration de la preuve


Ou comment les acteurs des controverses démontrent et convainquent de leurs résultats et expériences, leurs "preuves".

Harry Collins et Trevor Pinch (2001) [1993], Tout ce que vous devriez savoir sur la science, Éditions du Seuil, Points Sciences :
Le fossé qui sépare défenseurs et critiques, fossé creusé lorsqu'un des deux partis accuse l'autre de se comporter de manière "antiscientifique", est caractéristique des controverses scientifiques. Les détracteurs font avant tout appel à des résultats négatifs pour fonder leur rejet du phénomène controversé et tous les résultats positifs s'expliquent, selon eux, par l'incompétence, l'illusion ou même la fraude. Les défenseurs expliquent quant à eux les résultats négatifs par l'inaptitude à reproduire exactement les conditions de l'expérience qui a permis d'obtenir les résultats positifs. A elles seules, les expériences ne semblent pas suffire à régler la question. (p. 101)

Dahan Dalmedico, Amy, Deux positions de l'historien face aux sciences, in Critique, 443--452 (2002) :
les auteurs infèrent un principe méthodologique pour analyser l'administration de la preuve : c'est à partir des façons de faire (et plus accessoirement des dires) des récepteurs qu'il faudra juger de la force d'une preuve et non pas à partir des discours de ceux qui pensent avoir prouvé. (...)
Pour les auteurs (Michel Atten et Dominique Pestre) (...) : "Il n'est pas nécessaire que la preuve prenne une forme explicitement articulée et logiquement imparable pour qu'on se mette à utiliser les outils, les concepts et les idées qu'on met en œuvre. (...) C'est plutôt, parce que beaucoup réalisent qu'ils peuvent faire beaucoup de choses avec ces idées, techniques, savoir-faire et théories mobilisées par la preuve que la certitude devient inébranlable." (...)
Les arguments principaux qui scandent, à chaque étape, la progression de l'histoires sont les suivants : 1) la notion de jugement porté par un scientifique est la catégorie essentielle pour penser la preuve, et ce jugement se construit dans une interaction complexe où interviennent différentes logiques propres à la discipline de chacun, sa situation, ses références ; cette interaction pouvant rester totalement implicite ; 2) une preuve convainc plus ou moins, une expérience est plus ou moins "cruciale" ; la suspension méthodique du jugement est donc chose courante chez les scientifiques ; enfin 3) la véritable conviction se traduit par l'action.

Clôture des controverses


Pestre, Dominique, Pour une histoire sociale et culturelle des sciences. Nouvelles définitions, nouveaux objets, nouvelles pratiques, op. cit. :
Finalement, la dynamique des sciences ne se réduit pas à une dialectique controverses-consensus mais s'appuie surtout sur la circulation d'objets et de savoir-faire. C'est donc souvent l'existence d'une technique qui, parce qu'elle se répand et devient commune, permet l'homogénéisation d'une communauté. Parce qu'elle unifie les partiques d'un groupe, parce qu'elle permet à chacun de reproduire un même phénomène et de le formaliser, la controverse, qui impliquait initialement des outils différents conduisant à des résultats non reproductibles, se termine d'elle-même.

A propos des controverses socio-techniques


Callon, Michel, Pour une sociologie des controverses technologiques, in 3-4 Fundamenta Scientiae, 381-399 (1981) :
Dans une controverse l'important c'est ce qui est refoulé ou réduit au silence. Le sociologue doit se demander : quels sont les arguments illégitimes ? Qui est exclu ou empêché de s'exprimer ? Qui prétend être un porte-parole et au nom de qui ? Ces interdits et ces exclusions peuvent être explicités lorsque certains participants du forum constitutif interviennent pour maintenir ou rejeter certains acteurs dans le forum officieux, ils peuvent être implicites quand ils conduisent au silence des exclus. Mais comme le disent les psychanalystes, on n'échappe pas constamment au retour du refoulé. C'est alors que se dit ce qui avait été tu et qui permettait à la controverse technique d'être un lieu d'exclusion des acteurs et d'imposition des problèmes légitimes.

Comme nous l'avons souligné, un objet ne fonctionne que sous certaines conditions d'organisation de son environnement. Dans cette perspective une même interprétation sociologique peut être donnée pour l'échec ou pour le succès ( C'est le principe de symétrie énoncé par D. Bloor ). C'est parce qu'EDF ne réussit pas à construire et à stabiliser l'univers socio-économique nécessaire au fonctionnement de son véhicule électrique qu'elle échoue dans son entreprise "technique". Des forces nombreuses et puissantes (Renault par exemple) lui échappent et elle s'avère incapable de redéfinir les besoins, la demande, les orientations du système du travail et les problèmes de recherche ( S'il y a échec c'est parce que les forces d'EDF étaient trop faibles comme elles l'étaient pour les réalisateurs de Concorde qui eussent dû, pour réussir, contrôler non seulement des aciers, des gaz d'échappement et des turbulences, mais aussi le prix du kérozène, les mouvements des riverains des aéroports et la démocratisation des transports aériens. ).

Nous avons montré qu'avant de parler de technique, de social, de contrainte scientifique, d'intérêts économiques, de recherche fondamentale ou appliquée, le sociologue doit s'efforcer de comprendre comment ces catégories ont été localement construites et déconstruites. S'il plonge dans les contenus il doit d'abord se demander comment ont été éliminés certains acteurs et certains problèmes. S'il oublie ces précautions élémentaires le sociologue devient l'otage des acteurs et de l'histoire qu'ils fabriquent. Ainsi, analyser les controverses nucléaires et les mouvements sociaux qu'elles alimentent sans tenir compte des défaites et des succès qui ont défini les filières techniques et les ont séparées des revendications sociales, c'est accepter le terrain des acteurs les plus puissants. Dans le débat nucléaire la controverse arrive quand presque plus rien n'est négociable, si ce n'est le rythme de développement du nucléaire, les implantations ou le recours à d'autres filières concurrentes ; plus on avance et plus on s'engage dans une politique du tout ou rien, plus on se détermine en fonction des techniques existantes ( Seuls quelques problèmes locaux constituent encore des enjeux. La sûreté et les risques transgressent les limites acquises entre technique et social et obligent à renégocier des dispositifs en diluant les nécessités technologiques et en réintroduisant brutalement d'autres considérations : le coût, les intérêts (des dirigeants et des travailleurs), la réglementation... Mais là aussi les issues semblent bloquées. Les acteurs les plus forts sont tellement puissants qu'ils sont en mesure d'étouffer et de contrôler complètement la controverse c'est-à-dire de définir et d'imposer les coûts admissibles, les intérêts des travailleurs et les solutions techniques à adopter ).
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