2026
- Maurice Renard.
Le Péril bleu. 1910 (Bibliothèque Marabout, coll. « Science fiction »)
— Mon ami, poursuivit le duc d'Agnès, est un…
— Je suis sherlockiste, et rien de plus.
M. Le Tellier fut des yeux en point d'orgue.
— Plaît-il ?
Tiburce s'efforça d'atteindre le comble du flegme et de lorgner son interlocuteur bien en face.
— Je dis que je suis sherlockiste, répéta-t-il, mais alors, il devint si rouge que ses lèvres disparurent dans l'embrasement de tout son visage... Sherlockiste ou holmesien, si vous préférez ; comme on dit carliste ou garibaldien.
A cette minute. M. Garan figurait assez heureusement l'ironie, M. d'Agnès la contrariété, et M. Le Tellier l'incompréhension. Ce que voyant, Tiburce reprit :
— Enfin, monsieur, vous avez bien entendu parler de Sherlock Holmes ?
— Euh... Serait-ce un parent de cette Augusta Holmes qui faisait de la musique ?
— Nullement. Sherlock Holmes est un virtuose, mais un virtuose détective. C'est un policier de génie, dont Sir Arthur Conan Doyle a raconté les exploits fantaisistes...
— Eh ! monsieur, à l'heure où nous sommes, au diable les romans ! et foin de votre Shylock Hermes !
— Sherlock, rectifia Tiburce, Sherlock Holmes. Et il poursuivit sans trop s'émouvoir: — Eh bien, monsieur, moi, je suis l'émule vivant de ce héros imaginaire, et j'applique aux difficultés de la vie réelle sa méthode incomparable.
Le duc d'Agnès, s'apercevant que M. Le Tellier s'agaçait de plus en plus, hasarda timidement :
— J'affirme... en vérité... que Tiburce nous sera d'un grand secours.
Et Tiburce :
— Ecoutez-moi quelques instants. Si vous manquez de foi, c'est que vous ne comprenez pas. Laissez que je m'explique.
» Voyez-vous, monsieur, ma vocation s'est décidée à l'époque où je faisais ma philosophie — non pas un jour que je piochais quelqu'un de ces scolastiques dont je devais tant chérir les œuvres, mais un soir que je lisais le conte de Voltaire intitulé Zadig ou la Destinée. On y trouve, monsieur, certain morceau qui est comme le prototype de toutes les intrigues policières, où Zadig, quoique n'ayant jamais vu la chienne de la reine, n'en fait pas moins la description frappante au Premier eunuque, grâce aux vestiges qu'elle a laissés de son passage dans un petit bois.
» Cette lecture m'ouvrit les yeux, et je résolus de cultiver en moi les dispositions à la perspicacité, que je sentais impérieuses et riches — soit dit sans fausse modestie.
» A quelque temps de là, les contes d'Edgar Poe me tombèrent sous la main; je fus émerveillé par l'esprit sagace du policier Dupin. Enfin, ces dernières années, toute une littérature s'est mise à fleurir à la suite du Crime de la rue Morgue, de La Lettre volée, du Mystère de Marie Roget, et ma vocation se dessina de plus en plus. A vrai dire, Sherlock Holmes domine cette production comme Napoléon domine l'histoire de son temps, mais chacun de ces ouvrages a pourtant son importance et forme un bréviaire du chasseur d'inconnu. Leur ensemble renforcé de plusieurs traités de logique, compose la bibliothèque du détective amateur — et cette bibliothèque, monsieur, ne me quitte pas.
Tiburce, disant ces paroles, ouvrit une valise qu'il avait dissimulée sous la cloche de son macfarlane, et tira de ses profondeurs une kyrielle de volumes solidement reliés. Il les posa un par un sur le bureau, glissant côte à côte Aristote et Maurice Leblanc, Mark Twain et Stuart Mill, Hegel Gaston Leroux, Conan Doyle et Condillac - faisant voisiner Le Parfum de la dame en noir avec les trois premiers tomes du Spectateur et Les Aventures d'Arsène Lupin avec La Logique inductive et déductive.
— Voici mes maîtres, dit-il avec un geste pompeux. Mais n'allez pas croire que l'étude de ces livres soit mon labeur unique. Je bûche énormément, monsieur, et dans tous les genres, afin d'acquérir les connaissances universelles du grand Sherlock. Je ne laisse un manuel d'algèbre, de menuiserie, de médecine ou d'élevage, que pour courir à la salle d'escrime, au club de boxe, au gymnase ou bien au manège ; et mes vacances, je les emploie à faire de la logique appliquée : à passer des principes à la pratique, de la théorie au service en campagne. (pp. 60-62)
- Paul Morand.
Londres. 1933 (Plon)
Le secret, intact depuis 1880, percé à jour depuis l'année dernière, de Jack l'Eventreur qui était vraiment un Dr Jekyll, son enterrement simulé, les revenants du Quai des Exécutions, où le capitaine Kidd fut pendu, la lecture des anciennes enquêtes scandaleuses du Pall Mall Gazette sur la traite des blanches, le dilettantisme de l'assassinat en plein brouillard de MM. Burke et Hare, dans les Vies imaginaires de Schwob, les souvenirs des écoles criminelles de Dickens, où l'on enseigne à retourner une poche avec deux doigts, et l'essai de Villiers de l'Isle-Adam sur le sadisme anglais, dédié à Huysmans, ces récits mythiques de petites Londoniennes, vendues, violées ou crucifiées, qui venaient jusqu'à nous sous le manteau, du fond du dix-huitième siècle, en passant par Jean Lorrain et par Toulet, via les Goncourt, les Mémoires de Fanny Hill et les traités de flagellation de sir Thomas Buckle (par ailleurs célèbre historien de la civilisation), coloraient Londres, pour nous, de reflets de sang et d'acier... (p. 100-101)