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La notion de paradigme en science et la théorie de Thomas Kuhn


Voir aussi http://www.rr0.org/personne/KuhnThomasSamuel.html external link

La notion de paradigme


Quand en 1970 Margaret Masterman recense plus d'une vingtaine d'usage différents de la notion de paradigme, elle oblige Kuhn à un travail de définition qui sera inclus dans la seconde édition de son livre. Ce travail contient un nouveau concept, celui de "matrice disciplinaire" constitué par (d'après Terry Shinn et Pascal Ragouet, Controverses sur la science, Liber Raisons d'agir, 2005) :

Incommensurabilité des paradigmes


Bernard Ancori, "Controverses et consensus scientifiques et socio-techniques entre théorie des conventions et sémantique des mondes possibles", Séminaire IRIST, 24 octobre 2006 :
Introduit par T. S. Kuhn dès 1962 [Comme le rappelle L. Soler [2004b], le concept d'incommensurabilité fut introduit simultanément et de manière indépendante par T.S. Kuhn et P. Feyerabend [1962]. Mais en ce qui concerne ce concept, l'histoire des sciences a davantage retenu la figure du premier que celle du second.], date de la première édition de son ouvrage le plus connu et dont la seconde édition connaîtra un succès mondial (T. S. Kuhn [1972]), le concept d'incommensurabilité renvoie tout d'abord à l'absence de commune mesure entre deux théories du même objet : ni les contenus de ces théories (ontologies et significations respectives des êtres et des relations qui composent un paradigme) ni les normes de scientificité auxquelles elles répondent (objectifs, types de problèmes et de solutions, critères de la preuve, etc.) ne paraissent susceptibles d'être comparées dans le cadre d'un référentiel commun. Les nombreuses controverses portant sur ce concept qui semble menacer le réalisme scientifique, voire pencher vers le relativisme, incitent T. S. Kuhn, des années soixante jusqu'à sa mort, à le préciser et à le transformer. Il met notamment de plus en plus l'accent sur les différences de contenus théoriques (notamment, les changements de signification des termes qui interviennent dans les théories physiques) au détriment de celles qui portent sur les normes de scientificité.

Bruno Latour, L'Espoir de Pandore, La Découverte, coll. "Poche", 2007, p. 173 :
Dans le cas présent [de Pasteur et Pouchet], les deux associations n'ont quasi aucune intersection — excepté celles qui tiennent au dispositif expérimental imaginé par Pasteur et repris par Pouchet, jusqu'à ce qu'il ait reculé devant les exigences strictes de la commission de l'Académie. Si nous suivons en détail les deux réseaux, nous aboutirons à des définitions totalement différentes du collectif du dix-neuvième siècle. Autrement dit, l'incommensurabilité de leurs deux positions — une incommensurabilité qui semble si importante en matière de jugement moral aussi bien qu'épistémologique — est elle-même le produit de la lente différenciation de leurs deux agencements. Il est exact qu'à la fin — une fin toute locale et provisoire — les positions de Pasteur et de Pouchet auront été rendues incommensurables. Reconnaître les différences entre les deux réseaux ne pose aucun problème une fois que leur similarité fondamentale a été acceptée.

Trois états de fonctionnement de la science


Terry Shinn et Pascal Ragouet, Controverses sur la science, Liber Raisons d'agir, 2005 :
À partir de la notion de paradigme, Kuhn propose un modèle de l'évolution des sciences. Lorsqu'un paradigme donné domine, cela signifie qu'il existe parmi les membres de la communauté un consensus sur les questions à poser, les techniques d'investigation à mobiliser pour les traiter et sur les résultats attendus. C'est principalement sur cette toile d'attentes qu'une anomalie a quelques chances d'être repérée. La notion d'anomalie désigne un ensemble de phénomènes apparemment réfractaires à un traitement  scientifique qui serait guidé par les principes constitutifs du paradigme. Lorsqu'une anomalie émerge, les savants cherchent avant tout à la problématiser et à la traiter selon les règles paradigmatiques. Si l'anomalie résiste, les règles de la science normale s'affaiblissent et le paradigme dominant commence à être remis en cause. Une crise apparaît qui met fin à la période de science normale : les acteurs tentent alors de proposer de nouveaux principes susceptibles de permettre la résolution des problèmes. Les points de vue s'affrontent pendant une phase dite révolutionnaire qui s'achève lorsqu'un paradigme nouveau parvient à s'imposer. (pp. 59-60)

Limites et critiques


Jean-Marc Lévy-Leblond, "La chauve-souris et la chouette" in La pierre de touche : la science à l'épreuve (Gallimard coll. Folio essais), 1996 p. 273 :
Ces analyses [de Kuhn], si elles fournissent souvent une utile et pertinente description d'épisodes antérieurs (la révolution copernicienne, par exemple), sont finalement peu éclairantes pour la période contemporaine. C'est que "science normale" et "science révolutionnaire" ne peuvent éventuellement se distinguer que sous un regard rétrospectif, capable d'une appréciation informée a posteriori. Au sein de la science en marche, de complexes processus de refonte continue, et d'apparentes mais peut-être superficielles discontinuités, n'autorisent guère l'exercice d'un jugement critique fondé sur des catégories finalement trop générales pour prendre en compte l'extrême diversité de la notion même de science suivant le contexte historique. […] Ce point de vue a la vertu d'élargir le regard porté sur la science au-delà de ses limites trop apparentes et souvent fallacieuses, mais sa généralité même le rend plus descriptif qu'opératoire. Le déplacement de la philosophie des sciences vers leur histoire, si intéressant soit-il, reste trop souvent un aller simple, sans retour effectif vers une intervention philosophique active au cœur de la pratique scientifique actuelle.

Bernard Ancori, Analogie, évolution scientifique et réseaux complexes, in 1 Nouvelles perspectives en sciences sociales. Revue internationale de systémique complexe et d'études relationnelles, 1, 9-61 (2005), http://irist.u-strasbg.fr/media/Analogie.pdf external link :
On sait également qu'il revint à T. S. Kuhn [1972] de faire plus explicitement le lien entre dimension cognitive et dimension sociale de l'activité scientifique, notamment à travers son fameux concept de paradigme — et M. Callon et B. Latour purent ainsi s'écrier "Enfin Thomas Kuhn vint" (Callon, Michel & Latour, Bruno (ed.), La science telle qu'elle se fait. Anthologie de la sociologie des sciences de langue anglaise, La Découverte, Paris, 1991).

Terry Shinn et Pascal Ragouet rapportent dans Controverses sur la science (Raisons d'agir, 2005) que le travail de Merton est rapidement remarqué, eu égard à son approche descriptive et non normative et son présupposé que l'activité scientifique n'est pas aussi différente des autres activités sociales. Le livre suscite donc les passions et devient très rapidement l'objet de critiques, notamment pour la relative indécision de Kuhn "par rapport au degré de rupture caractérisant une révolution scientifique"  :
Si, dans le chapitre 7 de La Structure, il assimile la fin d'un paradigme à la constitution d'un nouveau secteur sur de nouveaux fondements et s'oppose à voir dans ce changement le prolongement et/ou l'adaptation du paradigme déchu, Kuhn est moins catégorique par la suite. Dans le chapitre 8, les révolutions simples sont présentées comme des "épisodes non cumulatifs de développement dans lesquels un paradigme plus ancien est remplacé en totalité ou en partie par un nouveau paradigme incompatible". Dans le chapitre 9, Kuhn précise bien qu'après une révolution, les changements dans les modalités de manipulation et de mesure ne sont pas des changements totaux : si changements il y a, c'est plutôt dans les rapports des instruments et de la conceptualisation avec les cadres paradigmatiques qu'ils se trouvent ou dans leurs résultats et, le plus souvent, dans les deux.

Ceci s'explique notamment parce que Kuhn ne prend pas en compte les hétérogénéités dans disciplines, qui fait qu'une révolution en physique quantique n'affecte pas la physique des fluides.

Notons aussi que, bien qu'il insiste lourdement sur son importance, Kuhn ne donne pas d'exemples sur la science normale et ne cite que des chercheurs éminents et "révolutionnaires" comme Lavoisier, Einstein, Planck ou Bohr...

Postérité


L'ambiguïté inhérente à l'œuvre de Thomas Kuhn (relatiste ? internaliste ?) explique aussi son succès et sa postérité à travers divers courants de la sociologie des sciences. C'est le cas du programme fort de David Bloor qui, selon Terry Shinn et Pascal Ragouet (Controverses sur la science, Raisons d'agir, 2005, p.66) retiendra de Kuhn :
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