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Etudes sociales des sciences et techniques


Introduction générale


Force est de reconnaître que l'histoire dite des sciences est un champ d'investigation longtemps réputé difficile d'accès à l'historien qui, par ailleurs, l'a longtemps dédaigné comme s'il ne relevait pas de sa compétence. Ce phénomène a souvent été explicité par la difficulté supposée des textes scientifiques qui aurait rebuté l'historien. Cet argument est difficilement tenable si l'on remarque que l'historien investit bien, sans complexe aucun, des domaines au moins aussi ardus que celui des sciences — comme par exemple les financements des grandes entreprises. Plus que la difficulté des écrits scientifiques, c'est l'accaparement ancien du domaine de l'histoire des sciences par les scientifiques eux-mêmes — des physiciens surtout — et par les philosophes, qui a sans doute longtemps tenu l'historien éloigné de l'histoire des sciences et ce, me semble-t-il, pour deux raisons. Premièrement, ces deux groupes ont postulé le caractère spécifique de la science, différent de celui des autres activités humaines. Notamment, la science, universelle par nature, ne serait pas soumise aux contraintes spatiales et temporelles que subissent les autres activités humaines. Ainsi toute analyse qui ne chercherait pas à comprendre cette nature universelle et intemporelle de la science, qui ne se définirait pas et ne justifierait pas à la fois cette "extra-territorialité", ne serait pas légitime. L'historien, dont l'atout principal est d'abord sa capacité à contextualiser dans le temps et l'espace les événements qu'il reconstruit et analyse, s'est donc retrouvé de facto exclu du domaine de l'histoire des sciences. Deuxièmement, bien que les analyses qu'ont pu proposer les scientifiques et les philosophes soient nombreuses et souvent contradictoires, elles ont largement contribué à former une image longtemps acceptée de ce que serait l'activité scientifique. On peut la décrire sommairement en reprenant les mots de Dominique Pestre : "Les sciences sont le plus souvent représentées comme des systèmes de propositions, des systèmes d'énoncés pouvant (ou devant) être falsifiés par la confrontation à l'expérience. Le plus souvent, la dimension abstraite est sur-valorisée. C'est en effet dans le théorique que se joue l'essentiel de la science, c'est là que l'imagination invente le monde — l'expérimentation restant toujours triviale, peu différente de la notion de test départageant des propositions théoriques rivales. On tient souvent aussi que les procédures qui caractérisent la science en propre peuvent être explicitées (on parle alors de "méthodes scientifiques"), un élément majeur étant la reproductibilité toujours possible des résultats expérimentaux. La science est enfin le Savoir par excellence, le moyen d'accès privilégié à la connaissance du monde. Transcendant la temps ordinaire des historiens, la catégorie de science est enfin peu problématique et peut être utilisée sans trop de risque à travers les âges". Cette image qui présente une science ancrée dans l'abstrait et le théorique a pour effet de donner à cette dernière un statut supérieur à celui des autres activités humaines. Sa relation au monde dans lequel elle se développe ne serait pas soumise aux mêmes contingences. Séparée du monde par une frontière infranchissable, érigée par ceux qui la pratiquent et par ceux qui prétendent la décrypter, la science n'est donc pas apparue comme relevant de leur ressort aux yeux de ceux qui, comme les historiens, cherchent justement à analyser le monde dans ses composantes politiques, économiques et sociales. Aux scientifiques et épistémologues la charge de comprendre la science, à tous les autres, sociologues, historiens, économistes et politologues celle de comprendre la monde "vulgaire" — pris dans le sens premier du terme. C'est ce "grand partage" pour reprendre une expression de la philosophe Isabelle Stengers qu'ont commencé à remettre en cause, il y a une trentaine d'années environ, des sociologiques britanniques puis dans la décennie suivante américains et français. Ces derniers, après avoir lu Wittgenstein, Foucault et surtout Kuhn, ont choisi d'étudier et de comprendre l'activité scientifique autrement. Ces sociologues, bientôt relayés par des historiens et des philosophes, ont développé de nouveaux moyens d'investigation. Les résultats de leur recherche les ont conduits à redéfinir radicalement l'activité scientifique.
Même si ces nouvelles approches sont nombreuses et variées, elles ont en commun le refus de considérer que le fait scientifique — produit de l'activité scientifique — est un phénomène qui va de soi — la proposition du vainqueur serait de fait la meilleure — et qui n'a de ce fait pas à être expliqué. Il est plutôt le résultat de la conjonction de différents facteurs, qui n'ont pas  forcément, a priori, de liens directs avec le fait considéré. Pour décrypter un fait scientifique, il faut donc arriver à rendre l'ensemble de ces facteurs et la manière dont ils se sont organisés pour engendrer le fait étudié. Pour ce faire, plusieurs moyens ont été élaborés.
Premièrement, la mise en œuvre de ce que l'on appelle le principe de symétrie est nécessaire. Il s'agit de considérer aussi bien la réussite que l'échec et ne pas privilégier une explication par rapport à une autre — celle du vainqueur. C'est-à-dire que toutes les interprétations, tous les points de vue — celles et ceux du vainqueur comme du perdant — doivent être pris en considération de manière neutre et non partisane et ce, sans anticipation sur l'événement que constitue par exemple l'adoption d'une théorie scientifique plutôt qu'une autre. Il s'agit de ne pas faire d'anachronismes. Ce principe de symétrie est à la base des études de controverse qui ont été le premier moyen d'expression de cette nouvelle sociologie et de cette nouvelle histoire des sciences. Elles ont permis de montrer que les faits scientifiques n'étaient pas universels a priori. Les sciences doivent plutôt être comprises comme des ensembles de pratiques qui varient géographiquement et temporellement. Ces études de controverses ont ainsi démontré qu'une "vérité scientifique", un "système de validation", n'est pas fixé "d'un coup" et "une fois pour toutes". Ils sont plutôt renégociés continuellement avant d'être imposés sous des formes qui peuvent varier et dans le temps et dans l'espace. Deuxièmement, il s'agit d'entrer dans le laboratoire pour voir comment au quotidien se construisent les faits scientifiques. Les sociologues ont dans cette perspective pratiqué l'interview ou investi les laboratoires à la manière des ethnologues. Leurs travaux ont permis de montrer que les sciences ne s'élaborent pas dans les théories mais plutôt dans la capacité à maîtriser et à développer des savoir-faire que l'on peut qualifier de "corporels" — pour reprendre un terme de Dominique Pestre. Dans cette perspective, l'histoire des instruments, des techniques de travail, des savoirs tacites et de leurs modes de transmission acquiert une place considérable. C'est par l'étude de ces objets plus que par celle des grandes théories que l'on arrive à reconstruire la vie quotidienne des laboratoires, les manières dont s'effectue au jour le jour le travail du scientifique, et dont sont adoptées dans un système de négociation permanent "les vérités scientifiques" et "leurs systèmes de validation". Troisièmement, ces études des scientifiques "en action" ont montré que ces derniers ne travaillaient pas seulement sur la nature mais aussi sur la société pour justement se donner les moyens de leur passion qui est de rendre intelligible cette nature. Ce double travail est constitutif de la science. L'un ne peut exister sans l'autre et chacun influence l'autre. Ainsi, il s'agit de ne pas étudier le scientifique seulement dans son laboratoire, mais aussi quand il sort de son laboratoire et de comprendre comment le travail qu'il réalise à l'intérieur influence celui qu'il réalise à l'extérieur et réciproquement. La science n'existe pas seule. Sa survie matérielle, mais aussi cognitive, est conditionnée par la construction constante de réseaux d'alliance efficaces qui dépassent largement le cadre du laboratoire et de l'humain. Le laboratoire, le scientifique, le fait scientifique pour continuer d'exister ont aussi besoin de trouver sans cesse des financements et des débouchés nouveaux, mais pas seulement.  Ils se doivent aussi d'incorporer continuellement de nouvelles compétences et de nouveaux savoir-faire et d'exister au-delà du laboratoire, au-delà du cercle restreint des scientifiques. Rendre la science qu'ils produisent indispensable à de nombreux acteurs très différents les uns des autres pour assurer les moyens de leur existence, voilà un aspect du travail des scientifiques que mettent en avant les travaux de nombreux sociologues, historiens et philosophes qui ont choisi de s'intéresser à la science telle qu'elle se fait — par opposition à la science faite.
L'ensemble des résultats des travaux des études sociales sur les sciences, et de ceux qui s'en inspire sans pour autant en retenir tous les aspects, a pour conséquence la formation d'une image de la science très différente de celle proposée par les épistémologues et les scientifiques qui ont décrit leur activité :

Axes théoriques des deux principaux courants actuels de la sociologie des sciences


Pour situer notre approche, rappelons brièvement les principaux axes théoriques des deux principaux courants actuels de la sociologie des sciences. Le premier courant, présenté aujourd’hui comme dominant (Callon, 1995 ; Jasanoff, 1995) est celui de la sociologie des réseaux sociotechniques. À l’analyse de la « science déjà faite », cette approche privilégie l’analyse de la « science en train de se faire » (Latour, 1989 ; Callon, 1989). Par cette formule, elle cherche à construire un récit moins lisse, où l’activité scientifique résulte d’un processus de construction aussi bien social que technique, où les scientifiques sont plongés dans des controverses, où ils fonctionnent en collectif et doivent composer avec des instruments et des objets techniques qui échappent aux scripts imaginés par leurs concepteurs et dont les variations redessinent, à leur tour, de nouvelles connexions. À la froideur de la science déjà là, ces sociologues substituent un processus incertain et chaotique fait d’allers et retours permanents, où la diffusion de telle ou telle théorie dépend moins de ses qualités intrinsèques que des capacités des scientifiques à opérer des traductions pour enrôler des alliés, et, ce faisant, à étendre leurs réseaux et à clore les controverses (Latour, 1989). Cette approche a suscité une vague de travaux plus attentifs au déploiement de l’activité scientifique et technique, mais l’insistance portée à la description fine et systématique du déploiement des réseaux sociotechniques s’effectue, selon nous, au détriment d’une analyse contingente et historique des formes d’action collective où s’exerce l’activité des scientifiques. Comme le remarque Nicolas Dodier (Dodier, 1997), la théorie des réseaux sociotechniques consière qu’il n’est nul besoin, pour expliquer les interactions sociales, de recourir à la notion de société ou d’ordre social ; il suffit, pour cela, de suivre le déploiement des réseaux opéré autour des objets techniques ou scientifiques. Cette posture théorique évite la collection d’études de cas grâce à une standardisation poussée d’un langage à visée descriptive. Mais cette standardisation a sa contrepartie : les spécificités sociohistoriques de chaque récit tendent alors à être gommées au profit de la mise en exergue des notions universelles de la description (traduction, intéressement, enrôlement, inscription). Plus fondamentalement, on peut s’interroger sur la place de ce langage au sein d’une théorie plus large de l’action collective (Hatchuel, 2001a), notamment sur la manière dont il rend compte des modes de connaître, d’apprendre ou de juger des acteurs.
À côté de cette première approche, un deuxième courant (Gibbons et al., 1994 ; Nowotny et al., 2001) vise à caractériser les rapports entre la recherche scientifique et la société. Ces travaux distinguent deux modèles de dynamique de la science :
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