]> EnroWiki : SciencePublic

EnroWiki : SciencePublic

HomePage :: BiblioManage :: RecentChanges :: RecentlyCommented :: UserSettings :: You are ec2-54-167-194-4.compute-1.amazonaws.com

Relation entre science et public


Publicisation de la science


cf. article dédié CommunicationVulgarisationSciences

Modèles de démocratie scientifique

La théorie du deficit model of science considère qu'un public ignorant des choses de la science est un public manque de confiance envers les avancées de la science et technologie. Par conséquent, diffuser et communiquer les faits et méthodes de la science ne peut qu'augmenter cette confiance en la science.

Toutefois, se contenter d’actions éducatives reviendrait à rester cantonnés dans un mode de communication simpliste inspiré de ce que le sociologue Michel Callon nomme le « modèle de l’instruction publique » (, Des différentes formes de démocratie technique, in 9 Annales des Mines, 63--73 (1998), http://cognition.ens.fr/traces/articles/callon_difficile.pdf external link)  ou « modèle de la guerre froide » (, Plaidoyer en faveur du réchauffement des relations entre science et société : de l’importance des groupes concernés, in 280/281 L'Actualité chimique (2004)). Dans ce modèle, en effet, la tâche prioritaire et principale est l’éducation d’un public atteint d’illettrisme scientifique : « Le modèle de l'instruction publique repose sur l'irréductible opposition entre connaissances scientifiques et croyances populaires. Aucune discussion n'est possible avant que les superstitions, ces supposés poisons de la démocratie, n'aient été éradiquées :  l'ouverture du débat politique est tout entière suspendue aux résultats du contrôle préalable des connaissances ». Or comme nous l’avons montré plus haut, le débat se situant davantage au niveau des peurs et des valeurs que des connaissances, l’approche strictement éducative ne peut que s’avérer très insuffisante. Pour regagner la confiance des citoyens et assouplir les discussions polémiques, seule une certaine forme de démocratie technique semble aujourd’hui avoir quelque chance de succès. Michel Callon parle alors d’un « modèle du débat public » (, Des différentes formes de démocratie technique, op. cit.) : « Dans ce modèle, la lumière ne vient pas d'une science rayonnante et sûre d'elle-même; elle naît de la confrontation des points de vue, de savoirs et de jugements qui, séparés et  distincts les uns des autres, s'enrichissent mutuellement. Les acteurs, au lieu de se voir imposer des comportements et une identité dans lesquels, éventuellement, ils ne se reconnaissent pas, sont en position de les négocier ». (Eastes, Richard-Emmanuel, Attention : chimique ! Plaidoyer pour une autocritique de la communication de la chimie, 2006, http://1001sciences.hautetfort.com/files/Eastes.pdf external link p.6)

Pertinence historique


Bonneuil, Christophe, Les transformations des rapports entre sciences et société en France depuis la Seconde Guerre mondiale : un essai de synthèse, Actes du colloque Sciences, médias et société, Lyon, 15-40, 2004, http://sciences-medias.ens-lsh.fr/article.php3?id_article=56 external link :
Enfin, [dans les années 1980] le paradigme de la lutte contre l’antiscience par la culture scientifique s’appuyait sur une analyse erronée en ce qu’il situait la source des résistances au « progrès » dans un déficit de connaissances plutôt que dans un désir de participation. Ce modèle du déficit est invalidé par bien des travaux de sciences sociales, qu’ils portent sur les perceptions publiques de la science ou sur les « nouveaux mouvements sociaux ». Ces études montrent en effet que, contrairement à l’âge des IIIe et IVe République, où c’étaient les groupes sociaux déclinants - notables, catholiques, petits commerçants et ruraux - qui contestaient la modernisation et le pouvoir de la science (Rasmussen 1996), ce sont, depuis les années 1960, les catégories socioprofessionnelles moyennes et favorisées, à fort capital scolaire, qui mettent le plus la science à distance critique (Cheveigné 2000). Alain Touraine parlait d’une « critique progressiste du progrès » pour décrire ce phénomène (Touraine et al. 1980). Des études sociologiques plus qualitatives sur focus groups montrent en outre que les réticences vis-à-vis des institutions technoscientifiques qui organisent nos vies et nos risques sont moins liées à des positionnements - ou déficits - de savoir qu’à une appréciation du comportement passé de ces institutions, bref à un savoir protosociologique des modes de régulation publique de l’innovation (Marris et al. 2001). Mais ce mode de relation pédagogique à la société - Michel Callon (, Des différentes formes de démocratie technique, op. cit.) parle de « modèle de l’Instruction publique » - ne sera pas invalidé seulement par l’analyse sociologique ; il le sera aussi, au cours de notre quatrième période, par le choc des crises sanitaires et par l’affirmation des associations comme porteuses de savoirs et d’expertise.

Cadre philosophique


Jürgen Habermas, "Scientificisation de la politique et opinion publique" in La Technique et la science comme "idéologie", Gallimard coll. "Tel", 1973 (édition originale en allemand, 1968) :
Une volonté politique disposant des ressources que fournit la science ne peut être éclairée qu'à partir de l'horizon d'un dialogue entre les citoyens eux-mêmes et c'est à eux que doivent retourner les lumières qui sont acquises, si l'on s'en tient aux exigences mêmes d'une discussion proprement rationnelle. Les conseillers eux-mêmes, qui voudraient savoir quelle est la volonté exprimée par les instances politiques, ne peuvent se soustraire à l'obligation herméneutique de s'en remettre à la conception historiquement déterminée qu'un groupe social se fait de lui-même, c'est-à-dire en dernière instance au dialogue qu'ont entre eux leurs concitoyens. (…) Le processus de scientificisation de la politique — c'est-à-dire, notamment, l'intégration du savoir technique au sein de la conception que la collectivité se fait d'elle-même dans une situation donnée et qui fait l'objet d'une explicitation herméneutique — ne pourrait se réaliser que si certaines garanties étaient données dans des conditions telles que soit assuré un dialogue entre science et politique exempt de domination, ouvert à tous et dont ne soit pas exclu le public des citoyens : à savoir, que la volonté politique se soit procuré toutes les lumières qu'elle désire effectivement avoir, et qu'en même temps cette volonté effective soit aussi profondément éclairée qu'il est possible dans le cadre des circonstances données, voulues et réalisables. (pp. 121-123)

Science et opinion publique


Selon Durkheim, science et opinion sont plus liés qu'on ne le croit dans l'esprit du public (Émile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse external link :

L'opinion, chose sociale au premier chef, est donc une source d'autorité et l'on peut même se demander si toute autorité n'est pas fille de l'opinion. On objectera que la science est souvent l'antagoniste de l'opinion dont elle combat et rectifie les erreurs, Mais elle ne peut réussir dans cette tâche que si elle a une suffisante autorité et elle ne peut tenir cette autorité que de l'opinion elle-même. Qu'un peuple n'ait pas foi dans la science, et toutes les démonstrations scientifiques seront sans influence sur les esprits. Même aujourd'hui, qu'il arrive à la science de résister à un courant très fort de l'opinion publique, et elle risquera d'y laisser son crédit. (...)
Inversement, il s'en faut que les concepts, même quand ils sont construits suivant toutes les règles de la science, tirent uniquement leur autorité de leur valeur objective. Il ne suffit pas qu'ils soient vrais pour être crus. S'ils ne sont pas en harmonie avec les autres croyances, les autres opinions, en un mot avec l'ensemble des représentations collectives, ils seront niés ; les esprits leur seront fermés ; ils seront, par suite, comme s'ils n'étaient pas. Si, aujourd'hui, il suffit en général qu'ils portent l'estampille de la science pour rencontrer une sorte de crédit privilégié, c'est que nous avons foi dans la science. Mais cette foi ne diffère pas essentiellement de la foi religieuse. La valeur que nous attribuons à la science dépend en somme de l'idée que nous nous faisons collectivement de sa nature et de son rôle dans la vie; c'est dire qu'elle exprime un état d'opinion. C'est qu'en effet, tout dans la vie sociale, la science elle-même, repose sur l'opinion. Sans doute, on peut prendre l'opinion comme objet d'étude et en faire la science ; c'est en cela que consiste principalement la sociologie. Mais la science de l'opinion ne fait pas l'opinion; elle ne peut que l'éclairer, la rendre plus consciente de soi. Par là, il est vrai, elle peut l'amener à changer ; mais la science continue à dépendre de l'opinion au moment où elle paraît lui faire la loi ; car, comme nous l'avons montré, c'est de l'opinion qu'elle tient la force nécessaire pour agir sur l'opinion.

Enquêtes d'opinion, Eurobaromètres...


Joëlle Le Marec, "Le public dans l'enquête, au musée, et face à la recherche" dans La publicisation de la science (Presses universitaires de Grenoble, 2005) :
Le résultat de ces enquêtes, aussi convaincants soient-ils, sont malheureusement souvent réinterprétés dans le milieu de la recherche comme corroborant le "déficit model" : les raisons pour lesquelles les publics sont confiants, et celles pour lesquelles ils sont méfiants sont également mauvaises, puisqu'elles peuvent être toutes deux attribuées à l'ignorance. Les publics adhéreraient à la science naïvement, au nom d'un respect pour une conception de la recherche et du savoir désormais dépassée, depuis la mise en cause radicale de l'épistémologie classique, et la montée d'une vision sociologique de la recherche. De même, ils se méfieraient parce qu'ils auraient peur, et ils auraient peur par ignorance. (...)
Il existe certes une corrélation entre le degré de méfiance envers la science, et la catégorie socioprofessionnelle, et cette corrélation a peut-être contribué à renforcer le cadre d'interprétation issu du "déficit model", selon lequel ce sont les représentants des catégories les moins diplômées qui sont nécessairement les plus méfiants à l'égard du développement scientifiques et techniques. Mais Daniel Boy (1999) a souligné l'évolution très significative de cette corrélation : actuellement, les plus diplômés partagent avec les autres une méfiance vis-à-vis des retombées du développement scientifique et technique, ce qui met en cause le stéréotype de la relation de causalité entre la méfiance (associée aux fameuses peurs irrationnelles) et le degré d'ignorance. (p. 87)

Les sociologues tels que Suzanne de Cheveigné et Daniel Boy le répètent inlassablement : quelles que soient les inquiétudes qui portent sur les résultats de la science, ils n'ont jamais observé dans les enquêtes de fléchissement des attitudes de soutien de principes à la recherche scientifique. Depuis plus de 20 ans, plus de 70% du public interrogé dans les enquêtes d'opinion régulière estime qu'il est souhaitable que la part de l'État consacrée à la recherche augmente. Ce qui change, c'est l'érosion du sentiment que les retombées de la recherche apportent du bien. les enquêtés distinguent l'activité de recherche scientifique et les retombées de cette activité de recherche sur la société. Ils soutiennent la première mais c'est un désir de contrôle accru des secondes qui est exprimé. (...)
Les enquêtes sur les pratiques de publics des expositions de science révèlent de façon continue une confiance dans l'institution de culture scientifique et technique qui ne remet jamais en cause le stéréotype du déni d'intérêt pour les savoirs. (...)
C'est cette confiance qui nous paraît être le plus saillant des phénomènes révélés par les enquêtes sur le rapport à la science, le plus significatif au plan politique, le plus rassurant mais aussi inquiétant dans la mesure où cette confiance est massivement sous-estimée. Paradoxalement, c'est même l'attribution chronique de méfiance au public qui justifie des tendances telles que la délégation croissante, par les institutions scientifique et culturelles, à des professionnels de la communication supposée aider à convaincre et séduire. Il y a, à terme, le risque d'un malentendu total sur la nature du contrat implicite qui lie la recherche et le public. (pp. 94-95)
There is no comment on this page. [Display comments/form]