La science, la cité

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Le chercheur fait des expériences et résout des équations ?

Voici un dernier extrait du livre collectif Les scientifiques jouent-ils aux dés ? (Éditions du Cavalier Bleu) auquel j'ai participé (version de l'auteur, différente de la version finalement publiée). Je profite de sa publication pour vous inviter nombreux à une discussion qui aura lieu le jeudi 12 janvier 2012 à la librairie Mollat (Bordeaux), en compagnie de Bastien Lelu (co-directeur de l’ouvrage), Édouard Kleinpeter (co-auteur) et votre serviteur ! La rencontre sera animée par Olivier Laügt (directeur de l'Institut des sciences de l’information et de la communication et du Master Médiation des Sciences à Bordeaux 3).

Les chercheurs ne sont pas tous en sciences dures

Quand on demande à des enfants de dessiner un chercheur, ils pensent généralement à la blouse blanche, au tableau rempli d'équations et aux éprouvettes. Dans leur tête, le chercheur est donc bien celui qui fait des expériences et des résout des équations. Mais cette idée se retrouve plus largement au sein du grand public, entretenue par des figures comme le professeur Tournesol qui n'hésite jamais à expérimenter et à bricoler, seul dans l’atelier qui lui sert de laboratoire. Pourtant, les albums de Tintin regorgent d'autres figures de savants comme l’archéologue Philémon Siclone dans ''Les cigares du pharaon'' ou le sigillographe (historien spécialiste des sceaux) Nestor Halambique dans ''Le sceptre d’Ottokar''. Ceux-là incarnent un autre visage de la science, plus discret car peut-être moins photogénique : les sciences humaines et sociales auxquelles se rattachent l'archéologie ou l’histoire mais aussi la géographie, la sociologie, la communication, l'anthropologie, les sciences politiques, la linguistique…

En France, un quart des chercheurs du secteur public appartenait en 2005 aux sciences humaines et sociales. La balance ne penche donc pas en faveur de ces disciplines qui n'ont souvent ni blouse ni tableau et on peut comprendre que l'image la plus répandue soit celle du laboratoire expérimental. Pourtant, deux tiers des étudiants de l'enseignement supérieur sont inscrits en sciences humaines et sociales, contre un tiers qui étudie en sciences de la matière et de la vie. C'est sans doute que le terrain d'étude des premières — qu'il s'agisse de notre société, de notre économie ou de nos institutions — offre plus de débouchés professionnels, et nous interdit donc de les oublier !

Les chercheurs lisent et écrivent surtout

Que les chercheurs fassent des expérimentations ou pas, des calculs ou pas, il y a forcément une activité à laquelle ils doivent se livrer : écrire pour rendre- compte de leur travail et partager leurs résultats avec la communauté, lire ce que leurs collègues ont fait. Comme le souligne le sociologue Michel Callon : "Les chercheurs sont des lecteurs et des écrivains particulièrement attentifs et productifs. Retirez-leur cette littérature dont ils se nourrissent et ils se retrouvent désemparés, ne sachant plus ce qui vaut la peine d'être approfondi." Des chiffres aident à comprendre l'importance de cette activité, cantonnée à des publications spécialisées (revues académiques, brevets…) : les astronomes et astrophysiciens lisent en moyenne plus de 220 articles par an et y passent plus de 140 heures. Les chimistes font plus forts avec 270 articles lus par an en moyenne, auxquels ils consacrent près de 200 heures. En sciences humaines et sociales où la lecture est au cœur du travail d'analyse, de synthèse et de production des connaissances, les chercheurs y passeraient en moyenne 65% de leur temps !

L'écriture en recherche a un autre rôle très important, moins scientifique qu'administratif : les laboratoires doivent fréquemment justifier l'intérêt de tel ou tel projet de recherche, demander des financements ou des soutiens en présentant leurs ambitions… En 1864, Louis Pasteur écrivait déjà au Ministre de l'instruction publique pour lui demander des subventions. En quelques paragraphes, il arrive à faire passer l'intérêt du Ministre de la grandeur de la France aux travaux sur la fermentation du vin, en montrant comment les deux sont liés. Faisant état de la nécessité d'aller étudier en Arbois les cuves de vin, il réclame alors la coquette somme de 2500 francs en sous-entendant que sa demande sera renouvelée "les années suivantes". Ces productions écrites participent de l'élaboration d'un programme de recherche, même si elles pèsent souvent comme une tâche ingrate et inutile. Aux États-Unis, les chercheurs déclarent passer 42% de leur temps à des tâches administratives, qui vont du remplissage de formulaires à la participation aux réunions !

Enfin il ne faudrait pas oublier les écrits préparatoires dans le cahier de laboratoire : les chercheurs y notent en temps réel leur travail, y compris toutes les expérimentations ou les hypothèses qui s'avèreront stériles. On estime que de toute cette cuisine, seulement 5% sera rendu public lors du passage à la communication formelle.

Bien que tout ceci constitue la réalité du travail scientifique, ce n'est pas forcément ce que les chercheurs eux-mêmes viennent y chercher et ce qu'ils veulent en retenir. Dans une enquête menée en 1995 auprès de chercheurs de toutes disciplines, une large majorité des sondés ont répondu qu'ils n'aimaient pas écrire. Et ils ont admis à plus de 90% n'avoir pas été suffisamment formés pour devenir des spécialistes de l'écriture scientifique et que leurs étudiants ne sont pas mieux préparés. Nous sommes donc face à un paradoxe intéressant.

Les chercheurs ne sont pas tous semblables

Au-delà des différences entre disciplines, il existe aussi des différences entre chercheurs. Il faut s'imaginer le monde de la recherche comme une galerie de personnages aussi divers que les passants que l'on peut croiser dans la rue. Dans son livre Petit point, le prix Nobel de physique Pierre-Gilles de Gennes propose justement un bestiaire de "cas un peu subtils, où le positif et le négatif se mêlent intimement — le vrai tissu de la science".

Quelques portraits-types de scientifiques signés Pierre-Gilles de Gennes

Lanterne est un administrateur de la recherche né : peu importe qu'il n'ait pas "une vision très profonde des besoins réels du secteur (…) il sait lire les textes de Bruxelles, se mouler dans les organigrammes". Leduc est une coqueluche des médias et "dans la chaleur communicative des projecteurs", il sort parfois de son domaine d'expertise et "commet de graves impairs". Pluvieux "fut un rénovateur inspiré, donnant de la verdeur à une science un peu vieillotte" ; mais il s'est laissé glisser dans une administration d'où il est sorti fatigué. Après avoir défriché un domaine et créé une école de pensée, Vladimir se prend pour un prophète et entraîne "nombre de jeunes dans des programmes brumeux" visant à "comprendre la nature profonde de la vie". Ancre “s’est glissé dans l’une des multiples commissions qui examinent les recherches des autres” et même quand son expertise atteint des limites, “il s’érige en arbitre des élégances”.

En général, cette spécialisation dépend de l'âge et du profil des chercheurs. Un jeune chercheur en thèse met la main à la pâte et produit les résultats qui font avancer le laboratoire. Le chercheur plus âgé gagne en autonomie et se mêle de stratégie de recherche, en concevant ses propres projets et en évaluant ceux de ses confrères. Enfin, les chercheurs seniors décident de l’utilisation des fonds du laboratoire, participent à des commissions et représentent le laboratoire à l’extérieur pour lui donner du crédit et de la visibilité. Une chose est sûre : malgré l'importance de l'écriture et de la lecture, le silence ne règne pas dans les laboratoires. La recherche scientifique c'est aussi beaucoup de discussions animées qui viennent enrichir ces écrits ! Les discussions de couloir, même si elles tendent à être complétées par des échanges de courriel, sont primordiales pour poser une question, soumettre une hypothèse, partager un moment fort… Finalement, le travail de chercheur ressemble beaucoup au travail de bureau !

Bibliographie

  • Michel Callon (1989), "Introduction", in Michel Callon (dir.), La Science et ses réseaux. Genèse et circulation des faits scientifiques, Paris : La Découverte, coll. "Textes à l'appui"
  • Pierre-Gilles de Gennes (2002), Petit point, Paris : Le Pommier
  • Ken Hyland et Françoise Salager-Meyer (2008), "Scientific writing", Annual Review of Information Science and Technology, vol. 42, pp. 297–338
  • Sam Kean (2006), "Scientists spend nearly half their time on administrative tasks, survey finds”, The Chronicle of Higher Education, 7 juillet
  • Observatoire des sciences et des techniques (2009), Indicateurs de sciences et de technologies. Édition 2008, Paris : Economica
  • Marie-Claude Roland (2009), "Quality and integrity in scientific writing: prerequisites for quality in science communication", Journal of Science Communication, vol. 8, n° 2
  • Carol Tenopir, Donald W. King, Peter Boyce, Matt Grayson, Keri-Lynn Paulson (2005), "Relying on electronic journals: Reading patterns of astronomers", Journal of the American Society for Information Science and Technology, vol. 56, n° 8, pp. 786–802
  • Odile Welfelé (1998), “Organiser le désordre : usages du cahier de laboratoire en physique contemporaine”, Alliage, n° 37-38, pp. 25–41

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L'éthique, affaire de tous les chercheurs

À l'aimable invitation de Thomas alias @valerossi, je devais intervenir hier avec Mélodie à la journée des doctorants en informatique du Labri pour une table-ronde consacrée à l'éthique, la déontologie et la morale dans la recherche. Une laryngite et une nuit blanche m'ayant joué un sale tour, j'ai malheureusement dû déclarer forfait. Voici la substance de mon intervention, avec quelques tuyaux fournis par les informaticiens David Monniaux et Nicolas Holzschuch que je remercie. Je vous invite également à lire l'autre intervention de Mélodie.

Une mauvaise habitude : créer des comités d'éthique

En général quand on parle d'éthique, c'est en l'accolant au terme "comité" : l'éthique, c'est ce dont s'occupe un comité d'éthique. Et comme il fait ça très bien, on est bien content de pouvoir se reposer sur lui. C'est une tradition américaine, qui fait florès à Bruxelles (Commission européenne) et en France.

Dernier avatar de cette manie : fin 2009, deux rapports du comité d'éthique du CNRS et d'une commission de l'Inria recommandaient la création d'un comité d'éthique sur la recherche dans les sciences et technologies du numérique, de composition pluridisciplinaire.

Dans le même ordre d'idée, le Ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche en 2008 a confié au "chargé des relations science-société" du CNRS une mission sur l'intégrité scientifique. Pourquoi est-ce choquant ? Parce qu'associer l'intégrité scientifique, qui concerne chaque chercheur dans son travail le plus fondamental, à l'interface science-société conduit à penser que c'est la société "impure" qui salit les pratiques sinon irréprochables des chercheurs.

Pourquoi c'est dangereux ?

Revenons quelques instants sur le plus connu des comités d'éthique, le Comité consultatif national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE), est aussi l'un des tout premiers et date de février 1983. Il s'est imposé comme lieu de la réflexion nécessaire sur les progrès scientifiques en biologie. Cette réflexion se traduisait d'abord par des avis ("voici ce que nous pensons"), puis après 1994 par des recommandations ("voici ce qu'il conviendrait de faire"), conduisant tout droit à des décisions du parlement. Dépourvus de toute légitimité démocratique, les comités d'éthique ont ainsi tendance à supplanter le législateur.

Au niveau communautaire, la Commission a mis en place son premier organe consultatif d'éthique en 1991, pour rassurer les investisseurs en biotech et garder le contrôle du débat.

Pour ces raisons et d'autres, l'éthique ne doit pas être confisquée par quelques "sages" situés au-dessus de la mêlée.

L'éthique, affaire de tous

Pour reprendre ce que disait Lucas Bento [doctorant en droit et intervenant à la table-ronde], la liberté et à l’indépendance du chercheur qui sont autant mis en avant doivent avoir quelques contreparties. Il me semble que le sens de responsabilité en fait partie. Non pas pour "arrêter tout" (quoique…) mais pour prendre de la distance, recentrer les questions ou corriger les réponses.

L'histoire des sciences nous offre quelques exemples parlants :

  • dans les années 1950, les biologistes William Russell et Rex Burch formulent la règle des "3R" pour humaniser l'expérimentation animale : replace - reduce - refine
  • dans les années 1950, Norbert Wiener pressent l’importance des bouleversements sociaux induits par les développements de l’automatique théorique et de ses applications. Il pose alors les fondements de ce qu’il appelle la cybernétique du second ordre, qui étudie la dynamique de systèmes constitués eux-mêmes de systèmes cybernétiques, comme l’est la société.
  • en 1975, Paul Berg (futur prix Nobel) prend soudain conscience des risques du génie génétique et propose par une lettre à ses collègues biologistes de stopper les recherches. Quelques mois plus tard, il organise la conférence d'Asilomar pour réfléchir collectivement à une mitigation des risques, ce qui permit de lever le moratoire. (Au passage, le fait que de nombreux pionniers de la biologie moléculaire étaient d'anciens physiciens ayant participé au projet Manhattan, n'a pas été étranger à cette décision)

Dans son plan stratégique 2008-2012, l'Inria s'était donné pour objectif d'analyser le besoin et de trouver des solutions pour accompagner ses chercheurs confrontés à des questions éthiques. Puis en 2010, il a reconnu que toutes ses équipes de recherche peuvent "être confrontées à des questions éthiques" (source).

L'éthique en pratique dans les sciences et technologies du numérique

Voici les enjeux les plus sensibles en termes d'éthique selon le rapport du Comité d'éthique du CNRS :

  • protection de la vie privée (intrusion, traçabilité, cryptage et confidentialité, conservation des données, gestion des informations personnelles)
  • impact sur l'homme (nouvelles médecines, homme augmenté, manipulations mentales, addictions, saturation cognitive et nouveaux modes de pensée, informatique émotionnelle)
  • droits des robots (le robot comme une personne)
  • risques sanitaires (antennes relais), technologiques (défaillance des appareils) ou environnementaux (déchets électroniques)
  • formation et travail (accès au savoir, télétravail, harcèlement numérique…)
  • échanges économiques (droits de propriété, monnaies et modèles économiques, pratiques commerciales)
  • vie collective (fonctionnement démocratique et e-gouvernement, souveraineté et cyberterrorisme, communautés, gouvernance des réseaux, confiance et défiance)
  • information et connaissances (qualité des informations, mise à disposition d'informations, gestion de la connaissance)

Un comité d'éthique 2.0

Le comité d'éthique que j'appelle de mes vœux c'est celui qui ne se substitue pas à la parole des chercheurs mais qui les sensibilise et forme les chercheurs aux enjeux éthiques, qui soutien des projets de recherche ELSA ("Ethical, legal and social aspects")…

Pour conclure, j'aimerais vous lire un extrait de l'ouvrage collectif Les scientifiques jouent-ils aux dés ?, auquel j'ai participé : "la conscience éthique, tout comme la prise en compte des contraintes externes dans la détermination des champs de recherche, montre simplement que la science ne constitue pas une activité déconnectée du tissu économique et social de son époque. Le mythe du savant enfermé dans sa tour d'ivoire est définitivement révolu".

Je compte sur vous pour le démontrer au quotidien !

Ressources pour exercer sa vigilance

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Des neutrinos et des twittos

Un twitto, c'est un utilisateur de Twitter. Voici un échantillon de la réception par cette communauté de l'annonce de neutrinos supraluminiques.

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Réouverture du National Museum of Scotland

Après 3 ans de travaux ayant coûtée la bagatelle de 47 millions de livres, l'aile est du National Museum of Scotland à Edimbourg vient de rouvrir ce week-end. L'attente était à son comble et la campagne de promotion tournée autour du slogan "Discover the bigger picture" avait joliment entretenu le suspense.

  

Sur son blog, l'équipe du musée explique ce que recouvre cette idée conçue avec l'agence de communication Frame à Glasgow :

Discover the Bigger Picture is about encouraging you to look deeper into things. To find out more. We’re inviting you on a journey. We want you to uncover the surprising and inspiring connections behind each and every story. We want you to be curious. We want to make you question things. We want to inspire you. We want you to discover the bigger picture at the National Museum of Scotland.

"Découvrir la vision d'ensemble" c'est encourager à voir au fond des choses. En savoir plus. Nous vous invitons à un voyage. Nous voulons que vous découvriez par vous-même les connections surprenantes et inspirantes derrière chaque histoire. Nous voulons que vous soyez curieux. Nous voulons vous faire questionner les choses. Nous voulons vous inspirer. Nous voulons que vous découvriez la vision d'ensemble au National Museum of Scotland.

Après une inauguration en grande pompe le matin (photos / vidéo) devant 2.000 personnes rassemblées dans la rue, 22.000 visiteurs ont passé les portes du musée le premier jour !

Ce qu'ils ont découvert, c'est d'abord un bâtiment victorien calqué sur le Crystal Palace londonien, entièrement rénové. La "Grand Gallery", haute de 18 mètres, comprend 3 niveaux qui permettent de déambuler et de rejoindre les 16 salles attenantes.

Grand Gallery

Ce qui frappe ensuite, c'est le nombre d'objets présentés : plus de 8 000 dont 80 % sont montrés pour la première fois au public depuis la création du musée en 1866. Vous y trouverez notamment plusieurs salles consacrées aux sciences de la vie et de la terre, qui m'ont semblé les plus populaires. Les habitués du Museum à Paris ne seront pas dépaysés.

La Galerie consacrée au monde vivant (3 étages)  T-Rex

Mais plus qu'un musée d'histoire naturelle, c'est à un vrai musée d'histoire humaine et naturelle que nous avons affaire : l'art, l'industrie, la science, la technologie, les animaux, l'espace, la Terre, les cultures du monde… toute la planète semble s'être donné rendez-vous à Edimbourg, comme le montrent ces objets manufacturés et cette plaque d'un train à vapeur reliant Glasgow à Londres.

Princess Alice, un des trains à vapeur qui faisaient la liaison Glasgow-Londres

Parmi mes trouvailles et coups de cœur, voici un dodo et une superbe ironstone où le fer est oxydé, preuve de l'apparition de la photosynthèse (dans les stromatolithes) et du dégagement d'oxygène dans l'océan.

Dodo  Superbe "ironstone"

La science est présentée à travers quelques unes de ses réalisations récentes : la brebis Dolly (premier mammifère cloné, à Edimbourg justement) ou les miracles de la robotique qui permettent de redonner un bras ou une main à ceux qui l'ont perdu.

Dolly, la brebis clonée  Edimbourg, capitale des prothèses

On trouve aussi un modèle de la double hélice d'ADN, dont on raconte qu'il fut construit par Francis Crick lui-même pour un cours qu'il donna à l'université d'Edimbourg.

Modèle d'ADN

Cependant, les interrogations envers le "progrès" ne sont pas absentes, comme ce panneau consacré à l'énergie nucléaire qui rappelle Tchernobyl et… Fukushima !

Fukushima : voici de l'information récente pour un musée !

Bien que l'Ecosse soit la vedette de l'aile ouest du musée qui était restée ouverte pendant les travaux, elle apparaît également ici puisque de nombreux spécimens ont été ramenés par des savants, explorateurs ou notables écossais. Est ainsi mis à l'honneur Alexander Fleming, qui naquit le 6 août 1881 dans une ferme de Lochfield près de Darvel dans l'East Ayrshire. Dans cette vitrine sont montrées toutes ses médailles et récompenses, y compris son prix Nobel (au premier plan).

L'ensemble des médailles et récompenses reçues par Alexander Fleming

James Young Simpson, obstétricien et professeur à Edimbourg qui découvrit les propriétés anesthésiantes du chloroforme, était également amateur d'archéologie et collectionneur. Il fit don d'un bas relief assyrien vieux de 3 000 ans qui est montré dans le musée. On retrouve également Charles Darwin, qui étudia la médecine à Edimbourg, représenté ici à travers un exemplaire de L'Origine des espèces (deuxième édition, 1860), un oiseau qu'il a empaillé (Upucerthia dumetaria ou Upucerthie des buissons), et quelques scarabées épinglés par sa main.

Enfin, l'alliance entre art et science est également présente avec ces admirables "spécimens" entièrement soufflés en verre, qui font partie des dernières acquisitions du musée (malheureusement je n'ai pas noté le nom de l'artiste).

"Specimens" artistiques entièrement soufflés en verre.

Voici donc un somptueux musée entré de plein pied dans le XXie siècle. C'est un cabinet de curiosité plus grand que nature, dans un écrin architectural unique. Certes ce n'est pas l'Exploratorium de San Francisco et ses dispositifs interactifs, ni le Science Museum de Londres et ses questionnements sur la science en train de se faire. Néanmoins, les amateurs y trouveront leur bonheur et seront bien avisés d'envisager de prochaines vacances à Edimbourg.

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Est-ce la méthode scientifique qui guide le travail du chercheur ?

J'ai écrit avec quelques camarades du groupe Traces un livre collectif intitulé Les scientifiques jouent-ils aux dés ?, à paraître aux éditions du Cavalier Bleu. Son principe : analyser nombre d’idées reçues sur la science et sur ceux qui la font, en mobilisant les travaux de l'histoire, sociologie et philosophie des sciences. L'ouvrage a été dirigé par Bastien Lelu et Richard-Emmanuel Eastes, et préfacé par Dominique Pestre. Mélodie a déjà publié ses textes sur la vulgarisation et le progrès et après celui sur l'expertise, voici le chapitre sur la méthode scientifique (co-écrit avec Bastien) (version des auteurs, différente de la version finalement publiée).

Le chercheur est-il méthodique ?

Au cinéma, la découverte scientifique est souvent présentée à la façon d'une enquête policière. Une question remplace le crime, des expériences remplacent les indices et les témoins, le coupable devient l’inconnu ou une maladie à combattre. Le chercheur mène l’enquête, investigateur entièrement dévolu à sa cause, dont la passion confine parfois à l’acharnement. Méthodique, il avance par étapes, vient à bout des questions qui s’enchaînent et lève peu à peu le voile de l’ignorance qui recouvre la réalité. Cette vision de la science suppose une méthode implacable de raisonnement et d'élimination des fausses pistes. Le héros scientifique qui triomphe a toutes les qualités morales du "bon" : honnête, méticuleux, il est mû par le seul désir d’accéder à la vérité.

À l'école, on tente alors d'inculquer aux élèves les fondements de cette « méthode scientifique », qui verrait systématiquement les hypothèses succéder aux observations, les expériences adéquates menant ensuite à la conclusion, celle-ci s'imposant d'elle-même pourvu que l'élève-apprenti ait bien fait son travail. Pourtant, et l'on pourrait s'en étonner, la démarche suivie par un chercheur dans son laboratoire ne suit en rien cette progression linéaire, aussi fictive qu'idéalisée. Elle est plutôt faite de tâtonnements, de retours en arrière, de hasards et de conclusions hâtives avant d'en arriver aux « bons » résultats.

Étudiant des biologistes au travail dans les années 1980, Bruno Latour et Steve Woolgar ont ainsi assisté à des raisonnements impropres ("La bombésine se comporte parfois comme la neurotensine ; la neurotensine fait décroître la température ; donc la bombésine fait décroître la température") qui suffisent pourtant "à lancer une recherche qui devait conduire à des résultats salués comme une contribution exceptionnelle". Et ces anthropologues et sociologues des sciences de conclure à propos des procédures utilisées par les scientifiques : "si elles sont logiques, elles sont stériles ; si elles sont fructueuses, elles sont logiquement incorrectes".

Enfin, on peut mentionner le fait que parler d'une seule méthode scientifique, qui serait universelle, ne tient pas longtemps lorsque l'on prend conscience de l'infinie diversité des pratiques. Diversité d'une discipline à l'autre, tout d'abord, le travail du généticien n'ayant pas grand chose de commun avec celui du climatologue qui utilise des modèles numériques pour appréhender les phénomènes ou de l'archéologue qui ne peut pas mener d'expériences sur le passé. Diversité géographique ensuite, les variations observées d'un pays à l'autre ou même d'un laboratoire à l'autre permettant d'ailleurs à la recherche de ne pas s'enliser trop longtemps si un choix de méthode s'avère contre-productif. Diversité, enfin, au cours du temps, les pratiques de ce début de XXIe siècle n'ayant plus grand chose de commun avec celles qui avaient cours ne serait-ce qu'il y a cinquante ans.

D'où vient l'impression de méthode ?

Si le sentiment qu'il existe une « méthode scientifique » est cependant si fort, c'est peut-être que les écrits des scientifiques eux-mêmes l'alimentent. En effet, pour que son travail soit considéré comme valable, tout scientifique se doit de le publier, c'est à dire le mettre en forme, à la fois pour qu'il soit compréhensible par ses pairs (collègues) et pour qu'il puisse être mis en rapport avec leurs propres travaux. Ceci demande un processus d'écriture spécifique qui passe par une reconstruction totale du travail dont il rend compte. Oubliées, les erreurs successives ! Mis de côté, les choix faits au petit bonheur ! Sans oublier les hypothèses, formulées bien souvent après que les résultats les aient suggérées…

Ces reconstructions parsèment l’histoire des sciences et ont entretenu l’idée d’une méthode scientifique gravée dans le marbre. Prenons l’exemple de Gregor Mendel, ce moine glorifié comme le scientifique idéal aux vertus monastiques, cherchant la vérité et non la gloire. On raconte qu’il a mis en évidence les lois de l’hérédité grâce à un travail méticuleux sur de longues années, croisant des centaines de lignées de pois, comptant et recomptant des milliers de grains. Pour obtenir ces résultats qui sont encore considérés comme valides aujourd’hui, il aurait compté la répartition des formes après chaque croisement entre parents différents, obtenant le ratio “magique” de 9:3:3:1 dans la génération-fille. En réalité, il ne conçut pas un protocole expérimental parfait dès le départ puisque des vingt-deux caractères qu'il a étudiées, seuls sept ont été réellement exploitées (pois lisse ou ridé, plante haute ou naine, gousse enflée ou flétrie…), les autres donnant des résultats soit inexploitables soit incohérents avec le reste. Il s’y cachait d’autres phénomènes liés à la transmission des caractères entre générations, écartés à l’époque et compris seulement plus tard !

Un travail collectif

L'exemple de Mendel nous enseigne également que la communauté scientifique procède à des ajustements et des réinterprétations constantes des conclusions de chacun : des deux "lois de Mendel" bien connues des biologistes, une seule était présente dans sa publication de 1866, et ce sont des biologistes modernes qui ont interprété les résultats de Mendel comme montrant à la fois la ségrégation des caractères et leur assortiment indépendant dans les gamètes. En 1900, travaillant avec d’autres concepts et d'autres outils, trois chercheurs ont retrouvé indépendamment les uns des autres des résultats équivalents — plusieurs décennies après que Mendel et ses travaux furent tombés dans l'oubli. Malgré l’individualité de chaque scientifique, les interprétations dont il se permet et la diversité des approches possibles, un fond commun rend donc possible la constitution d’un corpus solide de connaissances.

Le travail de publication et de transmission des résultats est vital pour la communauté scientifique, c'est-à-dire en fait pour chacun des chercheurs qui, pris individuellement ou même au niveau de leurs laboratoires, ont besoin des résultats des autres pour pouvoir continuer à avancer. Les pairs représentent tout à la fois la base de travaux antérieurs sur laquelle un scientifique fonde son travail, et l'instance de jugement qui valide (ou non) ses propres résultats avant leur publication dans des revues académiques (un processus que l'on nomme le "peer review", ou "relecture par les pairs"). Cette interaction mutuelle entre l'individuel et le collectif passe par une mise en forme idéalisée du travail que l'on confond trop souvent avec la méthode qu'aurait suivi le scientifique. C'est bien de la dimension collective de l'entreprise scientifique qu'il s'agit.

On peut remarquer que le développement des sciences dans le monde antique, la "révolution scientifique" du XVIIe siècle en Europe ainsi que l'accélération et la professionnalisation du travail scientifique au XXe siècle tiennent pour partie aux avancées fulgurantes des dispositifs de transmission des connaissances — l'écriture d'abord, puis l'imprimerie et enfin les technologies de l'information et de la communication. Si ces deux progrès sont intimement liés, c'est bien parce que pour exister, le savoir scientifique doit être formalisé, transcrit puis diffusé au corps des scientifiques et de la société. Si l'idée de "génie individuel" en sort un peu écorné, nous gagnons dans la dimension collective de la science sa valeur et sa robustesse. Ce que soulignait Anatole France en écrivant dans sa nouvelle "Balthasar" (1889) que "la science est infaillible ; mais les savants se trompent toujours".

Bibliographie

  • Douglas Allchin (2003), "Scientific myth-conceptions", Science Education 87(3), 329-351.
  • Ron Curtis (1994), "Narrative form and normative force: Baconian story-telling in popular science", Social Studies of Science 24(3), 419-461.
  • Pierre Laszlo (1999), La Découverte scientifique, Paris : Presses universitaires de France.
  • Bruno Latour et Steve Woolgar (1988), La Vie de laboratoire. La Production des faits scientifiques, Paris : La Découverte.
  • Robert K. Merton (1973), The Sociology of Science, Chicago : University of Chicago Press.
  • Hans Reichenbach (1953), The Rise of Scientific Discovery, Los Angeles : University of California Press.
  • Isabelle Stengers et Bernadette Bensaude-Vincent (2003), 100 mots pour commencer à penser les sciences, Paris : Les empêcheurs de penser en rond. Voir en particulier le chapitre Méthode.
  • René Taton (1955), Causalités et accidents de la découverte scientifique. Illustration de quelques étapes caractéristiques de l'évolution des sciences, Paris : Masson.

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