La science, la cité

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Mot-clé : sociologie des sciences

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Le Latour nouveau est arrivé

Quand nous avons laissé Bruno Latour la dernière fois, il nous incitait à “changer de société, refaire de la sociologie” (un mauvais livre selon les sociologues de ma connaissance), remettait au goût du jour l’anthropologie économique de Gabriel Tarde, s’intéressait au “culte moderne des dieux faitiches“… Surtout, il se retrouvait à la tête de la direction scientifique de Sciences Po Paris, où il a introduit les humanités digitales (avec le Médialab), les humanités scientifiques, la cartographie de controverses, les arts politiques (création de SPEAP - Sciences Po Expérimentation en Arts et Politique) etc. Il y publiait aussi un livre sur les humanités scientifiques (que je n’ai pas lu). Mais voilà que récemment, après la mort de Richard Descoings, il démissionnait de son poste de directeur scientifique pour se concentrer, comprenait-on, sur son “enquête sur les modes d’existence” qui avait obtenue l’une des plus prestigieuses bourses de recherche en Europe : l’ERC “Ideas”.

Le résultat, c’est un ouvrage massif (presque 500 pages, dans un format intransportable) paru à la rentrée aux éditions La Découverte : Enquête sur les modes d’existence : une anthropologie des Modernes. Selon l’auteur, cet ouvrage résume une enquête poursuivie avec une obstination certaine depuis un quart de siècle. Mais loin de redire ce qu’il a déjà dit, il le fait avec une acuité nouvelle et en proposant une méthode qui généralise son travail le plus célèbre sur la théorie de l’acteur-réseau.

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Quand nous avons laissé Bruno Latour la dernière fois, donc, il nous expliquait qu’il faut suivre le réseau des acteurs (humaines et non-humains) pour comprendre comment un fait scientifique en vient à exister, puis à persister, et à faire parler de lui. Changement climatique, perturbateurs endocriniens, boson de Higgs… les exemples ne manquent pas. Sa théorie dite ANT (actor-network theory) avait même fait ses preuves pour étudier le Conseil d’état, la religion etc. Mais quelque chose ne tournait pas rond. D’une part, on se retrouvait à décrire des situations et des domaines manifestement différents avec toujours les mêmes termes (“réseau”, “acteur”, “enrôlement”, “épreuve”…). D’autre part, on était accusés de relativisme et de faire de la science une construction comme les autres. Ce sont ces travers, dont Latour avait bien conscience, qu’il tente de corriger dans son nouveau livre.

Là, il explique avoir manqué de diplomatie : nous n’avons pas su bien parler à ces personnes des choses qui leur importaient. Alors qu’ils insistaient pour distinguer ce qui relève du droit ici et de la science là, nous ne faisions qu’y voir des réseaux. Comme le réseau est continu et ne permet pas de tracer les limites d’un domaine donné (la science se mêle au droit qui se mêle à la politique…), nous avons été conduits à ignorer ces domaines distincts et les valeurs qu’ils projettent. Pourtant, à défaut de frontière entre un domaine et l’extérieur, il est possible de tracer une “limite interne” pour dire qu’il y a, dans ce réseau entremêlé, quelque chose de spécifiquement juridique, ou scientifique, ou religieux. Ainsi, dans le réseau qui part de la science, quelque chose se maintient malgré les passages de la culture de la levure à la photo, puis au tableau de chiffres, au diagramme, à l’équation, à la légende, au titre, au résumé et à l’article. Ce quelque chose, c’est la preuve de l’existence d’un phénomène. Dans le réseau du droit, c’est le moyen qui permet de relier la plainte plus ou moins inarticulée, la requête en bonne et due forme, les arguments des parties et le jugement. Et dans la religion, le mouvement particulier qui relie l’invention du christianisme par saint Paul, le renouvellement monastique de saint François les dernières encycliques et la Réforme est la prédication (et c’est à l’aune de la fidélité à l’esprit de la prédication et non pas de la fidélité à la tradition que l’on jugera une innovation religieuse). Grâce au moyen de droit, à la preuve scientifique et à la prédication religieuse, nous pouvons continuer de suivre la multiplicité indéfinie des réseaux mais en qualifiant les manières, chaque fois distinctes, qu’ils ont de s’étendre.

Ce mode d’association spécifique à chaque domaine, c’est ce que Latour appelle la passe. Le Droit n’est pas fait en juridique, mais “du juridique” y circule ; la Science n’est pas faite en science, mais “du scientifique” y circule pourtant. La passe est ce qui permet de sauter de transformation en transformation pour conserver semblable un élément qui (…) donne prise sur un autre, jusque-là distant. C’est aussi le critère à l’aune duquel on jugera le “dire vrai” et le “dire faux” dans chaque domaine. Les erreurs de méthode, les erreurs de droit, les hérésies et les impiétés font obstacle respectivement à l’extension de la science, au passage du droit et à l’expansion du religieux. Dit autrement, il y aurait une erreur à prétendre juger de la véridiction religieuse selon les modes entièrement distincts du juridique et du scientifique. Et pourtant… c’est peut-être l’un des drames de la Modernité, auquel s’attaque Latour dans son ouvrage, que d’avoir voulu traiter toute activité humaine comme connaissance objective, en oubliant la pluralité des clefs d’interprétation. Si le droit est resté solide face à ces attaques (on n’ose pas dire du droit qu’il est irrationnel mais plutôt formel, arbitraire, froid, tatillon…), l’institution religieuse, elle, en a sérieusement pâti.

Je vous laisse méditer là-dessus, j’ai 350 pages du livre à finir…

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Le chercheur fait des expériences et résout des équations ?

Voici un dernier extrait du livre collectif Les scientifiques jouent-ils aux dés ? (Éditions du Cavalier Bleu) auquel j'ai participé (version de l'auteur, différente de la version finalement publiée). Je profite de sa publication pour vous inviter nombreux à une discussion qui aura lieu le jeudi 12 janvier 2012 à la librairie Mollat (Bordeaux), en compagnie de Bastien Lelu (co-directeur de l’ouvrage), Édouard Kleinpeter (co-auteur) et votre serviteur ! La rencontre sera animée par Olivier Laügt (directeur de l'Institut des sciences de l’information et de la communication et du Master Médiation des Sciences à Bordeaux 3).

Les chercheurs ne sont pas tous en sciences dures

Quand on demande à des enfants de dessiner un chercheur, ils pensent généralement à la blouse blanche, au tableau rempli d'équations et aux éprouvettes. Dans leur tête, le chercheur est donc bien celui qui fait des expériences et des résout des équations. Mais cette idée se retrouve plus largement au sein du grand public, entretenue par des figures comme le professeur Tournesol qui n'hésite jamais à expérimenter et à bricoler, seul dans l’atelier qui lui sert de laboratoire. Pourtant, les albums de Tintin regorgent d'autres figures de savants comme l’archéologue Philémon Siclone dans ''Les cigares du pharaon'' ou le sigillographe (historien spécialiste des sceaux) Nestor Halambique dans ''Le sceptre d’Ottokar''. Ceux-là incarnent un autre visage de la science, plus discret car peut-être moins photogénique : les sciences humaines et sociales auxquelles se rattachent l'archéologie ou l’histoire mais aussi la géographie, la sociologie, la communication, l'anthropologie, les sciences politiques, la linguistique…

En France, un quart des chercheurs du secteur public appartenait en 2005 aux sciences humaines et sociales. La balance ne penche donc pas en faveur de ces disciplines qui n'ont souvent ni blouse ni tableau et on peut comprendre que l'image la plus répandue soit celle du laboratoire expérimental. Pourtant, deux tiers des étudiants de l'enseignement supérieur sont inscrits en sciences humaines et sociales, contre un tiers qui étudie en sciences de la matière et de la vie. C'est sans doute que le terrain d'étude des premières — qu'il s'agisse de notre société, de notre économie ou de nos institutions — offre plus de débouchés professionnels, et nous interdit donc de les oublier !

Les chercheurs lisent et écrivent surtout

Que les chercheurs fassent des expérimentations ou pas, des calculs ou pas, il y a forcément une activité à laquelle ils doivent se livrer : écrire pour rendre- compte de leur travail et partager leurs résultats avec la communauté, lire ce que leurs collègues ont fait. Comme le souligne le sociologue Michel Callon : "Les chercheurs sont des lecteurs et des écrivains particulièrement attentifs et productifs. Retirez-leur cette littérature dont ils se nourrissent et ils se retrouvent désemparés, ne sachant plus ce qui vaut la peine d'être approfondi." Des chiffres aident à comprendre l'importance de cette activité, cantonnée à des publications spécialisées (revues académiques, brevets…) : les astronomes et astrophysiciens lisent en moyenne plus de 220 articles par an et y passent plus de 140 heures. Les chimistes font plus forts avec 270 articles lus par an en moyenne, auxquels ils consacrent près de 200 heures. En sciences humaines et sociales où la lecture est au cœur du travail d'analyse, de synthèse et de production des connaissances, les chercheurs y passeraient en moyenne 65% de leur temps !

L'écriture en recherche a un autre rôle très important, moins scientifique qu'administratif : les laboratoires doivent fréquemment justifier l'intérêt de tel ou tel projet de recherche, demander des financements ou des soutiens en présentant leurs ambitions… En 1864, Louis Pasteur écrivait déjà au Ministre de l'instruction publique pour lui demander des subventions. En quelques paragraphes, il arrive à faire passer l'intérêt du Ministre de la grandeur de la France aux travaux sur la fermentation du vin, en montrant comment les deux sont liés. Faisant état de la nécessité d'aller étudier en Arbois les cuves de vin, il réclame alors la coquette somme de 2500 francs en sous-entendant que sa demande sera renouvelée "les années suivantes". Ces productions écrites participent de l'élaboration d'un programme de recherche, même si elles pèsent souvent comme une tâche ingrate et inutile. Aux États-Unis, les chercheurs déclarent passer 42% de leur temps à des tâches administratives, qui vont du remplissage de formulaires à la participation aux réunions !

Enfin il ne faudrait pas oublier les écrits préparatoires dans le cahier de laboratoire : les chercheurs y notent en temps réel leur travail, y compris toutes les expérimentations ou les hypothèses qui s'avèreront stériles. On estime que de toute cette cuisine, seulement 5% sera rendu public lors du passage à la communication formelle.

Bien que tout ceci constitue la réalité du travail scientifique, ce n'est pas forcément ce que les chercheurs eux-mêmes viennent y chercher et ce qu'ils veulent en retenir. Dans une enquête menée en 1995 auprès de chercheurs de toutes disciplines, une large majorité des sondés ont répondu qu'ils n'aimaient pas écrire. Et ils ont admis à plus de 90% n'avoir pas été suffisamment formés pour devenir des spécialistes de l'écriture scientifique et que leurs étudiants ne sont pas mieux préparés. Nous sommes donc face à un paradoxe intéressant.

Les chercheurs ne sont pas tous semblables

Au-delà des différences entre disciplines, il existe aussi des différences entre chercheurs. Il faut s'imaginer le monde de la recherche comme une galerie de personnages aussi divers que les passants que l'on peut croiser dans la rue. Dans son livre Petit point, le prix Nobel de physique Pierre-Gilles de Gennes propose justement un bestiaire de "cas un peu subtils, où le positif et le négatif se mêlent intimement — le vrai tissu de la science".

Quelques portraits-types de scientifiques signés Pierre-Gilles de Gennes

Lanterne est un administrateur de la recherche né : peu importe qu'il n'ait pas "une vision très profonde des besoins réels du secteur (…) il sait lire les textes de Bruxelles, se mouler dans les organigrammes". Leduc est une coqueluche des médias et "dans la chaleur communicative des projecteurs", il sort parfois de son domaine d'expertise et "commet de graves impairs". Pluvieux "fut un rénovateur inspiré, donnant de la verdeur à une science un peu vieillotte" ; mais il s'est laissé glisser dans une administration d'où il est sorti fatigué. Après avoir défriché un domaine et créé une école de pensée, Vladimir se prend pour un prophète et entraîne "nombre de jeunes dans des programmes brumeux" visant à "comprendre la nature profonde de la vie". Ancre “s’est glissé dans l’une des multiples commissions qui examinent les recherches des autres” et même quand son expertise atteint des limites, “il s’érige en arbitre des élégances”.

En général, cette spécialisation dépend de l'âge et du profil des chercheurs. Un jeune chercheur en thèse met la main à la pâte et produit les résultats qui font avancer le laboratoire. Le chercheur plus âgé gagne en autonomie et se mêle de stratégie de recherche, en concevant ses propres projets et en évaluant ceux de ses confrères. Enfin, les chercheurs seniors décident de l’utilisation des fonds du laboratoire, participent à des commissions et représentent le laboratoire à l’extérieur pour lui donner du crédit et de la visibilité. Une chose est sûre : malgré l'importance de l'écriture et de la lecture, le silence ne règne pas dans les laboratoires. La recherche scientifique c'est aussi beaucoup de discussions animées qui viennent enrichir ces écrits ! Les discussions de couloir, même si elles tendent à être complétées par des échanges de courriel, sont primordiales pour poser une question, soumettre une hypothèse, partager un moment fort… Finalement, le travail de chercheur ressemble beaucoup au travail de bureau !

Bibliographie

  • Michel Callon (1989), "Introduction", in Michel Callon (dir.), La Science et ses réseaux. Genèse et circulation des faits scientifiques, Paris : La Découverte, coll. "Textes à l'appui"
  • Pierre-Gilles de Gennes (2002), Petit point, Paris : Le Pommier
  • Ken Hyland et Françoise Salager-Meyer (2008), "Scientific writing", Annual Review of Information Science and Technology, vol. 42, pp. 297–338
  • Sam Kean (2006), "Scientists spend nearly half their time on administrative tasks, survey finds”, The Chronicle of Higher Education, 7 juillet
  • Observatoire des sciences et des techniques (2009), Indicateurs de sciences et de technologies. Édition 2008, Paris : Economica
  • Marie-Claude Roland (2009), "Quality and integrity in scientific writing: prerequisites for quality in science communication", Journal of Science Communication, vol. 8, n° 2
  • Carol Tenopir, Donald W. King, Peter Boyce, Matt Grayson, Keri-Lynn Paulson (2005), "Relying on electronic journals: Reading patterns of astronomers", Journal of the American Society for Information Science and Technology, vol. 56, n° 8, pp. 786–802
  • Odile Welfelé (1998), “Organiser le désordre : usages du cahier de laboratoire en physique contemporaine”, Alliage, n° 37-38, pp. 25–41

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Est-ce la méthode scientifique qui guide le travail du chercheur ?

J'ai écrit avec quelques camarades du groupe Traces un livre collectif intitulé Les scientifiques jouent-ils aux dés ?, à paraître aux éditions du Cavalier Bleu. Son principe : analyser nombre d’idées reçues sur la science et sur ceux qui la font, en mobilisant les travaux de l'histoire, sociologie et philosophie des sciences. L'ouvrage a été dirigé par Bastien Lelu et Richard-Emmanuel Eastes, et préfacé par Dominique Pestre. Mélodie a déjà publié ses textes sur la vulgarisation et le progrès et après celui sur l'expertise, voici le chapitre sur la méthode scientifique (co-écrit avec Bastien) (version des auteurs, différente de la version finalement publiée).

Le chercheur est-il méthodique ?

Au cinéma, la découverte scientifique est souvent présentée à la façon d'une enquête policière. Une question remplace le crime, des expériences remplacent les indices et les témoins, le coupable devient l’inconnu ou une maladie à combattre. Le chercheur mène l’enquête, investigateur entièrement dévolu à sa cause, dont la passion confine parfois à l’acharnement. Méthodique, il avance par étapes, vient à bout des questions qui s’enchaînent et lève peu à peu le voile de l’ignorance qui recouvre la réalité. Cette vision de la science suppose une méthode implacable de raisonnement et d'élimination des fausses pistes. Le héros scientifique qui triomphe a toutes les qualités morales du "bon" : honnête, méticuleux, il est mû par le seul désir d’accéder à la vérité.

À l'école, on tente alors d'inculquer aux élèves les fondements de cette « méthode scientifique », qui verrait systématiquement les hypothèses succéder aux observations, les expériences adéquates menant ensuite à la conclusion, celle-ci s'imposant d'elle-même pourvu que l'élève-apprenti ait bien fait son travail. Pourtant, et l'on pourrait s'en étonner, la démarche suivie par un chercheur dans son laboratoire ne suit en rien cette progression linéaire, aussi fictive qu'idéalisée. Elle est plutôt faite de tâtonnements, de retours en arrière, de hasards et de conclusions hâtives avant d'en arriver aux « bons » résultats.

Étudiant des biologistes au travail dans les années 1980, Bruno Latour et Steve Woolgar ont ainsi assisté à des raisonnements impropres ("La bombésine se comporte parfois comme la neurotensine ; la neurotensine fait décroître la température ; donc la bombésine fait décroître la température") qui suffisent pourtant "à lancer une recherche qui devait conduire à des résultats salués comme une contribution exceptionnelle". Et ces anthropologues et sociologues des sciences de conclure à propos des procédures utilisées par les scientifiques : "si elles sont logiques, elles sont stériles ; si elles sont fructueuses, elles sont logiquement incorrectes".

Enfin, on peut mentionner le fait que parler d'une seule méthode scientifique, qui serait universelle, ne tient pas longtemps lorsque l'on prend conscience de l'infinie diversité des pratiques. Diversité d'une discipline à l'autre, tout d'abord, le travail du généticien n'ayant pas grand chose de commun avec celui du climatologue qui utilise des modèles numériques pour appréhender les phénomènes ou de l'archéologue qui ne peut pas mener d'expériences sur le passé. Diversité géographique ensuite, les variations observées d'un pays à l'autre ou même d'un laboratoire à l'autre permettant d'ailleurs à la recherche de ne pas s'enliser trop longtemps si un choix de méthode s'avère contre-productif. Diversité, enfin, au cours du temps, les pratiques de ce début de XXIe siècle n'ayant plus grand chose de commun avec celles qui avaient cours ne serait-ce qu'il y a cinquante ans.

D'où vient l'impression de méthode ?

Si le sentiment qu'il existe une « méthode scientifique » est cependant si fort, c'est peut-être que les écrits des scientifiques eux-mêmes l'alimentent. En effet, pour que son travail soit considéré comme valable, tout scientifique se doit de le publier, c'est à dire le mettre en forme, à la fois pour qu'il soit compréhensible par ses pairs (collègues) et pour qu'il puisse être mis en rapport avec leurs propres travaux. Ceci demande un processus d'écriture spécifique qui passe par une reconstruction totale du travail dont il rend compte. Oubliées, les erreurs successives ! Mis de côté, les choix faits au petit bonheur ! Sans oublier les hypothèses, formulées bien souvent après que les résultats les aient suggérées…

Ces reconstructions parsèment l’histoire des sciences et ont entretenu l’idée d’une méthode scientifique gravée dans le marbre. Prenons l’exemple de Gregor Mendel, ce moine glorifié comme le scientifique idéal aux vertus monastiques, cherchant la vérité et non la gloire. On raconte qu’il a mis en évidence les lois de l’hérédité grâce à un travail méticuleux sur de longues années, croisant des centaines de lignées de pois, comptant et recomptant des milliers de grains. Pour obtenir ces résultats qui sont encore considérés comme valides aujourd’hui, il aurait compté la répartition des formes après chaque croisement entre parents différents, obtenant le ratio “magique” de 9:3:3:1 dans la génération-fille. En réalité, il ne conçut pas un protocole expérimental parfait dès le départ puisque des vingt-deux caractères qu'il a étudiées, seuls sept ont été réellement exploitées (pois lisse ou ridé, plante haute ou naine, gousse enflée ou flétrie…), les autres donnant des résultats soit inexploitables soit incohérents avec le reste. Il s’y cachait d’autres phénomènes liés à la transmission des caractères entre générations, écartés à l’époque et compris seulement plus tard !

Un travail collectif

L'exemple de Mendel nous enseigne également que la communauté scientifique procède à des ajustements et des réinterprétations constantes des conclusions de chacun : des deux "lois de Mendel" bien connues des biologistes, une seule était présente dans sa publication de 1866, et ce sont des biologistes modernes qui ont interprété les résultats de Mendel comme montrant à la fois la ségrégation des caractères et leur assortiment indépendant dans les gamètes. En 1900, travaillant avec d’autres concepts et d'autres outils, trois chercheurs ont retrouvé indépendamment les uns des autres des résultats équivalents — plusieurs décennies après que Mendel et ses travaux furent tombés dans l'oubli. Malgré l’individualité de chaque scientifique, les interprétations dont il se permet et la diversité des approches possibles, un fond commun rend donc possible la constitution d’un corpus solide de connaissances.

Le travail de publication et de transmission des résultats est vital pour la communauté scientifique, c'est-à-dire en fait pour chacun des chercheurs qui, pris individuellement ou même au niveau de leurs laboratoires, ont besoin des résultats des autres pour pouvoir continuer à avancer. Les pairs représentent tout à la fois la base de travaux antérieurs sur laquelle un scientifique fonde son travail, et l'instance de jugement qui valide (ou non) ses propres résultats avant leur publication dans des revues académiques (un processus que l'on nomme le "peer review", ou "relecture par les pairs"). Cette interaction mutuelle entre l'individuel et le collectif passe par une mise en forme idéalisée du travail que l'on confond trop souvent avec la méthode qu'aurait suivi le scientifique. C'est bien de la dimension collective de l'entreprise scientifique qu'il s'agit.

On peut remarquer que le développement des sciences dans le monde antique, la "révolution scientifique" du XVIIe siècle en Europe ainsi que l'accélération et la professionnalisation du travail scientifique au XXe siècle tiennent pour partie aux avancées fulgurantes des dispositifs de transmission des connaissances — l'écriture d'abord, puis l'imprimerie et enfin les technologies de l'information et de la communication. Si ces deux progrès sont intimement liés, c'est bien parce que pour exister, le savoir scientifique doit être formalisé, transcrit puis diffusé au corps des scientifiques et de la société. Si l'idée de "génie individuel" en sort un peu écorné, nous gagnons dans la dimension collective de la science sa valeur et sa robustesse. Ce que soulignait Anatole France en écrivant dans sa nouvelle "Balthasar" (1889) que "la science est infaillible ; mais les savants se trompent toujours".

Bibliographie

  • Douglas Allchin (2003), "Scientific myth-conceptions", Science Education 87(3), 329-351.
  • Ron Curtis (1994), "Narrative form and normative force: Baconian story-telling in popular science", Social Studies of Science 24(3), 419-461.
  • Pierre Laszlo (1999), La Découverte scientifique, Paris : Presses universitaires de France.
  • Bruno Latour et Steve Woolgar (1988), La Vie de laboratoire. La Production des faits scientifiques, Paris : La Découverte.
  • Robert K. Merton (1973), The Sociology of Science, Chicago : University of Chicago Press.
  • Hans Reichenbach (1953), The Rise of Scientific Discovery, Los Angeles : University of California Press.
  • Isabelle Stengers et Bernadette Bensaude-Vincent (2003), 100 mots pour commencer à penser les sciences, Paris : Les empêcheurs de penser en rond. Voir en particulier le chapitre Méthode.
  • René Taton (1955), Causalités et accidents de la découverte scientifique. Illustration de quelques étapes caractéristiques de l'évolution des sciences, Paris : Masson.

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La vie secrète des objets de laboratoire

On les connaît tous : éprouvette, mouche drosophile, souris "inbred", microscope, plante modèle Arabidopsis thaliana, lignées cellulaires, PCR, lames de verre, Lena… ces objets qui font le laboratoire sont véritablement les stars de la recherche. Mais tous n'ont pas le même statut : certains sont des objets techniques, qui créent les conditions expérimentales nécessaires à l'étude des objets épistémiques, ceux dont on ne sait pas tout[1]. Et la limite entre les deux est mouvante : l'éprouvette était un simple objet technique, une boîte noire sans problème, jusqu'au jour où l'on s'est rendu compte qu'elle peut contaminer les expériences en relarguant certaines substances chimiques ! L'équipe qui s'est lancée à la poursuite de ces substances a donc fait de l'éprouvette un objet épistémique, à déterminer, à l'aide d'autres objets techniques (en l'occurrence un spectromètre de masse).

Si je vous parle de tout ça, c'est parce que deux articles sur le sujet sont parus dans la dernière livraison du British Journal for the History of Science. Le premier raconte la brève histoire du raton-laveur, utilisé aux États-Unis pour des études sur le comportement animal entre 1907 et 1928. Le second s'attarde sur le silicium (111) 7 x 7, "mètre-étalon" de la science des surfaces. Deux histoires méconnues donc intéressantes, en plus d'être pertinentes.

Le raton-laveur fait pleinement partie de l'histoire des États-Unis. Les esclaves le chassaient à la tombée de la nuit, quand leurs maîtres les laissaient tranquilles, attrapant ainsi le surnom péjoratif de "Coon" (d'où l'anglais "raccoon", ration-laveur). D'où l'enseigne (raciste) de cette ancienne chaîne de restauration rapide, Coon Chicken.

Sad, senselessly racist matchbook from the Coon Chicken Inn in Seattle, WA.©© RedRaspus

Le raton-laveur est aussi un animal "curieux", ce qui le pousse à un comportement malicieux et fripon. Qu'est-ce que ça veut dire ? Tel était l'enjeu des études sur le comportement du raton-laveur, et plus largement de la psychologie comparative. L'allemand Karl Groos et l'américain James Mark Baldwin pensaient que la curiosité était le moteur du jeu, et donc de l'apprentissage. D'où l'intérêt d'étudier son évolution ontogénique et phylogénique. Pour d'autres chercheurs plus pragmatiques, la curiosité permettait aux animaux d'exécuter les tâches requises sans recourir à la peur ou la faim. À cet égard, le raton-laveur était pour certains un animal d'un tout autre genre que le rat, le chat ou le chien, quasiment humain dans sa façon d'apprendre et de créer rapidement des associations complexes entre actions, même pendant qu'il était distrait par autre chose.

Pourtant, le nombre de modèles expérimentaux en éthologie s'est fortement réduit dans les années 1930, comme dans de nombreuses disciplines, et le raton-laveur s'est effacé devant la souris et le singe — et l'étude de la curiosité avec lui (jusque dans les années 1950 et l'arrivée du néo-behaviorisme). On peut y voir la victoire des animaux faciles à élever et à domestiquer, mais sans doute aussi des animaux plus facilement "standardisables", moins marginaux (à tous points de vue) que le raton-laveur.

La standardisation, c'est aussi ce qui explique l'histoire du silicium (111) 7x7 — sauf que nous passons maintenant dans le camp des vainqueurs. Cette configuration particulière d'atomes de silicium, une des plus complexes qu'il soit, s'obtient en découpant à partir d'un cristal de silice silicium selon un plan particulier, sous ultra haut vide. Pas si anodin que ça, le Si(111) 7x7 a été entre les années 1950 et les années 1980 le cœur d'une nouvelle science des surfaces, se constituant à la marge de l'industrie de l'électronique (qui l'a financée avec sa R&D), et sur les forces vives de la physique de l'état solide et la physique des électrons. Une bonne tête de vainqueur, pas comme notre raton-laveur… Mais pourquoi ?

Si (111) 7 x 7 reconstruction©© Denis Trente-Huittessan

Pour pouvoir utiliser leurs appareils de mesure comme les diffractomètres ou les spectroscopes, les scientifiques des surfaces ont besoin de surfaces de test qu'ils puissent reconnaître, pour contrôler la qualité des observations. Au fur et à mesure qu'ils affinaient leurs instruments et que leur pouvoir d'observation augmentait, ils maîtrisaient mieux la fabrication de surfaces de silicium pures, les deux se tirant mutuellement vers le haut. La fabrication du Si(111) 7x7 servait également de test auquel on soumettait les nouveaux venus. Mais ces objets n'étaient pas entièrement connus pour autant. Jusqu'à l'arrivée du microscope à effet tunnel, les observations du Si(111) 7x7 devaient être déchiffrées et reconstruites avant de pouvoir proposer un modèle plausible d'arrangement des atomes en surface. À côté des objets techniques et des objets épistémiques, les auteurs proposent de ranger le Si(111) 7x7 dans la classe des objets tests — ceux qui servent à tester l'expérimentateur ou son expérience, en même temps qu'ils génèrent de nouvelles connaissances.

Notes

[1] On doit cette distinction à Hans-Jörg Rheinberger, Toward a History of Epistemic Things: Synthesizing Proteins in the Test Tube, Stanford: Stanford University Press, 1997.

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Atelier "Nouveaux rapports des chercheurs aux publics" le 29 avril

Le C@fé des sciences est partenaire du colloque international "Le numérique éditorial et sa gouvernance : entre savoirs et pouvoirs" qui se déroulera à l'Institut national d'histoire de l'art (Paris) du 28 au 30 avril. Nous sommes heureux d'avoir contribué à mettre sur pied ces journées qui devraient être riches de présentations et d'échanges, autour de l'édition numérique, de la démocratie scientifique, des réseaux de savoirs, de la formation en ligne…

Colloque INHA

J'attire en particulier votre attention sur l'atelier "Nouveaux rapports des chercheurs aux publics" que j'animerai le jeudi 29 de 11h à 13h. Je recevrai Ghislaine Chartron (CNAM, INTD), Bastien Guerry (Wikimédia France), Olivier le Deuff (Université Lyon 3 et Prefics), Alexandre Moatti (Conseil scientifique du TGE-Adonis) et Joëlle Zask (Université de Provence) pour tenter de comprendre comment les réseaux sociaux, la publication en ligne, les plateformes de partage et les blogs — bref, le web 2.0 — transforment l'accès du grand public à l'information scientifique, l'organisation de la communauté des chercheurs et son rapport aux tutelles.

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