La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

vendredi 19 juin 2009

RPIST, Twitter et tutti quanti

Je serai mardi à Nancy pour les Rencontre des professionnels de l'information scientifique et technique, et c'est la première fois que j'aurai l'occasion de présenter le C@fé des sciences à un public de documentalistes et apparentés. Un public qui se met à découvrir et apprécier notre communauté (de l'ENSSIB qui nous cite dans sa brochure REPERE aux bibliothèques du Centre d'économie de la Sorbonne et de l'université d'Angers qui parlent de nous sur leur blog en passant par des documentalistes ou formateurs de l'université de Bretagne occidentale et de Centrale Lyon qui "favoritent"[1] une présentation antérieure sur les blogs de science ou encore des centres de documentation qui nous incluent dans leur portail Netvibes), et j'en suis ravi — j'espère donc quand même apporter quelque chose de plus à cette occasion ! Mes diapositives sont déjà en ligne sur le blog de l'association.

Le temps passé à cette nouvelle présentation m'a manqué pour écrire sur ce blog mais j'ai une série intéressante (que dis-je, passionante !) dans les tiroirs, restez donc branché. D'autre part, je suis devenu accro à Twitter donc n'hésitez pas à m'y suivre pour bénéficier d'informations et ressources en temps réel.

Je signale par ailleurs que j'ai commis un billet chez nos voisins de la Planète à idées, où j'évoque brièvement la manière dont le blog commence à structurer ma pensée. J'espère que Twitter ne va pas à son tour structurer ma pensée, car là je risque de sombrer dans l'épilepsie !

Enfin, je serai demain (samedi) après-midi au Forum Science, recherche et société organisé par Le Monde et La Recherche (avec une accréditation presse, merci aux organisateurs !) — si vous me croisez avec mon badge du C@fé des sciences, n'hésitez pas à entamer la discussion !

Notes

[1] C'est vrai ça, comment on dit en français ?

mardi 11 novembre 2008

La France s'attaque enfin à  la fraude scientifique ?

Depuis le début des années 1980, les Etats-Unis s'intéressent aux FFP (falsification, fabrication and plagiarism) et aux QRP (questionable research practices), d'où l'abondance de données sur le sujet de l'autre côté de l'Atlantique. Le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche français, lui, vient seulement de demander en début d'année à  Jean-Pierre Alix, cadre du CNRS, d'établir un diagnostic sur l'intégrité scientifique, et de proposer des remèdes.

Pourtant, nous n'étions pas épargnés. Nos chercheurs ne sont pas meilleurs que les autres mais longtemps, nous n'avons pas voulu voir ce mal qui ronge la recherche, et l'avons réduit à  une déviance accidentelle. Voici ce qu'on lisait dans un éditorial de Science et vie en septembre 1998, suite à  l'affaire Bihain :

Nos voisins britanniques et allemands (…) ont de l'avance sur nous. L'Allemagne vient de modifier sa législation : le trop fameux publish or perish ("publier ou périr"), qui guide l'activité scientifique, cède la place à  "Besser un Weniger" (publier "mieux et moins"). Le prestigieux institut Max-Planck de Berlin a établi une charte qui protège les "dénonciateurs" de fraude. En revanche, il n'existe en France aucune déontologie scientifique. Nulle protection n'est offerte aux dénonciateurs, qui honorent la science en proclamant la vérité au risque de briser leur carrière. Il est temps de s'attaquer sérieusement au mal. Hélas, quand on lit le communiqué de l'INSERM, qui indique que, "à  sa connaissance, aucune mauvaise conduite scientifique de l'unité 391 n'a pu être démontrée", on n'a pas l'impression d'en prendre le chemin…

 Dix ans déjà  et rien n'a changé...

Et c'était il y a déjà  dix ans ! Ce mois-ci, Science et vie s'attaque de nouveau à  la question avec un dossier spécial, ce qui prouve que la question revient en haut de l'ordre du jour. On y retrouve évidemment Jean-Pierre Alix, qui promettait dans Le Monde d'organiser un colloque à  la fin de l’année 2008, afin de sensibiliser et d’impliquer les institutions scientifiques plutôt que de pondre un rapport voué à  finir dans un tiroir. J'ai longtemps guetté ce colloque et je vois que Jean-Pierre Alix est derrière celui qui arrive les 24 et 25 novembre prochain. Un colloque intitulé "Sciences en société : Dialogues et responsabilité scientifique". Or non seulement le colloque est sur invitation uniquement ([Mà J 13/11] à  noter toutefois la possibilité de regarder la retransmission des échanges en direct) mais à  lire le programme, il semble que la question de la fraude se retrouvera noyée dans des discussions sur les jeunes et la science, les musées de science, la société de la connaissance etc. Je note seulement une session d'une heure et demi sur "Intégrité et communication scientifique" et une autre de la même durée portant sur la responsabilité scientifique... Ce sera sans moi, puisque j'assiste à  la soutenance de thèse de ma meilleure moitié. Mais j'encourage des participants qui passeraient par ici à  laisser quelques mots en commentaire pour nous faire part de leur expérience !

En fait, comme annoncé quasi-confidentiellement au colloque "Recherche, éthique et déontologie" d'avril dernier (vidéo - diapositives), un second colloque est prévu en 2009. Il s'agira dans une première journée de rassembler des éléments de diagnostic sur l'expérience internationale et un rapport d'enquête français puis, dans une seconde journée, de discuter des décisions possibles pour se fixer sur des recommandations à  la Ministre. A suivre !

vendredi 19 septembre 2008

Compte-rendu du World Knowledge Dialogue Symposium

Les affaires urgentes expédiées, voici enfin le compte-rendu de ce symposium à  Crans-Montana (Suisse). Même si mes lecteurs suisses ont pu déjà  en entendre un avant-goût dans l'émission "Impatience", sur la 1ère :

Concrètement, ce fut un colloque très riche, grâce à  la diversité des participants (et pas que des intervenants, j'y reviendrai) et de la magnifique ambiance qui a régné au sein du groupe des étudiants et a permis des rencontres inédites. C'est pas tous les jours que l'on rencontre un panel de jeunes d'horizons divers (psychologie, sociologie, graphisme, robotique, neurosciences, bioéthique, ingénierie…) extrêmement curieux et intelligents. Si si, je tenais à  le dire !

L'objectif principal du symposium était de mettre en pratique les acquis de la première édition en 2006, c'est-à -dire de faire dialoguer les savoirs (sciences naturelles et humanités) autour de deux thèmes principaux : comportement coordonné, altruisme et conflit / intelligence collective en réseau et savoir individuel. La forme du symposium était pensée pour réfléchir à  la fois aux conditions de ce dialogue (première et dernière journées) et le mettre en œuvre (deux journées du milieu). Je ne reviendrai pas sur la méta-réflexion, qui est souvent trop abstraite à  mon goût, mais soulignerai la pertinence du choix des présentateurs qui sont intervenus sur l'un des deux thèmes. Celui sur le comportement, par exemple, a démarré avec une très bonne présentation de Raghavendra Gadagkar sur la coopération chez les insectes sociaux (vidéo - liveblog), suivie d'une encore meilleure présentation de Frans de Waal sur l'empathie et le sentiment de justice chez les primates (vidéo - liveblog) et suivie d'une intéressante présentation de Karen Cook sur la confiance et la coopération dans les relations sociales (vidéo - liveblog). Après la pause, l'ancien Haut commissaire aux réfugiés des Nations unies Jean-Pierre Hocké est venu présenter des problèmes concrets (vidéo - liveblog) et a voulu amorcer un dialogue avec les trois scientifiques du panel. L'enchaînement des présentations et leur gradation, de l'insecte aux conflits humains, sont absolument exemplaires et représentatifs du travail qui a été fourni pour réunir les meilleurs conférenciers sur chaque sujet.

Le dialogue attendu, malheureusement, n'a pas eu lieu, probablement parce que chaque scientifique s'est replié sur sa discipline et sa micro-compétence lorsque Jean-Pierre Hocké a appelé à  l'aide. Certes, il faut être humble, comme l'ont répété à  plusieurs reprises les scientifiques intervenants. Mais ne faut-il pas essayer d'ouvrir des portes et de voir comment rassembler les compétences peut apporter quelques solutions à  des problèmes concrets ?

D'autres occasions de dialogue ont été manquées, trop nombreuses à  mon goût. Lorsque la philosophe Gloria Origgi a posé une question au biologiste Edward Wilson sur l'historicité des concepts qu'il manipule, comme l'altruisme (introduit par Auguste Comte dans son Catéchisme positiviste), celui-ci a répondu complètement à  côté. Certes, il n'avait probablement pas de réponse et c'est sans doute une question qu'il n'a jamais considérée. Mais l'espace était justement ouvert pour que la discussion s'engage… Dommage !

 World Knowledge Dialogue 2008

Quelques difficultés ont également émergé. Faut-il parler de trans-, inter- ou pluri-disciplinarité ? Pour le philosophe Paul Boghossian, cela ne fait aucun doute : nous sommes à  l'ère de la pluri-disciplinarité, c'est-à -dire de l'échange entre disciplines qui ont des choses à  se dire, plutôt que dans celle de la trans-disciplinarité qui cherche à  abattre les murs des disciplines ou celle de l'inter-disciplinarité qui suppose quelques électrons libres naviguant à  leur gré entre plusieurs champs auxquels ils n'appartiennent pas vraiment. Autre question : le dialogue des savois vise-t-il de nouvelles avancées théoriques ou à  résoudre des problèmes pratiques ? Si la première réponse est la bonne, il faut se méfier du mélange des genres : Paul Boghossian, réagissant notamment à  plusieurs remarques de Wilson, a particulièrement insisté sur le fait qu'avoir une explication évolutive au fait que l'homme croit que 1+1=2 n'équivaut pas à  l'explication de cette égalité.

Bref, cette difficulté du dialogue me fait dire que Marie-Claude Roland a décidément raison :

Le discours scientifique s'est accommodé d'un "prêt-à -écrire" qui a peu à  peu fourni aux chercheurs un ersatz, sous forme de "prêt-à -penser", les privant du goût d'argumenter, de débattre et de s'engager dans des controverses. (…) ce sont des générations entières de jeunes chercheurs qui en font les frais: les compétences qu'on attend d'eux – esprit critique, capacité à  formuler et manier des concepts, à  défendre ses idées et à  se relier à  la société –, sont en effet très difficiles à  acquérir et à  développer dans l'environnement de recherche actuel.

Teaser : prochainement si tout va bien, quelques réflexions sur les anciens prix Nobel...

dimanche 14 septembre 2008

Des nouvelles de la discipline

Quelle est l'actualité de la sociologie des sciences ? En août, à  Rotterdam, se tenait le congrès annuel 4S-EASST (Society for the Social Studies of Science et European Association for the Study of Science and Technology). Le programme est habituellement très chargé, avec une assistance venue du monde entier (et de plus en plus d'Asie de l'est), et c'est souvent l'occasion pour les doctorants de se faire voir un peu. Cette année, un blog a été tenu par un participant, pour nous faire vivre le congrès de l'intérieur. Extrait :

J'ai démarré aujourd'hui par une session consacrée aux réseaux, et j'ai été frappé par la manière dont les gens visualisent les réseaux et topologies de l'innovation technologique, essayant d'apporter du concret aux mondes de la théorie de l'acteur-réseau [celle de Latour et Callon] et de la théorie de l'activité. Le côté pervasif des réseaux et de leurs images s'étend à  la recherche elle-même, ou au moins à  des vues nouvelles sur l'action des gènes comme l'a décrit Christophe Bonneuil dans un article.

Puis il rend compte de discussions sur le rôle de l'imaginaire dans le développement technologique, une session sur le thème "Développement et matérialité" avec une étude comparative Argentine/Chine et une autre session sur la recherche pharmaceutique. Une des tendances qu'il a observées cette année est la fécondité des échanges entre sociologie des sciences et études sur le développement, autour de thèmes communs comme l'expertise, la participation, la responsabilité, les processus d'inclusion ou d'exclusion lors de prises de décision. Les études sur le développement ont probablement apprendre de l'approche critique de l'expertise fournie par la sociologie des sciences, tandis que cette dernière peut s'inspirer des scientifiques dissidents des études sur le développement et leur habitude de saisir des controverses de grande ampleur (pesticides, barrages, sols, désertification etc.).

L'autre thème qui l'a marqué est celui de l'imaginaire, la manière dont les attentes et visions du futur sont crées et entretenues, et comment elles façonnent les perceptions publiques des utopies ou dystopies à  venir, fondées dans les peurs et espoirs présents. Ainsi, générer et entretenir le juste niveau d'attentes (permettant de créer des visions crédibles du futur et de soutirer des financements) tout en ne risquant pas de faillir à  ses engagements, est un art en soi !

Enfin, le blogueur ("Dom") n'hésite pas à  rendre compte de ce qui fait le sel des congrès, y compris la manière dont sont habillés les participants (description plutôt flatteuse pour la discipline d'ailleurs !).

Au même moment que ces sociologues se rassemblaient, un article paraissait dans EMBO Reports pour prendre du recul sur une profession très proche, à  l'intersection entre science et société (via Nautilus). Les auteurs de l'Université de Maastricht reviennent sur les études des aspects éthiques, légaux et sociaux des développements scientifiques et technologiques (ELSA), qui tente selon eux de réussir là  où l'histoire des sciences a échoué : réconcilier la science avec la société, et les sciences naturelles avec les SHS. Cette mission que l'histoire des sciences s'était assignée après-guerre, E. J. Dijksterhuis l'avait énoncée en 1953 en reprenant la fameuse image de l'océan séparant les deux cultures selon C. P. Snow :

Le détroit qui nous sépare est très large. [Par contre], vous trouverez en amont un ferry qui peut vous faire traverser. Ce ferry est nommé histoire des sciences et je serai un homme heureux si vous acceptez que je sois votre capitaine.

Dans leur article, les auteurs font valoir que le ferry moderne des ELSA est une entreprise collective, qui a besoin de ses articles, revues, cours, laboratoires, institutions. Sauf que souvent, en prétendant créer une passerelle et se faire médiateur, on augmente que plus la distance qui sépare deux rives. Ils ont donc interrogé huit chercheurs parties prenantes de programmes ELSA, qui reflètent bien la difficulté de situer ce courant : pour certains c'est un assemblage lâche, auquel chaque chercheur contribue sans changer profondément son appartenance disciplinaire, les biologistes et philosophes ou sociologues se côtoyant ponctuellement pour écrire un article ou participer à  un congrès. Est cité en exemple le programme de recherche en éthique, droit et sociologie qui accompagnait le projet de séquençage du génome humain — une expérience qui est apparemment considérée comme un échec. Pour d'autres, il faut au contraire fusionner les horizons de chaque spécialiste et les faire réellement dialoguer afin que l'entreprise fonctionne : il s'agit de dépasser l'océan entre les deux cultures plutôt que de le réduire, par exemple en créant des modules "Biologie et société" dans les formations de biologie ou en conditionnant le financement de programmes de recherche en génomique à  l'existence d'un volet "science dans la société".

En tous cas, en vue des débats brûlants d'actualité scientifique et de la priorité politique qui lui est accordée, le champ ELSA a toutes les armes en main pour réussir là  où l'histoire des sciences a échoué ! Il a déjà  ses revues, ses institutions et forums, ses financements, ce qui en fait un champ professionnel bien établi… et toujours ravi d'accueillir de nouveaux membres !

mardi 9 septembre 2008

En route pour la Suisse et le World Knowledge Dialogue Symposium !

J'ai l'honneur, après avoir candidaté en tant qu'étudiant de Master, d'être invité au World Knowledge Dialogue Symposium 2008 qui se tient dans les montagnes suisses de mercredi après-midi à  samedi matin. Cet événement biannuel réunit tous le gratin de la matière grise mondiale, avec cette année Edward O. Wilson (le père du concept de biodiversité mais aussi de la sociobiologie), l'éthologue Frans de Waal, le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux, le prix Nobel de chimie Richard R. Ernst et les prix Nobel de physiologie-médecine John Sulston et Christiane N-usslein-Volhard. Kofi Annan avait été annoncé mais ne figure plus au programme, snifff. Heureusement, il reste mes petits chouchous à  moi (s'ils m'autorisent cette familiarité) : Joël de Rosnay, dont les livres m'ont accompagné toute ma jeunesse, et Florence Devouard, ingénieur agronome et ancienne présidente du conseil d'administration de la Fondation Wikimedia.

Ce "Davos de la science" (l'expression est de moi) s'organise cette année autour de deux thèmes interdisciplinaires :

  • intelligence collective en réseau et savoir individuel : convergences et divergences
  • comportement coordonné, altruisme et conflit : du comportement animal à  l'économie et la prévention de la violence.

Comme il m'est demandé de travailler et participer activement au forum, je ne garantis pas de live-blogging, auquel cas je ferai un compte-rendu circonstancié plus tard. Sinon, c'est à  suivre ci-dessous. Je me dois aussi de vous prévenir : j'ai une prévention naturelle contre ce genre d'évenements où l'on croit résoudre les problèmes du monde en deux coups de cuillère à  pot et autour de quelques petits fours, donc le défi pour eux sera de me faire revenir enthousiaste (mais il est prévu du Steve Reich et John Cage au concert de gala, je devrai au moins aller mieux après ça !).

P.S. : Certaines conférences sont ouvertes au public, pour ceux qui n'habitent pas loin de Crans-Montana.

 

dimanche 10 août 2008

Retour sur le colloque Pari d'avenir : pourquoi changer les pratiques de la culture scientifique ?

Il y a 15 jours, je participais au colloque "Pari d'avenir", qui se penchait cette année sur les objectifs et pratiques de la culture scientifique. Mais cela vous le savez puisque vous m'avez vu bloguer en direct cet événement étalé sur trois jours. Laissez-moi donc plutôt exprimer quelques avis a posteriori.

La chose qui m'a le plus frappé, c'est à  quel point les présupposés même du débat ne sont pas forcément partagés. Valoriser la culture scientifique ? Oui, tout le monde est d'accord. Mais renégocier ce que cela signifie ? Pas facile. En particulier, certaines personnes sont ancrées dans des pratiques depuis plusieurs années, ou sont des scientifiques elles-même, et ont donc du mal à  envisager les choses sous un angle nouveau. C'était bien là , pourtant, l'enjeu du colloque : produire suffisamment de réflexion pour donner matière à  un manifeste à  venir "pour une révision des objectifs et des pratiques de la culture scientifique". Avec une difficulté supplémentaire qui est que finalement, la diversité est un facteur crucial. Faut-il vraiment voiloir limiter le partage de la culture scientifique à  un ou deux objectifs prioritaires et à  un ou deux types de pratiques bien identifiés ? Difficile de répondre... Néanmoins, il était salutaire de se poser ces questions.

Laissez-moi donc vous conter une histoire qui vous expliquera pourquoi. Oh, elle n'est pas de moi mais de Pierre Boulle, grand écrivain de science-fiction. Pourquoi lui ? Je confesse vouer une affection particulière pour le personnage (avec qui j'ai en commun d'être ingénieur diplômé et avignonnais, ça rapproche !) et pour son oeuvre. Dans son livre intitulé Les Jeux de l'esprit (1971), Boulle imagine ce que Saint-Simon avait proposé un siècle auparavant dans ses Lettres d'un citoyen de Genève (1802) : un monde gouverné par un groupe de savants, le "conseil de Newton", et une humanité vouée à  la production et à  la science. Chez Boulle, le conseil de Newton a seulement été renommé le Gouvernement scientifique mondial (GSM).

Oh que cela plairait à  tous les scientistes d'aujourd'hui ! En effet, écrit Pierre Boulle,

les savants étaient arrivés à  considérer qu'ils formaient de par le monde la véritable internationale, la seule valable, celle de la connaissance et de l'intelligence. La science était pour eux à  la fois l'âme du monde et la seule puissance en mesure de réaliser les grands destins de celui-ci, après l'avoir arraché aux préoccupations triviales et infantiles de politiciens ignares et bavards. Alors, au cours de nombreux entretiens amicaux, presque fraternels, était peu à  peu apparue la vision d'un avenir triomphant, d'une planète unie, enfin gouvernée par le savoir et la sagesse.

Car une seule chose animait la communauté des savants :

l'idéal connaissance était le pôle commun à  tous les esprits scientifiques de cette époque. Pour les physiciens, il s'agissait d'une véritable religion ; pour les biologistes, d'une sorte d'éthique, un acte gratuit dont il sentaient confusément la nécessité impérieuse pour échapper au désespoir du néant. Les uns et les autres estimaient que cette connaissance totale ne serait atteinte que par les efforts conjugués de l'humanité toute entière.

Or les savants sont partageurs. Comment pourraient-ils garder pour eux un tel idéal de connaissance et de sagesse ? Les voici donc lancés dans un programme de prise de conscience scientifique du monde. Car ils ne veulent plus refaire les mêmes erreurs et tiennent à  éviter l'écueil dangereux, autrefois sarcastiquement signalé par les romanciers d'anticipation : le partage de l'humanité en deux classes, les savants et les autres, ceux-ci condamnés aux travaux grossiers et utilitaires, ceux-là  enfermés dans une tour d'ivoire, bien trop exiguà« pour permettre l'épanouissement total de l'esprit.

C'est là  que Boulle fait une description visionnaire, qui rejoint tellement le rêve de certains vulgarisateurs et popularisateurs des sciences :

Un immense réseau de culture scientifique enserrait le monde. Un peu partout, des établissements grandioses s'étaient élevés, avec des amphithéâtres assez nombreux et assez vastes pour que, par un roulemment savamment organisé, la population entière des villes et des campagnes pût y prendre place en une journée, avec des bibliothèques contenant en milliers d'exemplaires tout ce que l'homme devait apprendre pour s'élever l'esprit, depuis les rudiments des sciences jusqu'aux théories les plus modernes et les plus complexes. Ces centres étaient également pourvus d'un nombre considérable de salles d'étude, avec microfilms, appareils de projection, télévision, permettant à  chacun de se familiariser avec les aspects infinis de l'Univers. Dans des laboratoires équipés des instruments les plus modernes, tout étudiant pouvait faire des expériences personnelles sur les atomes, provoquer lui-même des désintégrations, suivre le tourbillon magique des particules à  travers bêtatrons et cyclotrons, mesurer avec des appareils d'une délicatesse extrême les durées de quelques milliardièmes de seconde séparant la naissance et la mort de certains mésons.

Tout va bien dans le meilleur des mondes ? Non, parce que Boulle est un adepte du "renversement ironique", comme le nota si bien Jacques Goimard. Très souvent, il s'est attelé à  faire ressortir les paradoxes de l'esprit humain et le côté dérisoire de nos aspirations utopiques. Car rapidement, le GSM ne peut que constater les échecs essuyés en matière d'instruction mondiale :

Chaque famille voulait avoir sa maison particulière avec piscine. Cette soif de bien-être, ce désir du monde de s'approprier les acquisitions de la science et de la technique sans en comprendre l'esprit et sans avoir participé à  l'effort intellectuel de découverte, ne se limitaient pas aux habitations. (…) Des savants, des cerveaux précieux devaient interrompre ou ralentir leurs travaux de recherche fondamentale, dirigés vers le vrai progrès, pour se mettre au service du monde et satisfaire ses besoins immodérés de confort, de luxe et de raffinement matériels.

Eh oui ! La chute est d'autant plus rude que le rêve était grand : rien à  faire, l'Homme restera l'être paradoxal qu'il est, autant capable de pensées absolues que de désirs de confort matériel. La conclusion que j'en tire, c'est que le modèle dominant de culture scientifique (en dehors de l'école, donc) est voué à  l'échec : il ne sert à  rien d'attendre de la population qu'elle connaisse la vitesse de la lumière ou sache observer une particule élémentaire, c'est-à -dire qu'elle soit aussi savante que les savants eux-mêmes. Et les résultats de la sociologie ne disent pas autre chose. Par contre, on peut utiliser la science pour faire rêver, éveiller la curiosité, montrer l'importance de l'esprit critique, passionner, divertir, faire réfléchir… Autant de portes que Pierre Boulle a laissées ouvertes, afin que nous puissions les explorer plus de trente ans après.

mardi 22 juillet 2008

Colloque Pari d'avenir 2008 : live blogging sur trois jours !

Comme chaque année en marge du festival de science Paris-Montagne se tiendra dès demain le colloque Pari d'avenir à  l'Ecole normale supérieure. Avec un thème très ambitieux : réfléchir à  l’opportunité d’un Manifeste pour une révision des objectifs et des pratiques de la culture scientifique, faisant la part belle à  toutes les initiatives dont je tente de me faire l'écho sur ce blog : montrer la science chaude, réenchanter la science par la sociologie etc. Je vais m'efforcer de bloguer ce colloque en direct, rejoint peut-être par d'autres participants, dans la chat room de Scribblelive reprise ci-dessous :

jeudi 29 novembre 2007

Les 70 ans du Palais de la découverte

Pour fêter ses 70 ans, le Palais de la découverte demandait : Aimez-vous la science ?. C'était en effet le titre d'un colloque de deux jours qui s'interrogeait sur la place de la science dans la société en France. Je ne vais pas rendre compte de ces débats en détail (d'autant que je n'y étais pas et que les interventions sont mises en ligne petit à  petit)[1]. Ce qui m'a surtout intéressé, c'est un sondage récent sur les attitudes des Français à  l'égard de la science et une synthèse par Daniel Boy des résultats de ces sondages sur 35 ans. De quoi mettre quelques idées au clair.

Le sondage TNS Sofres nous apprend que la science est l'institution dans laquelle les Français ont le plus confiance (90% lui font confiance ou plutôt confiance), devant la police (70%) et l'administration (66%). 55% des personnes interrogées déclarent s'intéresser à  la science et 59% estiment qu'il faut développer les recherches scientifiques même quand on ne sait pas si elles auront des applications pratiques. Une majorité des sondés estiment que la science apporte à  peu près autant de bien que de mal. 76 % d'entre sont d'accord avec le fait que la science n'a pas le droit de faire certaines choses parce que cela transformerait trop la nature. Et une majorité considère que le développement de la connaissance ne rend pas forcément l'homme meilleur.

Remis en perspective par Daniel Boy, ces résultats ne sont pas étonnants : l'intérêt pour la science est relativement stable au cours du temps, tout comme la confiance qu'on y accorde (autant donc pour la soi-disant défiance généralisée envers la science). Par contre, les proportions se sont inversées sur la question de la recherche finalisée : en 1997, 59% des sondés considéraient qu'il faut développer les recherches scientifiques seulement quand on pense qu'elles auront des applications pratiques ! Et même s'ils sont toujours minoritaires, la proportion de ceux qui pensent que le développement de la connaissance scientifique rend l'homme meilleur ne cesse presque pas d'augmenter depuis 1982 tandis que ceux qui sont tout à  fait d'accord avec l'affirmation selon laquelle les chercheurs scientifiques sont des gens dévoués qui travaillent pour le bien de l'humanité ont été divisés par deux !

Daniel Boy présente également des données intéressantes sur la vision du métier de chercheur qu'avaient les lycéens et les étudiants en 2000 : pas brillant. A côté d'une position sociale élevée et d'un bon salaire, ils notent que le métier de scientifique est tellement critiqué aujourd'hui que cela ne donne pas envie d'entreprendre ces études et qu'il est particulièrement difficile d'obtenir un poste dans la recherche publique. Et sur les parasciences, on apprend que l'astrologie perd du terrain depuis 1994, à  l'inverse de la sorcellerie, de la prémonition et de la guérison par magnétiseur…

Notes

[1] Je ne dirai donc rien de la ministre Valérie Pécresse qui ressort la rengaine selon laquelle on ne craint viscéralement que ce qu'on ne connaît pas et la science, en venant au contact du public, dissipe d'elle-même les ambiguïtés et les angoisses qui l'accompagnent et que ses avancées parfois suscitent.