La science, la cité

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"Théorème vivant" de Cédric Villani lu par un mathématicien

Après une thèse CIFRE en mathématiques appliquées, obtenue en 2011 entre EDF et l'université de Franche-Comté ("Transferts de champs entre maillages de type éléments finis et applications en mécanique non linéaire des structures"), Alexandre Bérard a travaillé comme ingénieur de recherche au laboratoire de mathématiques de Besançon. Depuis quelques années, il enseigne les mathématiques en première année à l'université Paris-IX Dauphine. Il prépare également un master de didactique des disciplines à Paris-VII Diderot, afin de s'orienter vers la recherche en didactique des maths. Il garde néanmoins toujours un oeil ouvert sur le monde de l'entreprise. Vous pouvez le retrouver sur Twitter : @AlexandreBerard. Il a lu le premier livre grand public de Cédric Villani et nous offre ce compte-rendu de lecture. Je l'en remercie infiniment :-)

Dans son testament, Alfred Nobel souhaite que soit attribué un prix récompensant des travaux remarquables dans cinq domaines : la paix, la littérature, la médecine, la physique et la chimie. Hasard ou raison, sa volonté omet de fait l'existence d'un prix Nobel de mathématiques. Cette absence sera comblée une vingtaine d'années plus tard : « John Charles Fields a l'idée de créer une médaille pour mathématiciens, une récompense qui servirait à la fois à saluer de grands travaux et à encourager de jeunes talents ». Depuis, tous les quatre ans, la médaille Fields est décernée à des chercheurs dont les contributions en mathématiques sont importantes. La France « ne totalise pas moins de onze médailles Fields » : elle est la deuxième nation au classement mondial, avec une médaille de moins que les États-Unis. Le grand public ne saurait certainement pas donner le nom de tous les lauréats ; toutefois, l'un d'eux devrait lui paraître familier : celui de Cédric Villani. Pourquoi ? Certes, sa récompense est récente : elle date de 2010. Pourtant, si Cédric Villani est plus connu que ses prédécesseurs, c'est peut-être parce qu'il est l'un des rares mathématiciens à vivre avec son temps : « les autographes, les journaux, les radios, les émissions télé, les tournages cinéma, mon duo avec Franck Dubosc » et qu'il assume son rôle de phénomène : « j'ai l'habitude d'en voir, qui sont troublés ou décontenancés par mon costume et mon araignée ».

Dans Théorème vivant, on découvre petit à petit les outils du chercheur en mathématiques. À première vue, ils semblent minimalistes : « une station de travail informatique, quelques centaines de livres, des milliers de pages d'articles, de nombreux ouvrages de recherche ». En réalité, le plus important est ailleurs : « un bon mètre linéaire de brouillons, méticuleusement archivés durant de longues années, et tout autant de notes manuscrites, témoins d'innombrables heures passées à écouter des exposés de recherche ». L'essentiel du travail du mathématicien provient des échanges qu'il a avec ses pairs, au sein de lieux propices comme l'université de Princeton, dans le New Jersey. Les avancées sont rendues possibles par le biais d'entretiens quotidiens, mais aussi par le souvenir de discussions anciennes : « il y a deux ans, à Princeton, un post-doc chinois [...] » ou par des connaissances plus lointaines encore : « il y a seize ans, notre professeur de géométrie différentielle nous avait présenté cette formule […] si compliquée que nous l'avions accueillie avec hilarité et qu'il avait dû s'excuser ». Il est parfois nécessaire de s'ouvrir aux autres sciences, de s'approprier des concepts que d'autres maîtrisent déjà : « j'apprends sans prétention des notions de base que les physiciens connaissent depuis un demi-siècle ». Des savoir-faire fondamentaux peuvent être mis à contribution : « je passe au tableau pour exposer la solution, comme dans une séance d'exercices corrigés ». Après maintes recherches et discussions, le déclic est là. « J'ai franchi un cap : maintenant, je sais ce que je veux démontrer ». Mais la partie ne fait que commencer : « au-delà de la réponse à la question, j'espère que la preuve sera riche d'enseignements ». Le récit de Cédric Villani est l'exposition d'une recherche à quatre mains : « le décalage horaire entre collaborateurs, ça a du bon. Avec sept heures de décalage, on peut travailler presque en continu. Si Clément [Mouhot] bosse jusqu'à minuit à Paris, deux heures plus tard à Princeton je suis dans mon bureau, prêt à prendre le relais ». Les passages très techniques, où l'attention est de mise à chaque ligne de calcul, se mêlent aux biographies de mathématiciens, aux articles de vulgarisation sur les grands problèmes d'hier et d'aujourd'hui, ainsi qu'à de multiples tranches de vie : la lecture d'un manga, une leçon de violoncelle, le concert des Têtes Raides, le récit d'histoires imaginaires et de rêves étranges.

Un mathématicien ne s'arrête jamais totalement de travailler. Théorème vivant ne fait que refléter cette succession d'épisodes : « la période noire qui marque les premiers pas d'un mathématicien en terre inconnue, c'est la première phase du cycle habituel. Après le noir vient une petite, petite lueur fragile, qui nous fait penser que quelque chose se prépare... Puis après la petite, petite lueur, si tout va bien, on démêle le fil, et c'est l'arrivée au grand jour. […] Et puis, après le grand jour et la lumière, il y a toujours la phase de dépression qui suit les grands accomplissements, où l'on minimise sa propre contribution. […] Le cycle de la recherche mathématique ». Réussir à classer Théorème vivant dans sa bibliothèque relève de l'impossible. Parce que l'on ne sait jamais quand débute la recherche ni quand elle se termine, seul un récit au titre oxymorique pouvait refléter l'activité mathématique. Théorème vivant mélange les codes et les genres. Théorème vivant transpire son auteur, hanté par ses souvenirs, tourmenté par ses vieux démons, partagé entre sa folie douce et sa rigueur mathématique. Théorème vivant, entre mesure et démesure, parvient à briser la glace qui entoure cette discipline tant redoutée, celle-là même dont Bertrand Russell évoquait « la beauté suprême, une beauté froide et austère, comme celle d'une sculpture ».

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Rentrée littéraire sous le signe de la science

Si comme moi vous suivez d'assez loin la rentrée littéraire, voici une bonne raison de vous y intéresser cette année : la multitude des ouvrages qui prennent comme thème, héros ou prétexte, un motif scientifique. Grâce au Monde, qui a mis le doigt sur ce phénomène, en voici une petite liste :

  • Peste & choléra de Patrick Deville au Seuil retrace l'histoire d'Alexandre Yersin, découvreur du bacille de la peste
  • dans Mécaniques du ciel, Tom Bulloughs prend comme héros le père de l'astronautique moderne, Constantin Tsiolkovski
  • le premier roman de Yannick Grannec, La déesse des petites victoires (éd. Anne Carrière), sera consacré à Kurt Gödel
  • Cédric Villani prend la plume dans Théorème vivant (Grasset) pour expliquer la genèse de sa fameuse démonstration
  • Olivier Dutaillis évoque dans Le jour où les chiffres ont disparu le moyen de combattre la tyrannie des chiffres
  • dans La théorie de l'information chez Gallimard, Aurélien Bellanger met en scène l'histoire des télécommunications et l'avènement de la net-économie en France.

Dans les prochains jours, vous lirez sur ce blog le compte-rendu de lecture du livre de Cédric Villani par un chercheur en mathématiques, puis par moi. Et, si tout se passe comme prévu, une recension du livre de Patrick Deville Peste & choléra. Restez branchés !

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Le chercheur fait des expériences et résout des équations ?

Voici un dernier extrait du livre collectif Les scientifiques jouent-ils aux dés ? (Éditions du Cavalier Bleu) auquel j'ai participé (version de l'auteur, différente de la version finalement publiée). Je profite de sa publication pour vous inviter nombreux à une discussion qui aura lieu le jeudi 12 janvier 2012 à la librairie Mollat (Bordeaux), en compagnie de Bastien Lelu (co-directeur de l’ouvrage), Édouard Kleinpeter (co-auteur) et votre serviteur ! La rencontre sera animée par Olivier Laügt (directeur de l'Institut des sciences de l’information et de la communication et du Master Médiation des Sciences à Bordeaux 3).

Les chercheurs ne sont pas tous en sciences dures

Quand on demande à des enfants de dessiner un chercheur, ils pensent généralement à la blouse blanche, au tableau rempli d'équations et aux éprouvettes. Dans leur tête, le chercheur est donc bien celui qui fait des expériences et des résout des équations. Mais cette idée se retrouve plus largement au sein du grand public, entretenue par des figures comme le professeur Tournesol qui n'hésite jamais à expérimenter et à bricoler, seul dans l’atelier qui lui sert de laboratoire. Pourtant, les albums de Tintin regorgent d'autres figures de savants comme l’archéologue Philémon Siclone dans ''Les cigares du pharaon'' ou le sigillographe (historien spécialiste des sceaux) Nestor Halambique dans ''Le sceptre d’Ottokar''. Ceux-là incarnent un autre visage de la science, plus discret car peut-être moins photogénique : les sciences humaines et sociales auxquelles se rattachent l'archéologie ou l’histoire mais aussi la géographie, la sociologie, la communication, l'anthropologie, les sciences politiques, la linguistique…

En France, un quart des chercheurs du secteur public appartenait en 2005 aux sciences humaines et sociales. La balance ne penche donc pas en faveur de ces disciplines qui n'ont souvent ni blouse ni tableau et on peut comprendre que l'image la plus répandue soit celle du laboratoire expérimental. Pourtant, deux tiers des étudiants de l'enseignement supérieur sont inscrits en sciences humaines et sociales, contre un tiers qui étudie en sciences de la matière et de la vie. C'est sans doute que le terrain d'étude des premières — qu'il s'agisse de notre société, de notre économie ou de nos institutions — offre plus de débouchés professionnels, et nous interdit donc de les oublier !

Les chercheurs lisent et écrivent surtout

Que les chercheurs fassent des expérimentations ou pas, des calculs ou pas, il y a forcément une activité à laquelle ils doivent se livrer : écrire pour rendre- compte de leur travail et partager leurs résultats avec la communauté, lire ce que leurs collègues ont fait. Comme le souligne le sociologue Michel Callon : "Les chercheurs sont des lecteurs et des écrivains particulièrement attentifs et productifs. Retirez-leur cette littérature dont ils se nourrissent et ils se retrouvent désemparés, ne sachant plus ce qui vaut la peine d'être approfondi." Des chiffres aident à comprendre l'importance de cette activité, cantonnée à des publications spécialisées (revues académiques, brevets…) : les astronomes et astrophysiciens lisent en moyenne plus de 220 articles par an et y passent plus de 140 heures. Les chimistes font plus forts avec 270 articles lus par an en moyenne, auxquels ils consacrent près de 200 heures. En sciences humaines et sociales où la lecture est au cœur du travail d'analyse, de synthèse et de production des connaissances, les chercheurs y passeraient en moyenne 65% de leur temps !

L'écriture en recherche a un autre rôle très important, moins scientifique qu'administratif : les laboratoires doivent fréquemment justifier l'intérêt de tel ou tel projet de recherche, demander des financements ou des soutiens en présentant leurs ambitions… En 1864, Louis Pasteur écrivait déjà au Ministre de l'instruction publique pour lui demander des subventions. En quelques paragraphes, il arrive à faire passer l'intérêt du Ministre de la grandeur de la France aux travaux sur la fermentation du vin, en montrant comment les deux sont liés. Faisant état de la nécessité d'aller étudier en Arbois les cuves de vin, il réclame alors la coquette somme de 2500 francs en sous-entendant que sa demande sera renouvelée "les années suivantes". Ces productions écrites participent de l'élaboration d'un programme de recherche, même si elles pèsent souvent comme une tâche ingrate et inutile. Aux États-Unis, les chercheurs déclarent passer 42% de leur temps à des tâches administratives, qui vont du remplissage de formulaires à la participation aux réunions !

Enfin il ne faudrait pas oublier les écrits préparatoires dans le cahier de laboratoire : les chercheurs y notent en temps réel leur travail, y compris toutes les expérimentations ou les hypothèses qui s'avèreront stériles. On estime que de toute cette cuisine, seulement 5% sera rendu public lors du passage à la communication formelle.

Bien que tout ceci constitue la réalité du travail scientifique, ce n'est pas forcément ce que les chercheurs eux-mêmes viennent y chercher et ce qu'ils veulent en retenir. Dans une enquête menée en 1995 auprès de chercheurs de toutes disciplines, une large majorité des sondés ont répondu qu'ils n'aimaient pas écrire. Et ils ont admis à plus de 90% n'avoir pas été suffisamment formés pour devenir des spécialistes de l'écriture scientifique et que leurs étudiants ne sont pas mieux préparés. Nous sommes donc face à un paradoxe intéressant.

Les chercheurs ne sont pas tous semblables

Au-delà des différences entre disciplines, il existe aussi des différences entre chercheurs. Il faut s'imaginer le monde de la recherche comme une galerie de personnages aussi divers que les passants que l'on peut croiser dans la rue. Dans son livre Petit point, le prix Nobel de physique Pierre-Gilles de Gennes propose justement un bestiaire de "cas un peu subtils, où le positif et le négatif se mêlent intimement — le vrai tissu de la science".

Quelques portraits-types de scientifiques signés Pierre-Gilles de Gennes

Lanterne est un administrateur de la recherche né : peu importe qu'il n'ait pas "une vision très profonde des besoins réels du secteur (…) il sait lire les textes de Bruxelles, se mouler dans les organigrammes". Leduc est une coqueluche des médias et "dans la chaleur communicative des projecteurs", il sort parfois de son domaine d'expertise et "commet de graves impairs". Pluvieux "fut un rénovateur inspiré, donnant de la verdeur à une science un peu vieillotte" ; mais il s'est laissé glisser dans une administration d'où il est sorti fatigué. Après avoir défriché un domaine et créé une école de pensée, Vladimir se prend pour un prophète et entraîne "nombre de jeunes dans des programmes brumeux" visant à "comprendre la nature profonde de la vie". Ancre “s’est glissé dans l’une des multiples commissions qui examinent les recherches des autres” et même quand son expertise atteint des limites, “il s’érige en arbitre des élégances”.

En général, cette spécialisation dépend de l'âge et du profil des chercheurs. Un jeune chercheur en thèse met la main à la pâte et produit les résultats qui font avancer le laboratoire. Le chercheur plus âgé gagne en autonomie et se mêle de stratégie de recherche, en concevant ses propres projets et en évaluant ceux de ses confrères. Enfin, les chercheurs seniors décident de l’utilisation des fonds du laboratoire, participent à des commissions et représentent le laboratoire à l’extérieur pour lui donner du crédit et de la visibilité. Une chose est sûre : malgré l'importance de l'écriture et de la lecture, le silence ne règne pas dans les laboratoires. La recherche scientifique c'est aussi beaucoup de discussions animées qui viennent enrichir ces écrits ! Les discussions de couloir, même si elles tendent à être complétées par des échanges de courriel, sont primordiales pour poser une question, soumettre une hypothèse, partager un moment fort… Finalement, le travail de chercheur ressemble beaucoup au travail de bureau !

Bibliographie

  • Michel Callon (1989), "Introduction", in Michel Callon (dir.), La Science et ses réseaux. Genèse et circulation des faits scientifiques, Paris : La Découverte, coll. "Textes à l'appui"
  • Pierre-Gilles de Gennes (2002), Petit point, Paris : Le Pommier
  • Ken Hyland et Françoise Salager-Meyer (2008), "Scientific writing", Annual Review of Information Science and Technology, vol. 42, pp. 297–338
  • Sam Kean (2006), "Scientists spend nearly half their time on administrative tasks, survey finds”, The Chronicle of Higher Education, 7 juillet
  • Observatoire des sciences et des techniques (2009), Indicateurs de sciences et de technologies. Édition 2008, Paris : Economica
  • Marie-Claude Roland (2009), "Quality and integrity in scientific writing: prerequisites for quality in science communication", Journal of Science Communication, vol. 8, n° 2
  • Carol Tenopir, Donald W. King, Peter Boyce, Matt Grayson, Keri-Lynn Paulson (2005), "Relying on electronic journals: Reading patterns of astronomers", Journal of the American Society for Information Science and Technology, vol. 56, n° 8, pp. 786–802
  • Odile Welfelé (1998), “Organiser le désordre : usages du cahier de laboratoire en physique contemporaine”, Alliage, n° 37-38, pp. 25–41

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Est-ce la méthode scientifique qui guide le travail du chercheur ?

J'ai écrit avec quelques camarades du groupe Traces un livre collectif intitulé Les scientifiques jouent-ils aux dés ?, à paraître aux éditions du Cavalier Bleu. Son principe : analyser nombre d’idées reçues sur la science et sur ceux qui la font, en mobilisant les travaux de l'histoire, sociologie et philosophie des sciences. L'ouvrage a été dirigé par Bastien Lelu et Richard-Emmanuel Eastes, et préfacé par Dominique Pestre. Mélodie a déjà publié ses textes sur la vulgarisation et le progrès et après celui sur l'expertise, voici le chapitre sur la méthode scientifique (co-écrit avec Bastien) (version des auteurs, différente de la version finalement publiée).

Le chercheur est-il méthodique ?

Au cinéma, la découverte scientifique est souvent présentée à la façon d'une enquête policière. Une question remplace le crime, des expériences remplacent les indices et les témoins, le coupable devient l’inconnu ou une maladie à combattre. Le chercheur mène l’enquête, investigateur entièrement dévolu à sa cause, dont la passion confine parfois à l’acharnement. Méthodique, il avance par étapes, vient à bout des questions qui s’enchaînent et lève peu à peu le voile de l’ignorance qui recouvre la réalité. Cette vision de la science suppose une méthode implacable de raisonnement et d'élimination des fausses pistes. Le héros scientifique qui triomphe a toutes les qualités morales du "bon" : honnête, méticuleux, il est mû par le seul désir d’accéder à la vérité.

À l'école, on tente alors d'inculquer aux élèves les fondements de cette « méthode scientifique », qui verrait systématiquement les hypothèses succéder aux observations, les expériences adéquates menant ensuite à la conclusion, celle-ci s'imposant d'elle-même pourvu que l'élève-apprenti ait bien fait son travail. Pourtant, et l'on pourrait s'en étonner, la démarche suivie par un chercheur dans son laboratoire ne suit en rien cette progression linéaire, aussi fictive qu'idéalisée. Elle est plutôt faite de tâtonnements, de retours en arrière, de hasards et de conclusions hâtives avant d'en arriver aux « bons » résultats.

Étudiant des biologistes au travail dans les années 1980, Bruno Latour et Steve Woolgar ont ainsi assisté à des raisonnements impropres ("La bombésine se comporte parfois comme la neurotensine ; la neurotensine fait décroître la température ; donc la bombésine fait décroître la température") qui suffisent pourtant "à lancer une recherche qui devait conduire à des résultats salués comme une contribution exceptionnelle". Et ces anthropologues et sociologues des sciences de conclure à propos des procédures utilisées par les scientifiques : "si elles sont logiques, elles sont stériles ; si elles sont fructueuses, elles sont logiquement incorrectes".

Enfin, on peut mentionner le fait que parler d'une seule méthode scientifique, qui serait universelle, ne tient pas longtemps lorsque l'on prend conscience de l'infinie diversité des pratiques. Diversité d'une discipline à l'autre, tout d'abord, le travail du généticien n'ayant pas grand chose de commun avec celui du climatologue qui utilise des modèles numériques pour appréhender les phénomènes ou de l'archéologue qui ne peut pas mener d'expériences sur le passé. Diversité géographique ensuite, les variations observées d'un pays à l'autre ou même d'un laboratoire à l'autre permettant d'ailleurs à la recherche de ne pas s'enliser trop longtemps si un choix de méthode s'avère contre-productif. Diversité, enfin, au cours du temps, les pratiques de ce début de XXIe siècle n'ayant plus grand chose de commun avec celles qui avaient cours ne serait-ce qu'il y a cinquante ans.

D'où vient l'impression de méthode ?

Si le sentiment qu'il existe une « méthode scientifique » est cependant si fort, c'est peut-être que les écrits des scientifiques eux-mêmes l'alimentent. En effet, pour que son travail soit considéré comme valable, tout scientifique se doit de le publier, c'est à dire le mettre en forme, à la fois pour qu'il soit compréhensible par ses pairs (collègues) et pour qu'il puisse être mis en rapport avec leurs propres travaux. Ceci demande un processus d'écriture spécifique qui passe par une reconstruction totale du travail dont il rend compte. Oubliées, les erreurs successives ! Mis de côté, les choix faits au petit bonheur ! Sans oublier les hypothèses, formulées bien souvent après que les résultats les aient suggérées…

Ces reconstructions parsèment l’histoire des sciences et ont entretenu l’idée d’une méthode scientifique gravée dans le marbre. Prenons l’exemple de Gregor Mendel, ce moine glorifié comme le scientifique idéal aux vertus monastiques, cherchant la vérité et non la gloire. On raconte qu’il a mis en évidence les lois de l’hérédité grâce à un travail méticuleux sur de longues années, croisant des centaines de lignées de pois, comptant et recomptant des milliers de grains. Pour obtenir ces résultats qui sont encore considérés comme valides aujourd’hui, il aurait compté la répartition des formes après chaque croisement entre parents différents, obtenant le ratio “magique” de 9:3:3:1 dans la génération-fille. En réalité, il ne conçut pas un protocole expérimental parfait dès le départ puisque des vingt-deux caractères qu'il a étudiées, seuls sept ont été réellement exploitées (pois lisse ou ridé, plante haute ou naine, gousse enflée ou flétrie…), les autres donnant des résultats soit inexploitables soit incohérents avec le reste. Il s’y cachait d’autres phénomènes liés à la transmission des caractères entre générations, écartés à l’époque et compris seulement plus tard !

Un travail collectif

L'exemple de Mendel nous enseigne également que la communauté scientifique procède à des ajustements et des réinterprétations constantes des conclusions de chacun : des deux "lois de Mendel" bien connues des biologistes, une seule était présente dans sa publication de 1866, et ce sont des biologistes modernes qui ont interprété les résultats de Mendel comme montrant à la fois la ségrégation des caractères et leur assortiment indépendant dans les gamètes. En 1900, travaillant avec d’autres concepts et d'autres outils, trois chercheurs ont retrouvé indépendamment les uns des autres des résultats équivalents — plusieurs décennies après que Mendel et ses travaux furent tombés dans l'oubli. Malgré l’individualité de chaque scientifique, les interprétations dont il se permet et la diversité des approches possibles, un fond commun rend donc possible la constitution d’un corpus solide de connaissances.

Le travail de publication et de transmission des résultats est vital pour la communauté scientifique, c'est-à-dire en fait pour chacun des chercheurs qui, pris individuellement ou même au niveau de leurs laboratoires, ont besoin des résultats des autres pour pouvoir continuer à avancer. Les pairs représentent tout à la fois la base de travaux antérieurs sur laquelle un scientifique fonde son travail, et l'instance de jugement qui valide (ou non) ses propres résultats avant leur publication dans des revues académiques (un processus que l'on nomme le "peer review", ou "relecture par les pairs"). Cette interaction mutuelle entre l'individuel et le collectif passe par une mise en forme idéalisée du travail que l'on confond trop souvent avec la méthode qu'aurait suivi le scientifique. C'est bien de la dimension collective de l'entreprise scientifique qu'il s'agit.

On peut remarquer que le développement des sciences dans le monde antique, la "révolution scientifique" du XVIIe siècle en Europe ainsi que l'accélération et la professionnalisation du travail scientifique au XXe siècle tiennent pour partie aux avancées fulgurantes des dispositifs de transmission des connaissances — l'écriture d'abord, puis l'imprimerie et enfin les technologies de l'information et de la communication. Si ces deux progrès sont intimement liés, c'est bien parce que pour exister, le savoir scientifique doit être formalisé, transcrit puis diffusé au corps des scientifiques et de la société. Si l'idée de "génie individuel" en sort un peu écorné, nous gagnons dans la dimension collective de la science sa valeur et sa robustesse. Ce que soulignait Anatole France en écrivant dans sa nouvelle "Balthasar" (1889) que "la science est infaillible ; mais les savants se trompent toujours".

Bibliographie

  • Douglas Allchin (2003), "Scientific myth-conceptions", Science Education 87(3), 329-351.
  • Ron Curtis (1994), "Narrative form and normative force: Baconian story-telling in popular science", Social Studies of Science 24(3), 419-461.
  • Pierre Laszlo (1999), La Découverte scientifique, Paris : Presses universitaires de France.
  • Bruno Latour et Steve Woolgar (1988), La Vie de laboratoire. La Production des faits scientifiques, Paris : La Découverte.
  • Robert K. Merton (1973), The Sociology of Science, Chicago : University of Chicago Press.
  • Hans Reichenbach (1953), The Rise of Scientific Discovery, Los Angeles : University of California Press.
  • Isabelle Stengers et Bernadette Bensaude-Vincent (2003), 100 mots pour commencer à penser les sciences, Paris : Les empêcheurs de penser en rond. Voir en particulier le chapitre Méthode.
  • René Taton (1955), Causalités et accidents de la découverte scientifique. Illustration de quelques étapes caractéristiques de l'évolution des sciences, Paris : Masson.

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Lecture automnale : "Les arpenteurs du monde" de Daniel Kehlmann

Ce qui est bien avec cet ouvrage paru en 2005 et traduit en français en 2007, c'est qu'il a eu un succès fou (vendu à plus d'un million d'exemplaires et traduit dans une quarantaine de pays). Je ne suis donc pas le premier à vous en parler, et vous découvrirez chez David que l'auteur ne s'explique pas ce succès : "Mon livre est comme quelque chose de sérieux qui serait devenu fou", s'amuse l'auteur, d'à peine trente ans. Gerd Voswinkel, qui a détecté très tôt le talent de Kehlmann en lui décernant le prix Candide, ose une explication pour ce phénoménal succès : "l'Allemagne reprend peut être confiance en elle". Avec Benjamin, vous apprendrez tout des deux protagonistes, Carl Friedrich Gauss (1777-1855) (un des plus grands mathématiciens de tous les temps) et Alexander von Humboldt (1769-1859) (un grand explorateur ayant fait de nombreuses découvertes en Amérique du sud), mis en scène dans une fiction largement inspirée de la réalité. Enfin, vous saurez grâce à JLK que sous un ton débonnaire se cache une satire qui montre les aspects tout humains de vieux gamins égomanes ou de tyrans domestiques, de même que les Lumières philosophiques de l'époque (Kant toussote encore dans son coin) vont de pair avec de vraies ténèbres politiques ou policières.

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En alternant les chapitres consacrés à Gauss et ceux consacrés à Humboldt, le roman confronte deux façons d'explorer le monde à la fois opposées et complémentaires – Humboldt sillonne et cartographie le monde du fin fond de l'Amazonie au bout des steppes sibériennes, tandis que Gauss scrute les nébuleuses mathématiques ou les galaxies physiques sans quitter ses savates – et deux attitudes par rapport à la science : l'optimisme scientiste pour Humboldt, et le scepticisme plus humble pour Gauss (JLK encore). On a donc droit autant à des descriptions du monde des Lumières que du processus scientifique, des liens avec le pouvoir, et de la personnalité de ces "doux foldingues".

Au-delà de l'évident plaisir de lecture, grâce au style érudit et drôle de Daniel Kehlmann, j'ai aimé les portraits sans concession de la science telle qu'elle se fait. Humboldt qui occulte son compagnon d'expédition Bonpland et feint de s'en offusquer ; le même Humboldt qui affirme sans sourciller que les hommes ne volent pas, que même s'il le voyait il ne le croirait pas, et que c'est exactement ainsi que fonctionne la science ; j'en passe et des meilleurs. On dit souvent que les vies trépidantes de ces héros (parfois tragiques) font les plus belles histoires. Mais pas seulement car ce "roman historique" est hallucinant de justesse et de clairvoyance sur notre monde contemporain. Et c'est sans doute là que se cache la force de cet excellent livre (vous l'aurez compris !).

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