La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

mercredi 21 octobre 2009

Histoire et sociologie de l'agriculture intensive et de son expertise

Depuis un certain temps que mûrit le projet d'entretiens filmés avec des chercheurs en philosophie, histoire et sociologie des sciences, je suis heureux d'annoncer enfin la naissance de la web TV "La science telle qu'elle se fait". C'est une initiative signée Deuxième labo, en partenariat avec deux doctorants de l'université de Strasbourg (Alexis Zimmer et Nils Kessel). Vous pouvez vous abonner pour recevoir les nouvelles vidéos dès leur mise en ligne (flux RSS / podcast iTunes), mais soyez assurés que j'en publierai également un certain nombre sur ce blog.

Première chercheuse à se plier à l'exercice, l'historienne Nathalie Jas (Université d'Orsay/Inra) nous raconte ci-dessous comment en est-on arrivé à l'agriculture moderne et quel a été le rôle de l'agronomie dans ce développement, puis discute le statut de l'agriculture biologique et des pesticides avant d'aborder la question de l'expertise en science.

samedi 27 septembre 2008

Soutenance, enfin

Après avoir terminé puis repris les études, me voici sur le point de terminer une seconde fois : mon mémoire de Master "Etudes sociales des sciences et des technologies" a été envoyé aux quatre membres du jury et je m'apprête à  le soutenir mardi prochain. Le sujet de ce travail, je crois, surprendra les lecteurs de ce blog : j'aurais pu me faciliter la tâche et choisir d'étudier les blogs de science, ou les manières de montrer la science en train de se faire, ou toute autre problématique souvent abordée ici-même. Au lieu de ça, il a fallu que mes études d'agronomie me fassent croiser la route des stimulateurs des défenses naturelles des plantes (SDN). Je leur ai consacré un travail bibliographique à  l'Agro, l'occasion de mieux comprendre cette famille originale de pesticides qui aide la plante à  se défendre (on les surnomme aussi "vaccins des plantes"). Mais je voyais bien que je ne pouvais comprendre que 50% des SDN. L'essentiel était invisible pour les yeux… de l'agronome. Il fallait faire œuvre de sociologue pour comprendre ce que travailler sur les SDN veut dire, ce qu'ils doivent déplacer et reconfigurer pour se faire une place au soleil. Bref, les SDN étaient le premier objet "hybdride" (pour reprendre la terminologie de la sociologie des sciences) que je rencontrais pour de vrai.

Du coup, dès que je me suis inscrit en Master, j'ai demandé si l'on était libre de choisir son sujet de mémoire, pour pouvoir le leur consacrer. C'est chose faite, et j'ai cherché à  les accommoder à  la façon de mon autre obsession : Bruno Latour. La soutenance ci-dessous, offerte sous la forme d'un slidecast (c'est-à -dire avec ma douce voix en prime), vous permettra donc de tout savoir (ou presque) sur les SDN avec une approche latourienne. Je ne mets pas mon mémoire en ligne, parce que j'y cite nommément un paquet de chercheurs qui n'ont pas donné leur accord pour voir leurs propos étalés ici. Mais voici déjà  une bonne synthèse et si une version anonymisée devait sortir un jour (pour un article scientifique ?), vous serez les premiers avertis…

vendredi 19 janvier 2007

Quand les célébrités disent des bêtises, les scientifiques ne valent pas forcément mieux...

Autant j'aime beaucoup d'habitude le travail de l'organisation Sense about Science (notamment en matière de sensibilisation au peer review), autant leur dernière campagne est largement critiquable. Dans un document PDF de 2 pages (repris par le 20 minutes de Genève), ils répondent à  quelques jugements considérés comme erronés, impliquant la science et tenus par des célébrités (tant qu'à  faire...).

Si Madonna en prend avec raison pour son grade (parce qu'elle imagine qu'il est possible de neutraliser les radiations), d'autres réponses sont moins justifiées. Ainsi, à  la mannequin Elle MacPherson qui se dit heureuse de pouvoir nourrir sa famille avec de la nourriture qui évite des pesticides inutiles (unnecessary) et des additifs alimentaires nocifs, un toxicologue répond que les pesticides sont une part nécessaire de l'agriculture et une diététicienne ajoute que les additifs ne sont pas nocifs pour la plupart des personnes. La première de ces réponses est fausse puisque si l'alimentation de MacPherson, ou le bio en général, n'emploient pas de pesticides (sous-entendu "de synthèse") c'est bien parce que ceux-ci ne sont pas nécessaires (dans le sens de "qui ne peut pas ne pas être"). A moins de comprendre que dans le cadrage (implicite) de cet expert, l'agriculture se réduit à  l'agriculture productiviste et ne s'envisage pas autrement. Quant à  la seconde réponse, elle généralise en parlant de la plupart des personnes, ce qui est bien la position épistémologique de la science, mais ne répond pas aux préoccupations d'un individu en particulier, à  savoir Elle MacPhersen.

Autre exemple : à  l'actrice Joanna Lumley qui considère qu'on ne peut continuer à  gaver les animaux de produits chimiques et d'hormones de croissance, en mentionnant notamment l'explosion des cas de cancer, un docteur répond : 1) que le cancer n'explose pas, 2) qu'il est plus fréquent parce que les gens vivent plus vieux, 3) qu'il faut se baser sur les faits et non sur des peurs, 4) qu'il n'y a pas de preuve absolue que des additifs alimentaires causent le cancer et 5) que nous savons en revanche que la moitié des cancers sont dus au mode de vie (obésité etc.). Bref, il pinaille entre la réponse 1) et 2), en 4) il répond additifs alimentaires là  où Lumley parle d'hormones de croissance (alors qu'évidemment le problème n'est pas le même, souvenons-nous qu'en Europe la viande aux hormones américaine a été très controversée, y compris par les experts) et il se dédouane un peu trop facilement sur le mode de vie en 5) alors que des indices croissants laissent penser qu'il y a un lien avec des activités comme l'agriculture.

Attitude hautaine (les scientifiques interrogés sont à  tu et à  toi avec les stars citées et prennent un malin plaisir à  les détromper), citations sorties de leur contexte etc., voilà  un travail qui (à  mon avis) ne fait pas vraiment honneur à  la science ! Pas forcément par mauvaise volonté de la part des auteurs mais par la nature même du discours scientifique, qui ne peut s'empêcher d'être moralisant -- et qui est limité par ses propres présupposés : généralisation, réductionnisme etc. Surtout, en agissant ainsi et en se concentrant sur les faits, on rate la dimension cognitive et sociologique de ces discours profanes, et on retombe dans le malheureux travers du modèle de l'instruction publique...

lundi 21 août 2006

Partenariats institutions-citoyens : pour quels programmes de recherche ?

Pionnière des nouveaux modèles d'interaction entre la société civile et les chercheurs, la Région Ile-de-France a mis en place depuis 2005 les "Partenariat Institutions-Citoyens pour la Recherche et l'Innovation" (PICRI). Le principe consiste à  subventionner des projets de recherche pluriannuels où un organisme de recherche ou un laboratoire collabore avec une association de citoyens. Parmi les 12 projets retenus pour 2005, on trouve par exemple "Vers une gestion citoyenne de l'eau en Ile-de-France", "Aspects et enjeux éthiques autour de la greffe de moelle osseuse en pédiatrie : la communication de l'information aux familles" ou encore "Evaluation clinique des fauteuils roulants électriques".

Ainsi, le MDRGF est co-partenaire avec le laboratoire Santé publique et environnement de l'université Paris 5 d'un projet de recherche portant sur la "Prévalence de l'exposition pré- et post-natale aux pesticides et effets sur le développement fœtal" : il a soumis ce projet qui vise à  montrer le lien (éventuel) entre exposition des femmes enceinte et des fœtus aux pesticides et développement des bébés...

Or, incidemment, le MDRGF réagissait le 28 juin dernier au plan interministériel de réduction des risques liés aux pesticides en remarquant :

Ce plan prévoit en outre de continuer à  faire des études pour améliorer les connaissances, alors qu’il existe déjà  des centaines d’études partout dans le monde sur ce sujet qui montre la dangerosité des pesticides pour les utilisateurs mais aussi pour les non utilisateurs ! Pourquoi encore attendre avant d’agir ?

Je vois là  une certaine contradiction de la part du MDRGF. Il soutient lui-même une études des risques "alors qu’il existe déjà  des centaines d’études partout dans le monde sur ce sujet". J'en fis la remarque le jour-même au MDRGF et son président, François Veillerette, essaya de se justifier mais surtout modifia le texte sur son site pour y ajouter que "faire des études est louable en soit" (c'est la version actuellement en ligne).

Au-delà  du cas particulier, cette anecdote montre qu'une association de citoyens qui s'implique dans les politiques de recherche ne le fera pas toujours dans l'intérêt commun : on peut vouloir en effet accumuler les connaissances sur les risques (et souhaiter des résultats qui font peur pour provoquer un choc dans la société et obtenir gain de cause in fine) mais il me semble plus efficace de chercher des voies alternatives. Ainsi, le MDRGF aurait pu proposer un projet en agronomie avec l'Inra ou le GRAB sur les alternatives aux pesticides, la lutte biologique, le développement des SDN etc. Un même acteur, deux solutions : détruire ou construire. Je regrette que ce soit la première qui ait été favorisée et que la société civile succombe ainsi à  certains travers qu'elle dénonçait chez les autres.

vendredi 21 juillet 2006

Laver ses fruits et légumes

Puisque le but de ce blog est aussi d'épingler les erreurs sur la science vus et lus à  gauche et à  droite, voici un cas intéressant, trouvé il y a deux jours :

Saviez-vous que les pesticides ne sont pas solubles dans l'eau ? Ce qui signifie que passer une pomme ou une tomate sous l'eau ne sert pas à  éliminer les agents toxiques. Il faudrait pour cela les frotter à  l'eau savonneuse.... je sais pas vous, mais moi je ne le fais pas...

Cette personne relaie donc une information dont elle a eu vent, qui semble avoir une réelle implication mais sans en tirer les conséquences qui s'imposent... Mais est-ce seulement vrai ? Manifestement non, puisque l'une des caractéristiques des pesticides est leur "cœfficient de partage octanol-eau", noté Log Kow, qui exprime justement la tendance à  être soluble plutôt dans l'eau ou plutôt dans l'huile. Et ce cœfficient varie selon les produits, on ne peut en déduire aucune généralité. Ainsi, l'abamectine est insoluble dans l'eau, le bromoxynil a une solubilité de 130 mg/L et le trichlorfon une solubilité extrêmement grande de 120 g/L ...

Bref, on peut continuer à  suivre les conseils habituels (Le Guide nutrition et santé, éd. Vidal) :

Pour les débarrasser de la poussière et des résidus de pesticides, les fruits et légumes frais doivent être nettoyés à  l'eau. Attention à  ne pas les laisser tremper trop longtemps, car ils perdent une partie de leurs sels minéraux et de leurs vitamines. Les melons, les pommes de terre ou les carottes peuvent être brossés.
L'épluchage permet d'éviter l'ingestion des pesticides et des fibres irritantes pour le tube digestif. Mais il élimine aussi des minéraux, des vitamines et des antioxydants contenus dans la peau des fruits et légumes. Mieux vaut donc faire des épluchures fines, se contenter de brosser ou gratter à  l'aide d'un couteau ou d'une éponge abrasive les légumes primeurs ; pour les courgettes, les aubergines et les concombres, laisser une partie de la peau. Chaque fois que possible, consommer la peau après un lavage soigneux.

mercredi 5 avril 2006

Pesticides et QI

La revue Minnesota Medicine de mars 2006 publie les résultats préliminaires d'une étude destinée à  mettre en évidence le lien entre l'exposition aux pesticides des enfants d'agriculteurs et leurs QI. Ces premiers résultats se passent des données de dosage de pesticides, qui viendront ultérieurement ; seul a été comparé le QI d'enfants vivant à  proximité ou dans des fermes avec ceux d'autres groupes d'enfants vivant à  plus d'un mile de toute exploitation agricole.

Comme le résume justement le MDRGF :

L'etude montre que les enfants vivants dans ou près des fermes ont en moyenne un Q.I inférieur de 5 à  7 points par rapport aux autres enfants. Selon Tom Petros, Professeur de psychologie, cette différence est significative. Les résultats des dosages effectués chez les enfants seront disponibles prochainement et permettront peut-être de mettre en évidence une relation entre l'exposition à  certains pesticides particuliers et un déficit des capacités cognitives.

Pourtant, ce même MDRGF annonce sur son site : "Aujourd'hui, l'étude qui analyse l'effet des pesticides sur le QI des enfants!"

On voudrait écrire une phrase choc qu'on ne s'y prendrait pas mieux. Or elle est fausse puisque, à  ce stade et en l'absence de données de dosage, l'étude n'analyse pas encore l'effet des pesticides sur le QI mais simplement celui de la vie à  la ferme...

Enfin, corrélation n'est pas cause ; si les données de dosage prouvent par la suite que ces enfants sont effectivement exposés aux pesticides, rien ne dit que c'est la raison de leur baisse de QI mais simplement que les deux mesures sont corrélées. En la présence d'autant de facteurs, il sera ensuite plus difficile de montrer le lien de cause à  effet...

[Mise à  jour 06/04] : Le MDRGF a retiré de son site la phrase incriminée, que l'on peut retrouver quelque temps encore sur l'impitoyable cache de Google...

[Mise à  jour 03/05] : Comme prévu, la phrase incriminée a disparu du cache de Google. Il n'est donc plus possible de la retrouver...

mardi 17 janvier 2006

L'affaire du Galecron

Revenons un instant sur la polémique qui a secoué le village suisse de Monthey l'été dernier. Tout a commencé lorsque L'Hebdo du 12 mai, avec le titre fracassant "Les morts suspects de la chimie", rapporta les soupçons de l'urologue Henri Bitschin : celui-ci constatait une "fréquence tout à  fait anormale" des cancers de la vessie parmi sa patientèle, 80% des cas étant des anciens salariés de Ciba-Geigy à  Monthey. Dans cette usine, dans les années 1970 et 1980, était fabriqué le Galecron, insecticide dont la toxicité humaine a été plusieurs fois prouvée.

A la suite de L'Hebdo, d'autres organes de presse ont repris l'information en Suisse, en présentant les choses de manières souvent moins "choc". Ainsi, la Radio suisse-romande notait :

"Je suis convaincu que ce nombre est supérieur à  celui d'autres bassins de population similaires", a confirmé le docteur Bitschin. En revanche ce dernier précise qu'il ne s'agit que d'une conviction personnelle qui ne se base sur aucune statistique. "Je ne peux pas non plus affirmer que tous les cas soient liés à  la Ciba", a-t-il ajouté. (...) De son côté le médecin cantonal valaisan Georges Dupuis se veut plutôt rassurant. Les statistiques fournies par le Registre cantonal des tumeurs ne font pas état d'un nombre plus élevé de cas de cancers de la vessie dans le Bas-Valais.

En France, l'information a eu peu d'échos (rien dans les grands quotidiens nationaux à  ma connaissance) et a circulé uniquement dans les milieux écologiques, agricoles et économiques. Ainsi, le Mouvement pour le droit et le respect des générations futures (MDRGF) a diffusé sur sa liste de diffusion une copie d'un article de la Télévision suisse-romande (TSR), affirmant notamment :

Un urologue de Bex, dans le canton de Vaud, estime avoir détecté une trentaine de cas suspects en vingt ans. Le géant de l'industrie chimique [Ciba-Geigy devenu Syngenta] doute de ces chiffres.

Bref, tout n'était que soupçons non étayés par des faits. Depuis, justement, l'enquête a avancé et les faits ont été examinés. Les médias suisses ont ainsi rapporté récemment — en entrefilets — que le médecin cantonal Georges Dupuis, en se fondant sur les statistiques du Registre, a trouvé que "les cancers de la vessie ne sont pas plus fréquents en Valais que dans le reste de la Suisse. Dans le canton, il n'y a pas non plus de différences significatives entre les trois régions. Mais nous avons recensé trop peu de cas pour voir un écart entre les districts" (24 Heures du 18 novembre 2005).

Or, de cette contre-expertise qui met à  mal l'accusation du Dr. Bitschin, le MDRGF ne s'est pas fait écho. Ainsi, un militant de cette association reste sur l'idée que des cas de cancer de la vessie ont été causés en Suisse par le Galecron, fabriqué par Ciba-Geigy, aujourd'hui Syngenta. Vous avez dit information partiale ?

Les enquêtes menées en parallèle par Syngenta et le syndicat de travailleurs Unia suivent leurs cours, je vous tiendrai au courant...

vendredi 13 janvier 2006

De l'interprétation des statistiques

Pour la première fois, en août 2001, la publication par le MDRGF d'une étude tout à  fait officielle de la direction de la santé de la Commission européenne a ébranlé le public français: on y lisait que la moitié des fruits, légumes et céréales consommés en France contenaient des résidus de pesticides, dont 8% à  des doses supérieures aux limites maximales admises. "Ce chiffre est sans doute supérieur à  l'état réel de contamination moyenne des aliments, car les analyses ont ciblé des produits à  risque, mais il est révélateur d'une tendance", souligne François Veillerette. (source)

Sans revenir ici sur la distinction entre limites maximales de résidus (LMR) et dose journalière admissible (DJA), laissons-nous aller à  quelques considérations statistiques. M. Veillerette, président du MDRGF, affirme que malgré une étude basée sur un échantillon non représentatif, ce résultat de 8% de dépassements de LMR démontre une "tendance". Ce qui semble intuitif (quelle que soit la manière dont on constitue l'échantillon, plus on trouve de dépassements de LMR plus il doit y en avoir dans la population globale) n'est pas vrai statistiquement. Même une tendance doit s'appuyer sur un échantillonnage fiable, ce qui n'est pas le cas ici. Sans échantillon représentatif, on ne peut rien inférer concernant la population initiale. De plus, une "tendance" se mesure dans le temps et non à  un instant "t". Critère qui n'est pas non plus satisfait ici... Attention, donc, à  ne pas faire dire aux statistiques ce que l'on voudrait qu'elles disent...