La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

mercredi 18 août 2010

Scientifiques et faucheurs d'OGM

À l'heure où l'essai de vignes OGM de l'Inra se fait une nouvelle fois arracher, où l'on ne sait plus à quel saint se vouer et où Marion Guillou (présidente de l'Inra) se dit scandalisée en tant que citoyenne, j'ai déterré un sondage de 2007 qui a fait quelque bruit sur Twitter… Le voici :

43 % des scientifiques du CNRS jugent acceptable la destruction d'essais d'OGM en plein champ (20 % pour qui c'est tout à fait acceptable et 23 % pour qui c'est assez acceptable)

Le sondage avait été présenté lors du colloque CNRS "Sciences et Société en mutation" (février 2007) que j'avais relaté sur ce blog. Il avait été commandé par le CNRS, chose rare, pour comprendre comment ceux qui font la science (chercheurs, ingénieurs) perçoivent eux-mêmes leurs relations avec la société. Il n'avait alors pas échappé à la présidence (Catherine Bréchignac) que les scientifiques ont le même positionnement que le grand public puisque selon l'auteur de l'étude, Daniel Boy, ces chiffres sont très comparables à ceux obtenus sur des échantillons représentatifs de 5.000 personnes non scientifiques. Et on pourrait continuer la liste : à 79% ils trouvent "acceptable" de boycotter des produits contenant des OGM. A 72% de lutter contre l'implantation d'un site de stockage de déchets nucléaires. A 66% de lutter contre l'implantation d'antennes de téléphonie mobile

Le sondage a été effectué selon la méthode de l'échantillonnage stratifié et Daniel Boy explique[1] :

Nous avons pris le CNRS tel qu'on l'avait et on a regardé en fonction des grades et des disciplines. Nous avons fait des cases : grades/disciplines. À l'intérieur de ces cases, un certain nombre de noms de personnes ont été tirés au sort. C'est plus proche du réel que les sondages grand public, parce qu'on est dans un univers d'environ 30 000 personnes. Il y a très peu de chances qu'on se trompe en faisant de l'aléatoire. (…) Donc je n'ai vraiment aucun doute que cela représente bien les ingénieurs et les chercheurs.

Les données sont très précises : les plus vieux (60 ans et plus) sont ceux qui jugent le moins favorablement les fauchages d'OGM, suivis par les moins de 40 ans. Ce sont donc les scientifiques de 40 à 59 ans, et ceux qui ont rejoint le CNRS entre 1980 et 2000, qui sont les plus proches des faucheurs. Pourquoi ? J'attends vos hypothèses en commentaire ! Les ingénieurs sont plus tolérants que les chercheurs, et les chargés de recherche plus que les directeurs de recherche, sans doute parce qu'ils n'y voient pas une remise en cause de leur autorité. Enfin, comme on pourrait s'y attendre, les personnels sont d'autant plus critiques envers les fauchages qu'ils travaillent en sciences de la vie, environnement ou chimie.

Nous voilà donc dans de beaux draps, répond en substance Anne Bertrand sur Twitter. Pas forcément, réponds-je. D'abord, parce qu'on voit que les scientifiques sont attachés globalement aux mêmes valeurs que le grand public et ont les mêmes réflexes. Il n'y a donc pas de grand divorce ! Ensuite, parce que cela montre à quel point les cultures épistémiques, les traditions de recherche et le vécu marquent les chercheurs. Il existe donc une diversité au sein de la communauté, qu'il faut maintenir et encourager. Qu'y aurait-il de plus dépriment qu'une tribu de clones en blouses blanches ! Enfin, cela signifie que certains chercheurs s'opposent à certaines recherches, ou en tous cas respectent que d'autres puissent s'y opposer. Et ça, c'est une bonne nouvelle pour qui ne veut pas voir dans les laboratoires des savants fous suivant aveuglément le sens du progrès !

Notes

[1] Daniel Boy (2008), "Analyse des résultats des enquêtes sur la perception de la société par les chercheurs et réciproquement", Sciences en société au XXIe siècle : autres relations, autres pratiques, CNRS Éditions

dimanche 2 novembre 2008

Une inégale perception du risque, ou le terrorisme contre le nucléaire

J'ai tenté en avril dernier d'expliquer notre perception des problèmes scientifiques et environnementaux et de mettre à  jour la rationalité "non-scientifique" qui gouverne notre attitude face au risque. Les données dont je disposais alors provenaient du sondage Eurobaromètre de mars 2008 sur l'attitude des citoyens européens vis-à -vis de l'environnement.

En juin dernier, l'IRSN a publié les résultats d'un sondage effectué en 2007 qui compare l'attitude face au risque du grand public et des "leaders d'opinion" (non pas des blogueurs mais des chefs d'entreprise, membres de la direction de syndicats, élus locaux, parlementaire et journalistes en tous genres). A la question Dans chacun des domaines suivants, considérez-vous que les risques pour les Français en général sont quasi-nuls, faibles, moyens, élevés ou très élevés ?, les réponses représentées dans le graphique ci-dessous sont diablement intéressantes.

On retrouve, parmi les risques jugés les plus importants par le grand public, la pollution atmosphérique, la pollution des sols et la chimie (déchets ou installations) qui ressortaient déjà  des résultats de l'Eurobaromètre. Pour les leaders d'opinion, le terrorisme vient se glisser dans le trio de tête. Parmi les risques mis en avant par les leaders d'opinion, on trouve aussi le bruit et la canicule. Le grand public, lui, s'inquiète comparativement plus pour les déchets radioactifs et les centrales nucléaires.

Comment interpréter ces résultats ? C'est délicat car on n'est pas sûr de ce qu'on attend exactement d'un leader opinion : une rationalité plus alignée sur celles des scientifiques ? Une meilleure capacité à  se projeter dans l'avenir et anticiper ? Ou bien au contraire, être en phase avec le grand public (qui n'est pas aussi homogène que son nom le laisse croire, tout comme les leaders d'opinion d'ailleurs) ? Toujours est-il qu'il y a un certain accord sur les risques jugés les plus importants, ce qui est sans doute rassurant. On trouve aussi un accord sur le risque OGM (situé sur la diagonale où leaders d'opinion = grand public), soit un grand pan sur le bec de ceux qui raillent la manipulation de l'opinion publique par quelques agitateurs, auxquels les leaders d'opinion devraient être moins sensibles. Le phénomène OGM semble donc plus profond que cela...

Au niveau des différences, il se trouve que le terrorisme, le bruit et la canicule qui font peur aux leaders d'opinion sont des risques plus socio-économiques que techno-scientifiques ou environnementaux. Des domaines vers lesquels les leaders d'opinion sont sans doute plus tournés (je pense aux chefs d'entreprise ou aux élus par exemple), ce qui montre en creux à  quel point la techno-science a envahi notre quotidien. La très forte méfiance du grand public envers le nucléaire (et même les retombées de Tchernobyl), elle, me fait penser qu'expliquer la peur du nucléaire par ses aspects global, impalpable et hors de toute mesure (pensons à  l'hiver nucléaire !), comme je l'avais fait en avril, ne suffit pas. Ici, il y a clairement une opposition entre un peuple et ses leaders. Soit que le sentiment d'inamovibilité du nucléaire joue contre lui et fait grandir l'idée repoussante selon laquelle un pays s'est joué de son peuple. Soit qu'effectivement, le nucléaire a réussi à  enrôler tous les leaders de l'hexagone et que ceux-ci ne vivent plus dans la même société du risque que leurs compatriotes. Dans les deux cas, la situation est grave. Et la forte opposition à  l'enfouissement des déchets nucléaires par les habitants des communes françaises désignées le montre clairement !

lundi 7 avril 2008

Que disent les chercheurs des retombées sociales ou politiques de leurs travaux ?

Au-delà  du désir de répondre aux questions que pose l'univers, les chercheurs aiment croire que leurs travaux participent d'un monde meilleur. Pour François par exemple, le but de toute science devrait être est la réduction de la souffrance. Mais devant une publication en particulier, un morceau reconnu et salué par les pairs de leurs recherches, éprouvent-ils ce même sentiment ? Est-ce que leur idéal tient face à  la réalité de leur travail ? C'est la question que se sont posée trois chercheurs de Thomson Scientific, entreprise célèbre pour son facteur d'impact et ses bases de données de publications scientifiques.

Pour cela, les articles appartenant au centile de publications les mieux citées dans leur domaine sur les 5 dernières années ont été recensés et leurs auteurs interrogés. Une des cinq questions posées, Quelles sont les implications sociales ou politiques de votre recherche ?, a pour but d'aborder ce point, même si les réponses couvrent parfois plus les retombées espérées que réelles et qu'avec un taux de non-réponse de 61%, la représentativité de l'enquête est sujet à  discussion.

En moyenne, les retombées décrites par les chercheurs de leurs résultats couvrent 3,2 domaines, de la défense à  la pollution en passant par le développement de médicaments, la nutrition et les retombées/philosophiques, religieuses ou éthiques. Les réponses, agrégées au niveau supérieur de la typologie, sont données dans le tableau ci-dessous. Où l'on s'aperçoit que 23% des réponses mentionnent la santé, bien au-delà  du propre champ des recherches en médecine qui ne représente que 18% de l'échantillon. Viennent ensuite ceux qui n'ont pas répondu et ceux pour qui le progrès des connaissances scientifiques est une retombée sociale ou politique en soi.

Les retombées concernant l'environnement sont le moins citées mais c'est la catégorie pour laquelle les réponses ont été les plus longues, les plus fournies, suggérant un besoin supplémentaire d'explication, d'argumentation ou de discussion.

On observe enfin le profil de chaque discipline scientifique : au rang des surprises, les sciences de l'espace qui mettent en avant les retombées philosophiques, éthiques ou religieuses, les sciences sociales qui se revendiquent des politiques de santé et l'écologie qui met en avant la compréhension des sciences par le grand public. Quant aux nanotechnologies, tiens tiens, elles se présentent actuellement plus sous l'angle des progrès technologiques et des bénéfices économiques que sous celui de la santé ou de l'environnement. Ce travail n'est qu'une tentative d'enquête, qu'il reste à  approfondir et systématiser. Néanmoins, il pose un premier jalon pour savoir comment les chercheurs situent les conséquences sociales ou politiques de leurs travaux au début du XXIe siècle.

jeudi 3 avril 2008

Peut-on expliquer notre perception des problèmes scientifiques et environnementaux ?

Un récent sondage Eurobaromètre donne la température des Européens dans leur perception de l'environnement. On trouve notamment le graphique ci-dessous (p. 65), représentant l'inquiétude vis-à -vis de divers problèmes scientifiques et environnementaux en fonction de l'information disponible sur le sujet.

Que voit-on ? Que les problèmes les plus inquiétants sont ceux pour lesquels les Européens manquent d'information (changement climatique, pollution de l'eau, impact de la chimie), et les moins inquiétants ceux pour lesquels l'information est la plus disponible (pollution sonore, problèmes urbains, habitudes de consommation). De là , on peut affirmer un peu hâtivement que c'est l'ignorance qui entraîne la peur. Et qu'il faut informer à  tout prix, selon le modèle de l'instruction publique.

Mais en est-on si sûr ? D'abord, la notion de manque d'information n'est pas très claire. Elle peut correspondre aussi bien à  un désir d'être plus informé (et donc à  un aveu d'ignorance) qu'à  une sensation d'être privé de débat, d'être tenu en dehors du jeu. Cette sensation-là  ne serait-elle pas suffisante pour inquiéter le public ? On peut aussi imaginer un renversement de la causalité : ce n'est pas parce que je manque d'information sur le changement climatique que je m'en inquiète mais parce que je m'en inquiète que je m'aperçois d'un manque d'information patent. Surtout, d'autres paramètres rentrent en ligne de compte. Sinon, comment expliquer que le changement climatique nous inquiète plus que les OGM à  propos desquels on dispose de moins d'information ?

On peut donc tenter une autre interprétation, qui ne cherche pas à  mettre le doigt sur le décalage quantitatif entre le profane (ignorant et inquiet) et l'expert (informé et confiant) mais à  évaluer l'écart qualitatif qui les sépare. Considérant ainsi qu'au lieu d'opposer la rationalité des experts à  l'irrationalité du public, il convient de mieux comprendre comment les uns et les autres construisent les risques[1]. C'est de cette rationalité différente que je parlais à  Ryuujin.

On doit à  l'étude séminale de Slovic citée par Joly et Kreziak une analyse statistique de la perception propre des risques par le grand public, la décomposant en trois facteurs :

  • le caractère volontaire ou involontaire de l'exposition au risque : un risque est d'autant mieux accepté qu'il est possible de s'y exposer volontairement et donc de s'y soustraire ;
  • le caractère "inconnu" des risques : les dangers qui sont inobservables, inconnus, nouveaux et dont les effets sont reportés à  long terme seront moins acceptables ;
  • le nombre de personnes concernées par le risque : un danger est plus accepté quand il est limité à  des groupes spécifiques de la population, y compris par résignation au sein de ladite population (exemple de la cigarette).

D'autres travaux ont éclairé plus profondément cette rationalité :

  1. elle se base sur la confiance dans la politique et dans les procédures démocratiques plus que dans les méthodes scientifiques et expérimentales ;
  2. elle fait référence aux coutumes et aux traditions plus qu'à  l'autorité scientifique ;
  3. elle convoque une expertise large qui inclut des analogies et des précédents historiques plus qu'une expertise étroite et réductionniste ;
  4. elle personnalise les risques au lieu de les dépersonnaliser ;
  5. elle donne de l'importance aux savoirs locaux plus qu'aux savoirs universels ;
  6. elle prend également en compte des risques non anticipés et/ou difficilement instrumentalisables.

Selon cette perception constructiviste, les risques sont incommensurables : on ne peut pas comparer différents types de risques sous le seul angle de leur occurrence et de leur dangerosité. Tant pis pour la rationalité économique du calcul des coûts que regrette Jean de Kervasdoué dans son livre Les prêcheurs de l'apocalypse, quand il écrit que le nucléaire a tué nettement moins que les mines de charbon ou que la production naturelle de radiations est parfois bien plus importante que ces seuils [critiques de radioactivité déterminés dans les normes sanitaires], sans que personne ne s'en inquiète jamais[2]. La production d'énergie nucléaire ne se met pas sur le même plan que l'extraction du charbon ou la radioactivité naturelle, ne serait-ce que parce que le nucléaire induit un risque difficilement mesurable (en cas de catastrophe, j'entends), global et impalpable (d'où le sentiment de vivre dans la société du risque décrite par Ulrich Beck). Ou parce que l'industrie du nucléaire a son caractère propre, comme l'obligation de recourir à  un personnel technique en permanent turnover à  cause de l'exposition aux rayonnements ou la production de déchets problématiques.

Avec cette grille de lecture, le graphique ci-dessus prend tout son sens : les problèmes qui nous inquiètent le plus sont les dangers environnementaux globaux comme la pollution de l'air, de l'eau ou le changement climatique, auxquels nous sommes tous exposés. Puis viennent en orange des questions plus techniques comme les produits chimiques utilisés dans les produits de tous les jours et l'utilisation des OGM dans l'agriculture, pour lesquelles le citoyen est obligé de s'en remettre aux autorités scientifiques malgré ses réticences des points 1 et 2. On trouve en jaune des problèmes identifiés depuis des décennies tels l'épuisement des ressources naturelles, la pollution due à  l'agriculture, la perte de biodiversité, les catastrophes naturelles et l’augmentation du volume des déchets. Touchant beaucoup moins à  la santé, on peut plus difficilement les personnaliser et donc se sentir concerné (point 4). Enfin viennent les points bleus, les questions les moins préoccupantes, des problèmes urbains à  l’impact des modes de transport actuels en passant par nos habitudes de consommation et la pollution sonore. Il s'agit de problèmes liés à  nos propres comportements et donc beaucoup moins redoutés que ceux auxquels nous sommes exposés passivement, parfois à  notre insu.

N'en déplaise à  certains, voici la situation aujourd'hui. Cela ne veut pas dire pour autant que l'idée de progrès a disparu ou que la nature est devenue l'unique valeur de référence, simplement que les conceptions évoluent et se complexifient. La société s'efforce de penser en de plus en plus de dimensions, rompant avec la rationalité économique ou de l'ingénieur pour intégrer un ensemble de variables non arithmétiques, pondérées par la subjectivité du collectif (ses attentes, ses valeurs etc.). Aussi, les questions liées aux défaillances techniques éventuelles ainsi que celles de la fiabilité de l'expertise (compétence, ouverture, indépendance…) sont centrales. Et, presque paradoxalement, les modes de raisonnement globaux des profanes sont plus proches de la notion de risque réel que ceux des experts scientifiques qui ont une vision partielle et théorique du risque.

Notes

[1] P.-B. Joly et D. Kreziak, "Les experts et les profanes face à  l'évaluation des OGM : un conflit de rationalité", Colloque Confiance et rationalité, Dijon, 5-6 mai 1999, Editions Inra, 2001, pp. 133-151. C'est l'article qui m'a aidé pour ce billet et que je cite à  plusieurs reprises ; il m'avait bien éclairé quand j'ai entrepris des études de sociologie des sciences.

[2] Je cite la note de lecture des éconoclastes.

samedi 22 mars 2008

Nanotechnologies, qui croire ?

"Internet actu" publie ses articles sous licence Creative Commons, ce qui permet de les reproduire et de les diffuser largement. Ce que je fais ici avec un article de Jean-Marc Manach qui revient sur de récentes enquêtes d'opinion sur les nanotechnologies (mes commentaires sont en notes de bas de page).

Seul un tiers (29,5%) des Américains considéreraient les nanotechnologies comme moralement acceptables, contre 54,1% des Anglais, 62,7% des Allemands et 72,1% des Français. Cette forte suspicion du public américain n’aurait rien à  voir avec l’inculture d’un côté de l’Atlantique par rapport à  l'autre, dans la mesure où les interrogés se déclarent tous plutôt bien informés de ce que sont les nanotechnologies, et de ses avantages potentiels.

Le problème serait en fait lié à  l’importance prise par la religion aux Etats-Unis où, contrairement aux Européens, plus laïcs, de nombreux croyants voient dans les nanos une façon de jouer à  Dieu, comme le signale EurActiv.[1] Etonnament (sic), alors qu'elles pourraient être tout aussi moralement condamnable, les Américains n'en soutiennent pas moins les OGM, au contraire des Européens.[2]

L'étude, basée sur un échantillon de 1015 Américains à  qui avaient été posées certaines des questions d'un Eurobaromètre sur l’attitude des Européens au regard des biotechnologies datant de 2006, a été rendue publique lors de la réunion annuelle, le 15 février 2008, de l’Association américaine pour l’avancée de la science (American Association for the Advancement of Science, AAAS). Etonnament (sic), l’Eurobaromètre révélait pourtant que 81% des Américains et 76% des Européens approuvaient les recherches en matière de nanotechnologies (contre respectivement 61% et 41% pour ce qui est des OGM). Contradiction des études ?[3]

Dietram Scheufele, responsable de cette enquête, est professeur de journalisme à  l'université de Wisconsin-Madison, et coresponsable du groupe de recherche sur l’opinion publique et les valeurs du Centre pour la nanotechnologie dans la société de l'université d’Etat d’Arizona.

En novembre dernier, il avait relevé que les scientifiques experts en nanotechnologies étaient plus optimistes, mais aussi plus inquiets, que le grand public des perspectives ouvertes par leurs recherches. Alors que 15% du public s'inquiétait des risques de pollution, le pourcentage de scientifiques était de 20%. Pour ce qui est des conséquences sanitaires, le ratio était respectivement de 20 et 30%. A contrario, le grand public craignait plus que les scientifiques des risques d’atteinte à  la vie privée.

Publiée dans Nature, l’étude relevait à  la foi le peu de prise de conscience du grand public, mais aussi l’absence de débats autour de ces questions, l’isolement des scientifiques, et l’absence d’études sérieuses sur les risques posés par les nanos.

En décembre 2007, l’éditorialiste de Nature Nanotechnology plaidait d’ailleurs pour un renforcement des collaborations avec les sciences sociales, afin d’éviter que les "filtres" politiques ou religieux ne viennent trop interférer dans la vision que se font les gens des nanotechnologies. Force est de constater que c’est encore loin d’être le cas.

Pour en savoir plus, on se reportera opportunément à  la NanoEthicsBank, qui recense à  ce jour 685 publications ayant trait aux implications sociales et éthiques, aux perceptions et à  l’acceptabilité des nanotechnologies, aux efforts de régulation et de promotion des "meilleures pratiques" en la matière.

Notes

[1] Tom Roud a montré, sur la base d'un article du Monde, que cette causalité était largement hasardeuse. Seulement elle provient ici d'un chercheur, Dietram Scheufele, dont on peut imaginer qu'il parle du haut de son expertise et que son expérience lui fait dire ce qui est vraisemblable et ce qui ne l'est pas. Comme ces chercheurs en biologie des plantes qui ont tout de suite nié l'hérédite non-mendélienne du mutant ''hothead'' simplement sur la foi de leurs présomptions. Notons quand même qu'une publication est sur les rails : Brossard D., Scheufele D. A., Kim E. & Lewenstein B. V., "Religiosity as a perceptual filter: Examining processes of opinion formation about nanotechnology", Public Understanding of Science.

[2] Mmm, pas si sûr. Comme l'ont montré les sociologues Pierre-Benoît Joly et Claire Marris, on ne peut pas dire que les Américains ont accepté les OGM dans le sens où ils sont ne sont pas clairement identifiés et étiquetés, au sens propre comme au figuré, et donc n'existent pas en tant que catégorie

[3] Il faudrait comparer les méthodes de sondage : la question semble différente mais on trouve la même chose si on prend des questions équivalentes (Eurobaromètre p. 83). L'acceptation morale des nanotechnologies par les Européens se situe à  7,07 sur une échelle de 0 à  10 et pour les Américains à  7,08. Mais surtout, un sondage a été mené en 2005 et l'autre en 2007. Peut-on envisager que l'opinion s'est renversée en l'espace de deux ans ?


Je suis en lice pour le festival de l'expression sur internet, dans la catégorie "Blog politique / Expression citoyenne". Vous aimez mon blog et mes billets ? Merci de voter pour moi avant le 31 mars !

jeudi 29 novembre 2007

Les 70 ans du Palais de la découverte

Pour fêter ses 70 ans, le Palais de la découverte demandait : Aimez-vous la science ?. C'était en effet le titre d'un colloque de deux jours qui s'interrogeait sur la place de la science dans la société en France. Je ne vais pas rendre compte de ces débats en détail (d'autant que je n'y étais pas et que les interventions sont mises en ligne petit à  petit)[1]. Ce qui m'a surtout intéressé, c'est un sondage récent sur les attitudes des Français à  l'égard de la science et une synthèse par Daniel Boy des résultats de ces sondages sur 35 ans. De quoi mettre quelques idées au clair.

Le sondage TNS Sofres nous apprend que la science est l'institution dans laquelle les Français ont le plus confiance (90% lui font confiance ou plutôt confiance), devant la police (70%) et l'administration (66%). 55% des personnes interrogées déclarent s'intéresser à  la science et 59% estiment qu'il faut développer les recherches scientifiques même quand on ne sait pas si elles auront des applications pratiques. Une majorité des sondés estiment que la science apporte à  peu près autant de bien que de mal. 76 % d'entre sont d'accord avec le fait que la science n'a pas le droit de faire certaines choses parce que cela transformerait trop la nature. Et une majorité considère que le développement de la connaissance ne rend pas forcément l'homme meilleur.

Remis en perspective par Daniel Boy, ces résultats ne sont pas étonnants : l'intérêt pour la science est relativement stable au cours du temps, tout comme la confiance qu'on y accorde (autant donc pour la soi-disant défiance généralisée envers la science). Par contre, les proportions se sont inversées sur la question de la recherche finalisée : en 1997, 59% des sondés considéraient qu'il faut développer les recherches scientifiques seulement quand on pense qu'elles auront des applications pratiques ! Et même s'ils sont toujours minoritaires, la proportion de ceux qui pensent que le développement de la connaissance scientifique rend l'homme meilleur ne cesse presque pas d'augmenter depuis 1982 tandis que ceux qui sont tout à  fait d'accord avec l'affirmation selon laquelle les chercheurs scientifiques sont des gens dévoués qui travaillent pour le bien de l'humanité ont été divisés par deux !

Daniel Boy présente également des données intéressantes sur la vision du métier de chercheur qu'avaient les lycéens et les étudiants en 2000 : pas brillant. A côté d'une position sociale élevée et d'un bon salaire, ils notent que le métier de scientifique est tellement critiqué aujourd'hui que cela ne donne pas envie d'entreprendre ces études et qu'il est particulièrement difficile d'obtenir un poste dans la recherche publique. Et sur les parasciences, on apprend que l'astrologie perd du terrain depuis 1994, à  l'inverse de la sorcellerie, de la prémonition et de la guérison par magnétiseur…

Notes

[1] Je ne dirai donc rien de la ministre Valérie Pécresse qui ressort la rengaine selon laquelle on ne craint viscéralement que ce qu'on ne connaît pas et la science, en venant au contact du public, dissipe d'elle-même les ambiguïtés et les angoisses qui l'accompagnent et que ses avancées parfois suscitent.

mardi 25 septembre 2007

à‡a chauffe pour le consensus

J'ai l'impression que la question du consensus en science, et particulièrement concernant le réchauffement climatique, est sur la sellette. Depuis Naomi Oreskes en 2004, on avait acquis la certitude que 75 % des 928 articles peer-reviewed consacrés à  l'évolution du climat abondent explicitement ou implicitement en faveur de l'origine anthropique du réchauffement climatique, aucun n'osant s'y opposer, les autres étant des articles neutres consacrés aux paléo-climats. C'était un beau consensus. Mais voilà  que des travaux ont ensuite proposé d'autres chiffres : selon Benny Paiser, seuls 335 articles sur 1117 (30 %) acceptent explicitement ou implicitement le consensus, les autres étant neutres exceptés 34 (3 %) qui rejettent explicitement le consensus. Selon Klaus-Martin Schulte, seuls 38 sur 528 articles récents consacrés au réchauffement climatique (7 %) acceptent explicitement le consensus ; on atteint 45 % si l'on inclut les acceptations implicites, soit une minorité, 48 % des articles étant neutres et refusant de se positionner pour ou contre le consensus. Oreskes a rapidement réagi en répondant à  Schulte… Dennis Bray et Hans von Storch ont eux effectué un sondage auprès de 550 spécialistes des sciences du climat d'au moins cinq pays qui montre que les positions ont évolué entre 1996 et 2003, mais sans consensus pour autant (Figure 30).

Mais au-delà  de cette question binaire (les hommes sont-ils responsables du réchauffement climatique ?), le consensus, comme le diable, se cache dans les détails. Notamment dans les résumés aux décideurs du GIEC qui sont des concentrés de consensus, chaque mot étant pesé avant d'être approuvé. Selon l'opinion d'experts internationaux s'exprimant dans le numéro du 14 septembre de Science, cette méthode a permis de mettre en lumière les résultats attendus du réchauffement, qui ont pu ensuite s'ancrer dans la tête des décideurs grâce aux estimations chiffrées. En effet, depuis une première étude publiée en 1979 et jusqu'en 2001, les scientifiques ont systématiquement avancé la fourchette d'une augmentation de température de 1,5 à  4,5 °C (cf. Reiner Grundmann (2006), "Ozone and Climate: Scientific Consensus and Leadership", Science, Technology & Human Values, vol. 31, n° 1, pp. 73-101). Mais maintenant que la crédibilité générale des travaux sur le réchauffement climatique a été établie, il serait aussi bon de faire comprendre aux décideurs les éventualités plus extrêmes qui ont pu être occultées ou minimisées par le consensus. Le consensus a donc d'abord été utile, avant d'être dépassé par la complexité de la situation, à  la fois sur les plans scientifique et politico-économique. C'est bien ce que remarquait une étude sociologique des travaux du GIEC : ils sont inévitablement une sélection et une synthèse de la gamme d’intérêts nationaux divergents où les pays [insulaires du Pacifiques] plaident pour l’introduction d’une rhétorique du risque, les pays producteurs de pétrole plaident pour la mention répétée des incertitudes scientifiques et celle de gaz autres que le CO2 ; les pays en développement veulent mentionner le poids des émissions passées, les pays du Nord insistent sur les émissions futures... Les auteurs de l'article proposent aussi que les membres du GIEC sollicitent des rapporteurs extérieurs qui pourraient critiquer leurs procédures et leurs rapports, en pointant notamment du doigts les disparités entre les rapports des quatre groupes de travail qui le constituent. Une évaluation du risque plus robuste pourrait aussi venir d'une meilleure transparence sur ce qui a été débattu et quels points n'ont pas été inclus dans les rapports, par manque d'accord. Ceci afin que les experts ne s'enferrent pas dans une confiance en eux abusive.

Est-ce à  dire, comme miniTAX sur le forum Futura-Sciences, que l'on doit se méfier comme de la peste des consensus en science ? En tous cas, il est possible que le consensus technico-économico-politique se construise malgré l'absence de consensus scientifique a priori. Je l'avais montré avec l'exemple du trou dans la couche d'ozone, où l'incertitude scientifique qui régnait en 1987 ne fut réglée que par une rétroaction positive entre des tendances scientifique, politique, diplomatique et technologique convergentes. Ou comment l'existence de désaccords entre scientifiques n'empêche pas d'agir, de la même façon que le principe de précaution incite à  agir pour éviter la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques… Si bien que l'incertitude, plus que le consensus, est souvent un moteur pour l'action ! En fait, le consensus peut même être contre-productif : en faisant porter la responsabilité de la décision aux scientifiques (les politiques n'étant plus là  que pour signer l'accord qui s'impose de lui-même), il leur donne un poids trop grand, dont peuvent profiter ensuite ceux dont l'intérêt consiste à  temporiser (le sénat américain sous Bush père et fils) ou à  contre-attaquer (Exxon), en proposant sans cesse plus d'études voire des résultats contradictoires.

jeudi 7 juin 2007

Sur la science, le président Sarkozy fait le grand écart

L'actualité m'oblige à  une parenthèse dans la série de billets sur la littérature scientifique : le président Sarkozy rendait hommage, mardi, à  Pierre-Gilles de Gennes. En direct du Palais de la découverte, il saluait cet homme qui était convaincu que l'autorité scientifique ne confère pas aux savants une autorité morale, ni une sagesse particulières. Une pensée emplie d'humanisme en effet, que l'on retrouve presque à  l'identique sous la plume d'un autre grand scientifique décédé récemment, Stephen Jay Gould[1] :

les chercheurs, spécialement depuis qu'ils ont acquis la puissance et l'autorité en tant que membres d'une institution désormais bien établie, se sont aventurés au-delà  de leurs domaines d'expertise personnels et ont pris part à  des débats éthiques en arguant — ce qui est illogique — de la supériorité de leur savoir factuel. (Ma connaissance technique de la génétique du clonage ne me confère aucun droit d'influencer des décisions légales ou morales de créer, par exemple, une copie génétique d'un enfant mort.)

Mais voilà , le président constate plus loin :

Alors à  un moment où le progrès se trouve remis en cause, non pas seulement dans son contenu, mais dans son idée même. A un moment où la science se trouve attaquée, où la foi en la raison vacille, où l'autorité scientifique se trouve ébranlée au tant (sic) que toutes les autres formes d'autorité par une crise de défiance sans précédent, je voudrais vous dire ma confiance en vous, ma confiance en la science et ma confiance en la connaissance.[2]

Alors quoi, les scientifiques devraient avoir l'autorité humble mais regretter que cette autorité scientifique soit ébranlée ? Nicolas Sarkozy me semble oublier un peu vite la leçon de Pierre-Gilles de Gennes, en l'espace de seulement… 4 minutes 30 ! Voilà  le premier grand écart de mon titre.

Discours de N. Sarkozy au Palais de la découverte © Présidence de la République

Mais surtout, y a-t-il vraiment un déclin de l'autorité scientifique ? Désolé, mais je ne sais pas ce que signifie l'autorité scientifique… Par contre, on peut mesurer facilement la confiance que les citoyens accordent aux scientifiques, et la comparer avec celle qu'ils accordent aux journalistes, aux associations, aux hommes politiques. Surprise : en 1992, d'après l'Eurobaromètre 38.1 (p. 86), les personnes interrogées affirmaient respecter le plus les médecins (à  45%) avant les scientifiques (23%), les juges (11%) etc. C'est même en France que les scientifiques étaient les plus respectés (36%). Que disent les résultats plus récents ? L'Eurobaromètre 55.2 de 2001 (pp. 41-43) ne fournit malheureusement pas de résultat que l'on puisse comparer car la question fut posée différemment. Il apparaît néanmoins que dans l'hypothèse d'une catastrophe dans le quartier ou le voisinage, les Européens font d'abord confiance aux scientifiques pour leur en expliquer les raisons. Dans l'absolu, les médecins forment la profession la plus respectée (71%), avant les scientifiques (44%), les ingénieurs (29%) etc. Les politiques viennent en dernier (6,6%), ce qui me fait dire que Sarkozy voit chez les autres ce qui le touche lui et ses pairs !

Mais je suis mauvaise langue, peut-être est-ce là  ce que l'on entend par la fameuse "crise", le "divorce" entre la science et la société. Alors, crise ou pas crise ? Etonnamment, d'après une enquête interne du CNRS, seulement 28% des personnels chercheurs et ingénieurs pensent qu'il y a une crise. Alors quoi, toutes ces innovations contestées (OGM, nanotechnologies, nucléaires etc.) ? Pourquoi en est-on là  si le divorce n'est pas consommé ? Peut-être qu'il y a bien une crise mais que les chercheurs ne la voient pas, uniquement sauvés par les politiques qui le leur font remarquer ! L'historien et sociologue des sciences Dominique Pestre conseille d’oublier le cauchemar (un rien paranoïaque) d’un monde qui deviendrait irrationnel et anti-science, parce que

Les critiques sont plutôt vis-à -vis des régulations (des produits techno-scientifiques et des risques industriels) ; vis-à -vis des attitudes systématiquement technophiles (tout ce que la science peut faire doit advenir) ; vis-à -vis des valeurs que portent, et des effets sociaux qu’induisent ces changements techno-industriels.

Là  encore, c'est surtout à  la gouvernance qu'il faut jeter la pierre, et non aux chercheurs ! Toujours le même contresens de notre président, qui en profite pour se faire mousser au passage puisqu'il assure, lui, avoir confiance en la science…

Voici le second grand écart de ce discours, finalement assez riche de lieux communs, ce qui est peu faire honneur à  l'intelligence du prix Nobel de physique. Ah, j'oubliais, la grande promesse de la journée : renommer le campus de l'université d'Orsay du nom de Pierre-Gilles de Gennes !

Notes

[1] Le Renard et le hérisson, sous-titré "Comment combler le fossé entre la science et les humanités ?" (Le Seuil coll. Science ouverte, 2003)

[2] Nicolas Sarkozy dit en fait légèrement autre chose que la retranscription officielle, voir la vidéo à  partir de la 12e minute