Enro, scientifique et citoyen

Pour une science ouverte et des citoyens éclairés

 

mardi 1 juillet 2008

Les comptes truqués du facteur d'impact, suite et fin ?

Rappel : premier et deuxième épisode.

Depuis janvier dernier, deux rebondissements ont eu lieu dans l'affaire opposant le rédacteur en chef du Journal of Cell Biology et Thomson Scientific, producteur du facteur d'impact. David (du C@fé des sciences) a aussi écrit dans Sciences et avenir un article qui aborde avec brio la question du facteur d'impact et mentionne, entre autres, la désormais célèbre "affaire du Journal of Cell Biology". L'occasion de revenir sur le sujet.

Dans la revue Laboratory Investigations, deux membres de son comité éditorial prennent un malin plaisir à expliquer comment, eux, ont d'excellentes relations avec l'équipe de Thomson Scientific et comment leur utilisation des données fournies par cette entreprise leur a toujours permis de retrouver au centième près la valeur du facteur d'impact annoncée. Ils s'amusent même à en donner la méthodologie complète, soulignant que les auteurs de l'article qui a mis le feu aux poudres s'en étaient dispensés ! Qui plus est, écrivent-ils, la constance, la transparence et l'utilité des données de Thomson Scientific sont confirmées par un petit exercice auquel ils s'étaient livrés : calculer, avant sa parution, le facteur d'impact 2006 de 6 revues de pathologie, en tenant compte de la dynamique temporelle observée. Résultat : Dans 5 cas sur 6, la prédiction était correcte à 95%.

En parallèle, Roger A. Brumback publiait dans la revue Journal of Child Neurology (décidément, c'est toute la communauté des biologistes qui s'est sentie concernée), dont il est le rédacteur en chef, un article provocateur intitulé "Chérir de fausse idoles : le dilemme du facteur d'impact". Il compare d'abord l'apparition du facteur d'impact à l'invention de la dynamite par Alfred Nobel et de la fission nucléaire par Enrico Fermi : de paisibles découvertes qui ont eu littéralement des conséquences explosives et, dans le cas du facteur d'impact d'Eugene Garfield, menace de détruire l'activité scientifique telle que nous la connaissons. Et d'expliquer comment un simple indicateur de l'importance des revues, permettant de choisir lesquelles doivent être indexées dans les revues d'abrégés ou souscrites par les bibliothèques, est devenu le mètre étalon des revues scientifiques, des chercheurs, des comités d'évaluation et des gouvernements. Et il se livre à son tour à un décorticage en règle du facteur d'impact 2006 de sa revue, s'arrêtant notamment sur la disparité entre PubMed et les données de Thomson Scientific en ce qui concerne la nature des articles publiés (PubMed comptabilise 207 articles publiés en 2005, dont 33 revues de synthèse, alors que Thomson Scientific comptabilise 213 articles dont seulement 6 revues de synthèse). Certes l'écart peut s'expliquer par des différences de tour de main, et Dieu sait qu'elles existent et peuvent même se négocier au cas par cas chez Thomson Scientific, mais on revient à la délicate question de la transparence des choix effectués. Car ce nombre, qui se retrouve en dénominateur, conditionne directement le calcul de l'impact facteur.

Enfin, on notera le dernier numéro de la revue en accès libre Ethics in Science and Environmental Politics consacré à l'usage (et mauvais usage) des indicateurs bibliométriques dans l'évaluation de la performance de la recherche. Avec quelques plumes en vue, comme Stevan Harnad que l'on ne présente plus, Anne-Wil Harzing créatrice du logiciel "Publish or perish" et Philip Campbell, le rédacteur-en-chef de la revue Nature qui est un habitué du sujet...

vendredi 27 juin 2008

Des élèves et des chercheurs

Dans mon billet sur la difficulté de montrer la science en train de se faire, j'écrivais : s'ils savent que les scientifiques travaillent en groupes et que ce travail leur permet d'échanger des points de vue, les élèves ont une représentation naïve de la "preuve" scientifique et de la construction d'une théorie, et une idée finalement vague des caractéristiques du travail des scientifiques. À l'appui de ce constat, des références bibliographiques anglo-saxonnes tant il semble que cette question a peu interessé les enseignants ou chercheurs français.

Pourtant, je suis tombé récemment sur un encart intéressant au détour d'un article rapportant une expérience novatrice de pédagogie des sciences[1]. Cet encart présente brièvement les réponses d'enfants de cycle 3 (CE2 à CM2) à la question Quand tu fais des sciences à l'école, fais-tu un travail de chercheur ?. Les réponses sont variées :

  • oui : dans les deux cas, on cherche une réponse à une question, on fait des choses sans savoir ce que ça va donner et on explore des choses que l'on ignore
  • non : on ne cherche pas de la même façon (c'est plus difficile pour le chercheur qui cherche des choses inconnues), on ne se déplace pas et on n'invente pas, on cherche dans les livres et pas dans le monde.

C'est intéressant de voir qu'en effet, les élèves font très peu la différence qualitative entre la recherche au laboratoire et la recherche à l'école. Dans le premier cas pourtant, il n'y a aucun enseignant pour donner la bonne réponse : le doute est permanent. Dans le second cas, l'état de naïveté face aux résultats n'est que provisoire, le temps pour l'enseignant d'expliquer ce que l'on observe. Le chercheur est bien dans l'invention permanente, et il ne peut compter que sur lui-même pour mettre fin à l'état de doute qui le mine et le motive à la fois. Alors, oui, cela fait de l'activité du chercheur une activité quantitativement plus difficile que celle de l'élève. Mais cela en fait surtout quelque chose de tout autre. Cette nuance épistémologique, pourtant si évidente pour nous autres, est loin d'être acquise.

Dans le même genre, on se souviendra du concours de dessin "Dessine-moi un chercheur" dont les résultats furent présentés lors de la nuit des chercheurs 2007, à Paris. Extraits ci-dessous :

Tous les éléments de contexte y sont : le laboratoire, la blouse, le bécher, les étagères, le tableau blanc etc. Mais il faut croire qu'il manque finalement le plus important, qui ne se transmet pas par un dessin : ce qui fait la spécificité de ce professionnel, ses présupposés épistémologiques. L'image (véhiculée par la littérature et les films des années 50 explique Gianni Giardino) l'aurait emporté sur la compréhension plus intime de la raison d'être de ces chercheurs.

Pourtant, on observe la récurrence du danger dans le laboratoire vu par les enfants : "dang bombe", "boum"… Cela pourrait être leur façon de montrer que le chercheur explore l'inconnu, ce qui ne se fait pas sans risques. Pour que cette hypothèse soit valide, il faudrait que la notion de danger soit absente de leur vision des activités scientifiques à l'école. J'ignore si c'est le cas…

Notes

[1] Dominique Bioteau, "Qui apporte les glaçons ?", Cahiers pédagogiques, n° 409, décembre 2002, pp. 37-38.

dimanche 22 juin 2008

Cyd Charisse, Cole Porter et la science

Cyd Charisse est décédée cette semaine, à l'âge de 87 ans. Comme l'ont souligné d'autres commentateurs, il n'a pas été facile pour les radios d'évoquer cette extraordinaire danseuse et actrice de comédies musicales, vu qu'elle n'a jamais chanté. Passer un extrait de "Singin' in the rain" chanté par Gene Kelly, afin d'évoquer ce film où elle apparaît brièvement, était donc à la fois frustrant et inefficace. La télévision a sans doute eu plus de succès puisque Cyd Charisse, c'est avant tout cela :

Pourtant… Dans ce film "La Belle de Moscou" (Silk Stockings en VO), elle est doublée pour toutes ses chansons solos sauf une… coupée au montage. Son nom : "It's a chemical reaction, that's all". Il existe donc bien un enregistrement de la voix de Cyd Charisse chantant, à écouter ci-dessous.

Nous voilà de retour du côté de la science : il est question dans cette chanson de la relation entre hommes et femmes, décrite comme une réaction chimique. Analogie éculée, il est vrai, et on ne peut s'empêcher de penser également aux "atomes crochus" qui ont fait leur temps. Il n'empêche : Cole Porter, qui a écrit cette chanson pour la scène (Broadway notamment), s'aventure hors des chemins battus dans le genre bien balisé des chansons pour comédie musicale. À ce titre, le morceau vaut son pesant de cacahuètes et montre une familiarité certaines avec les codes de la science (expression facts are facts, terme technique electromagnetic et fameuse formule the same applies). Mais le lecteur est d'autant moins surpris qu'il connaît un peu Cole Porter, dangereux récidiviste. En 1933 en effet, il avait écrit une des rares chansons qui valorisent la méthode scientifique, avec humour et finesse. Il s'agit de "Experiment", repris ici par Kevin Kline pour le film "De-Lovely" :

Les paroles sont à déguster savoureusement :

Before you leave these portals to meet less fortunate mortals
There's just one final message I would give to you
You all have learned reliance on the sacred teachings of science
So I hope through life you never will decline in spite of philistine defiance
To do what all good scientists do

Experiment
Make it your motto day and night
Experiment and it will lead you to the light
The apple on the top of the tree is never too high to achieve
So take an example from Eve, experiment

Be curious, though interfering friends may frown
Get furious at each attempt to hold you down
If this advice you always employ, the future can offer you infinite joy
And merriment
Experiment and you'll see

Autant d'exemples d'apparition de la science dans la culture populaire, que l'on aimerait encore plus nombreux !

mercredi 18 juin 2008

Correction du bac : une connaissance scientifique du vivant est-elle possible ?

C'est un des sujets de philosophie du bac 2008 qui a le plus alimenté la discussion sur les blogs scientifiques : Une connaissance scientifique du vivant est-elle possible ? S'il a fait couler tant d'encre (virtuelle), c'est surtout parce qu'il ne semble pas problématique à la plupart des personnes à l'esprit scientifique qui nous entourent. Un lecteur de Tom Roud est le premier à s'en étonner. Lequel Tom répond qu'il n'y voit goutte, à moins que la question soit de disserter sur la place de l’homme dans le vivant. Helran, étudiante en biologie, ne s'en sort pas mieux. Les forums non plus. Et un ami doctorant en neurosciences de donner sa langue au chat dans un courriel légèrement angoissé… ;-)

Avertissement : ce billet n'est pas une correction en bonne et due forme. Simplement, après réflexion, ce sujet ne me semble pas si creux qu'il en a l'air et j'avais envie de partager avec vous quelques pistes de réflexion.

Le bachelier peut partir bille en tête sur les limites de la connaissance et ses présupposés, mais il loupe à mon avis la dimension propre au vivant. Quelle est-elle me demandez-vous, vous qui avez si bien incorporé la génétique, la biochimie et la biologie que le vivant semble un objet physique comme un autre ? J'en vois plusieurs :

  • le vivant, ou au moins une partie d'icelui, possède un cerveau qui lui donne un sentiment de libre arbitre : je suis capable de prendre des décisions, de faire des choix, de balancer des arguments opposés, et cela en toute conscience. Pourtant, l'approche scientifique repose sur une hypothèse de déterminisme très forte : l'objet scientifique idéal est celui dont les lois peuvent-être connues et sont invariantes. Difficile d'en dire autant du cerveau, car même si l'on peut étudier le comportement d'un neurone particulier voire d'un réseau de neurones, des propriétés semblent émerger de ce système complexe. Et la question du libre arbitre n'est encore qu'effleurée par les chercheurs, ou en tous cas reste sujette à discussion.
  • le terme de "vivant" regroupe une large palette d'organismes et de milieux, de la bactérie qui peuple mon tube digestif aux peuplades étudiées par les ethnologues. Or chacun est étudié par ses spécialistes avec des outils adéquats. Jusque là, rien de très sensationnel : le monde physique vit la même parcellisation, de l'astrophysique à la physique quantique en passant par la physique de la matière molle. Mais le vivant à ceci de particulier qu'il englobe l'être humain et du coup, qu'il fait appel à des sciences humaines et sociales. On peut donc se demander s'il est possible d'obtenir une vision unifiée du vivant, où les apports de la bactériologie épouseraient les apports de la sociologie. Rien n'est moins sûr, mais la question est intéressante et effleure celle du niveau d'étude le plus pertinent pour étudier un système donné.
  • le vivant est soumis à l'évolution et rien n'a de sens en biologie si ce n'est à la lumière de l'évolution. D'où cette question : une connaissance scientifique de l'évolution est-elle possible, ou la théorie néo-darwinienne de l'évolution est-elle une théorie scientifique ? Selon votre réponse vous pouvez rentrer directement soit au laboratoire de Guillaume Lecointre au Muséum soit au Discovery Institute américain !
  • enfin, si l'on ne considère que le vivant non-humain, alors on peut disserter à loisir sur l'éthologie. Récemment, l'exposition "Bêtes et hommes" à la Grande halle de la Villette montrait combien l'éthologie est une science problématique en raison des présupposés qu'elle a sur ses objets d'étude et de ses difficultés à donner une vision objective du monde animal. Ainsi, Vinciane Despret et d'autres ont étudié par exemple comment le comportement des grands singes n'est pas vu et interprété de la même façon selon que l'observateur est un homme ou une femme…

Bon, cela fait quelques années que j'ai passé mon bac et je ne sais pas si tous ces concepts sont "au programme". Néanmoins, ce sont probablement des pistes qui auraient été appréciées par le jury et avec lesquelles un bachelier peut se familiariser facilement… s'il fréquente assidûment les blogs de science !

Mes remerciements vont à Béné pour m'avoir suggéré quelques pistes pour ce billet !

lundi 16 juin 2008

L'équipement du chercheur

Comme souvent en sociologie des sciences, la démarche ethnographique de Dominique Vinck part d'une observation au plus près des activités d'un laboratoire de recherche. Son "terrain" principal, qui lui a offert ses plus beaux résultats ces dernières années, est un consortium de laboratoires de recherches dans le domaine de la micro- et nano-technologie, dans la région de Grenoble. Ou plutôt, de laboratoires dans le domaine de la micro-technologie qui se sont tournés sous ses yeux vers le domaine de la nano-technologie, ce qui lui permet de témoigner de la construction du champ de la nano-technologie et de ce qu'en font ses acteurs.

Plus anecdotiquement peut-être, il a apporté quelques pierres à la compréhension de l'équipement du chercheur. Tout part d'instruments, si cruciaux dans un domaine où les objets observés sont si infimes et nécessitent donc des machines lourdes, coûteuses, sophistiquées et opérées dans des environnements particuliers ("salles blanches" c'est-à-dire à l'abri de toute poussière). Cet instrumentation est si importante qu'elle figure en bonne place des questions traitées lors de l'assemblée générale du département de recherche :

L'équipement est manifestement le sujet de préoccupation majeur. Il est bien plus important que les questions de budget, de sécurité, d'emploi, de productivité, de publications… L'attention des participants se réfère à l'équipement et à ce qui l'entoure : accès et disponibilité effective, état de fonctionnement, compétences associées, organisation mise en place et rationalisation des procédures qui médiatisent l'accès à l'équipement, évolutions du parc en cours et à venir. Les participants, par leurs interventions, font de l'équipement un élément central, voire déterminant.

Mais pourquoi cela ? Après tout, l'instrument n'est qu'un outil, un auxiliaire mené par des hommes, s'inscrivant dans des programmes, avec des objectifs de résultats scientifiques autrement plus importants. Or justement, les instruments entremêlent toutes ces problématiques. Et l'évolution du devenir des instruments, par exemple leur concentration dans des plateformes technologiques gérées par des ingénieurs et techniciens auxquelles les enseignants-chercheurs ont peu accès, pose la question de la raison d'être du chercheur : le chercheur, sans ses équipements, se vit comme diminué, handicapé, voire incapable de maintenir son identité de chercheur.

L'instrument, donc, n'est pas une simple machine qui fonctionnerait avec une entrée et une sortie. C'est pourquoi il est l'adjuvant qui donne au chercheur sa puissance créative : il faut le plier à ses désirs, l'ajuster aux projets en cours. L'instrument seul est impuissant et d'ailleurs, il ne suffit jamais : il faut l'équiper pour qu'il devienne véritablement un équipement du collectif de recherche.

Ce travail d'équipement, écrit Dominique Vinck, consiste à faire passer les instruments d'artefacts encombrants à des équipements de l'action. Il faut les placer dans l'infrastructure immobilière, là où ils peuvent réellement remplir leur fonction (par exemple les isoler des vibrations ou champs électromagnétiques), il faut aussi les faire rentrer dans une démarche de recherche en leur attribuant une fonction précise et il faut enfin chercher à cerner leur fonctionnement, leurs singularités, leurs limites et leurs méthodes afin de mettre en place un processus qualité et d'ouvrir la porte à des utilisations totalement nouvelles de l'équipement une fois le projet terminé.

L'importance de l'équipement dans ces laboratoires et tant d'autres explique l'existence d'une culture matérielle qui, ici, se caractérise par beaucoup d'enchevêtrements entre instruments et pratiques : des instruments combinent la manipulation et la visualisation tandis que des microscopes sont employés comme outils de fabrication (on pense notamment au microscope à effet tunnel). Et étonnamment, dans cette culture, l'instrument passe presque au second plan car l'équipement des chercheurs dépend (…) autant des infrastructures lourdes que des instruments "immatériels" : bagage conceptuel, modèles théoriques, méthodologie de simulation, méthodes d'optimisation, outils de calcul.

Ce que montre ce travail, c'est en particulier que l'équipement n'est pas une base matérielle stable tandis que le social serait mouvant : tous les deux sont en perpétuelle redéfinition, l'équipement envahissant tout le social en tant que préoccupation des chercheurs tandis que ceux-ci hybrident continuellement des intérêts hétérogènes (instrumentation propre à la recherche vs. équipements industriels de dernière génération facilitant le transfert vers l'industrie, façons de travailler imposées par un commanditaire vs. pratiques locales) au sein des instruments qui leur sont confiés.

mercredi 11 juin 2008

L'histoire des sciences, une arme dans la bataille du CNRS

En octobre 2007, Bertrand Monthubert, président du mouvement "Sauvons la recherche", lançait cet étrange cri d'alarme sur une liste de diffusion des historiens des sciences :

Nous souhaiterions recueillir des textes, de préférence brefs, de personnalités scientifiques ou littéraires de toutes les époques soulignant l'importance de l'autonomie des savants, et en particulier de ne pas les soumettre à une vision de leur activité exclusivement à court terme et finalisée.

Vous aurez saisi le contexte : il s'agissait d'appuyer les revendications du mouvement (contre, je cite, les multiples atteintes portées à l'autonomie de l'enseignement et la recherche dont sont porteuses la réforme des universités (LRU) et celle du CNRS) par les sages paroles de doctes personnalités historiques. En effet, outre le terrain habituel de l'argumentation logique, les appels à l'argument d'autorité font toujours leur petit effet dans un débat !

Sur le moment, j'ai surtout perçu l'ironie de cet appel (on refuse la vision à court terme et finalisée de la recherche mais on ne se prive pas de réutiliser quelques citations hors contexte conformes à une unique lecture, à court terme et finalisée). Puis récemment, je suis tombé sur un texte d'avril 2008 signé de Denis Guthleben, du Comité pour l’histoire du CNRS. Consacré à l'histoire des Instituts nationaux au CNRS, il se réclame d'une remise en perspective, afin d’éclairer le débat que la lettre de mission de Valérie Pécresse à la présidente du CNRS a fait naître au sein de la communauté scientifique. Objectif louable. Mais on ne peut s'empêcher d'y voir une réponse du berger à la bergère…

Car à la lecture, ce texte fait bien passer la pilule de la division du CNRS en institut disciplinaires. On y apprend par exemple qu'au sein du Comité des douze sages créé en 1958 par le Général de Gaulle, le chimiste Charles Sadron proposait déjà de fédérer les grandes disciplines scientifiques présentes au CNRS (on ne parle pas encore de départements, ni de directions scientifiques puisque celles-ci ne voient le jour qu’en 1966) dans une douzaine d’instituts nationaux, devant fonctionner comme des usines de recherche ; jusqu'à ce que le Premier ministre Michel Debré s'exprime contre cette proposition. En 1966, la réforme du système de recherche prévoit la possibilité d'instituts nationaux, soutenue par deux membres du Comité des douze sages qui souhaitent regrouper les moyens de gestion (en particulier la construction des gros instruments) en astronomie et en physique nucléaire ; mieux que le CNRS, de tels instituts devraient permettre une planification des besoins de la discipline avec un affichage clair, afin que les directeurs d’organismes et le gouvernement y comprennent quelque chose. Ainsi, l'INAG (astronomie et géophysique) voit le jour en 1967, et l'IN2P3 suit en 1971, avec un peu de retard dû à la ferme opposition du CEA, portée jusqu’au sein du conseil d’administration du CNRS par le haut-commissaire à l'énergie atomique Francis Perrin. Ces avatars de la big science des années 1960 vont ensuite évoluer, l'INAG élargissant par exemple en 1985 son champ à l'ensemble des sciences de l'Univers en devenant l'INSU. En 1975, alors que le CNRS est incité à investir dans la recherche dans les énergies alternatives, le solaire divise les partisans d'un institut national et les partisans d'un programme interdisciplinaire de recherche (PIR). Les premiers mettent en avant la solidité et la visibilité de la structure, les seconds les avantages de la souplesse. Ils vont l'emporter et le programme interdisciplinaire de recherche pour le développement de l’énergie solaire (PIRDES) ne va pas moins gérer de grands instruments comme le four solaire d’Odeillo. Formule qui sera largement exploitée ensuite, au dépens de celle des instituts nationaux : en 1985, le CNRS compte huit PIR, tandis qu’aucun autre institut national n’a vu le jour. Cette année là, justement, le ministre de la Recherche et de la technologie Hubert Curien fait un discours sur la restructuration du CNRS et affiche sa volonté de passer à un nouveau mode d’organisation du milieu scientifique. Le ministre ne parle pas d’une organisation en instituts mais de réseaux qui y ressemblent beaucoup : regroupement de laboratoires autour d’une tête de réseau, intégration des grands équipements, gestion plus autonome que celle des départements scientifiques etc. ; le directeur général du CNRS n'est pas contre mais le projet est tué dans l’œuf après les élections législatives de 1986.

Bref, une seule conclusion s'impose après ce survol historique :

La feuille de route de février 2008 s’inscrit ainsi dans le fil d’une réflexion engagée il y a exactement 50 ans et qui, depuis lors, a animé régulièrement l’histoire du CNRS.

mardi 10 juin 2008

Deux nouveaux C@fetiers

Une bonne nouvelle pour les lecteurs du C@fé des sciences (et ils sont de plus en plus nombreux) : celui-ci s'agrandit !

Nous accueillons avec grand plaisir le Dr Goulu et Benjamin Bradu. Deux ingénieurs curieux de tout dont les blogs regorgent de pépites. Grâce au premier, j'apprends par exemple que l'affaire de l'expérience du CERN qui menace d'engendrer un trou noir a une suite. Grâce au second, je sais enfin pourquoi mes yeux sont rouges sur les photos de famille !

Bienvenue à tous les deux et nous croisons les doigts pour le recrutement du Dr Goulu chez Google !

vendredi 6 juin 2008

Premier forum des blogueurs scientifiques : un compte-rendu

Vous l'attendez tous, voici mon compte-rendu du premier forum des blogueurs scientifiques qui avait lieu mardi à l'initiative du Forum Labo & Biotech à Paris. Une petite salle dans le Hall 3 du Parc des expositions, à l'écart des stands costumes-cravatés qui exposaient force matériel de pointe pour les laboratoires, accueillant pendant presque 3h30 une vingtaine de participants : de quoi parler tranquillement en long, en large et en travers de notre sujet préféré.

 Des machines de fou...

Parmi les participants, des journalistes (scientifiques), des novices, des chercheurs déjà alertes en matière de vulgarisation (comme Jean-Marc Galan de l'émission de radio "Recherche en cours"), l'auteur d'un site de mise en démocratie de la science et bien-sûr des blogueurs, avec quelques C@fetiers : Benjamin, David et votre serviteur. Le tout animé par Pascal Lapointe, venu spécialement de Montréal, que je rencontrais pour la deuxième fois.

Tout le crédit du succès de la manifestation doit lui être rendu : il a assuré une présentation magistrale, à la fois accessible aux novices et captivante pour les plus aguerris. Le micro se baladait facilement d'un spectateur à l'autre, recueillant leurs interrogations ou réserves pendant que des blogueurs pouvaient contribuer par leur témoignage personnel.

Pascal Lapointe a expliqué de nombreuses choses sur les blogs de science, en commençant par un jeu : face à deux extraits de texte, il s'agissait de deviner lequel est extrait d'un blog et lequel est extrait d'une revue à comité de lecture. Pas toujours facile ! D'où cette conclusion qu'on ne peut pas résumer la production blogosphérique à des billets rapides et superficiels, ce qui reviendrait à qualifier les 50 000 romans en français qui paraissent chaque année de romans à l'eau de rose… Concernant les blogs, ils peuvent à la fois être rapprochés d'initiatives visant à jeter des ponts entre les chercheurs et la société, pour sortir de leur image de professeur Tournesol (bars des sciences, nuit des chercheurs etc.) et du mouvement de publication ouverte interne à la communauté scientifique.

L'intérêt du blog, c'est avant tout sa simplicité d'utilisation : on peut publier en un clic et la prise de parole en est largement facilitée. Dès lors, les formes peuvent se multiplier, des blogs personnels aux blogs collectifs (Cosmic variance, RealClimate, Science ! On blogue) et aux communautés de blogs comme le C@fé des sciences. Et Pascal Lapointe de donner trois critères pour identifier un blog : il reflète les opinions de son auteur, il cultive les hyperliens et il encourage la participation de ses lecteurs (à travers les commentaires en particulier).

Alors, finalement, pourquoi blogue-t-on ? Plusieurs réponses :

  • pour vulgariser
  • parce que les sujets qui nous intéressent sont absents des médias
  • pour parler entre soi
  • pour parler de la vie scientifique, avec deux exemples donnés par Pascal Lapointe : un billet de Tom Roud et un autre de Timothée
  • pour s'engager politiquement
  • pour se faire plaisir.

Et Jean-Marc Galan de souligner que le blog ne répond pas qu'à la question du "quoi ?" traitée habituellement par la vulgarisation mais également aux question du "qui ?" et du "comment ?".

On aborde ensuite la question des obstacles au blog : pourquoi tous les chercheurs ne bloguent-ils pas ? La question est vaste mais on peut rencontrer plusieurs grandes raisons :

  • "je manque de temps"
  • "ça pourrait me nuire"
  • "je ne sais pas comment faire"
  • "j'ai peur de me faire voler mes idées".

Tous ces obstacles peuvent être surmontés d'une manière et d'une autres et parfois, ils partent simplement de légères incompréhensions. Ainsi, on peut imaginer qu'à terme le blog n'existe plus en tant que tel puisqu'il aura été incorporé et banalisé dans les pratiques des chercheurs. Une fois, sans doute, qu'auront été résolus ou dépassés les problèmes qui concernent la place du blog dans la production de connaissances (est-ce un substitut à la publication dans des revues ou un complément ?) et dans l'évaluation du chercheur, comme le fait remarquer Pierre Mounier.

Avec une présentation instructive et des discussions ouvertes, ce forum pourrait bien être pérennisé si les retombées sont suffisamment positives. On espère évidemment qu'il le sera !

samedi 31 mai 2008

Comment montrer la "science en train de se faire" ?

Ce qui suit est le résultat d'une réflexion en cours, que j'aimerais conduire jusqu'à la publication d'un article. A commenter et discuter sans limites, donc !

Histoire d'un concept

L'histoire et la philosophie des sciences se sont toujours intéressés à la "science déjà faite", c'est-à-dire la science comme corps de connaissances et succession de paradigmes, plutôt qu'à la "science en train de se faire". À la fin des années 1980, celle-ci est soudainement mise en lumière par la sociologie des réseaux sociotechniques, appuyée notamment sur une anthropologie du laboratoire. Dans l'un des premiers manifestes de ce mouvement, le livre de Bruno Latour intitulé justement La Science en action (édition originale en anglais parue en 1987), on se souvient que l'auteur utilise la métaphore des deux faces de Janus : la "science en train de se faire" est la face de droite (vivante, incertaine, informelle et changeante) tandis que la "science toute faite" ou la "science prêt-à-porter" est la face de gauche (austère, sûre d'elle-même, formaliste et réglée). Et, rajoute Bruno Latour, il n'y a rien dans la science faite qui n'ait été un jour dans la science incertaine et vivante[1]. Passer de l'un à l'autre implique juste de réanimer, réagiter, réchauffer, rouvrir les faits gravés dans le marbre de la connaissance scientifique. C'est ainsi que l'on obtient un récit moins lisse, où l’activité scientifique résulte d’un processus de construction aussi bien social que technique, où les scientifiques sont plongés dans des controverses, où ils fonctionnent en collectif et doivent composer avec des instruments et des objets techniques qui échappent aux scripts imaginés par leurs concepteurs et dont les variations redessinent, à leur tour, de nouvelles connexions[2].

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mardi 27 mai 2008

Rendez-vous dans une semaine ?

Dans une semaine tout rond aura lieu à Paris le premier forum des blogueurs scientifiques. Je serai présent avec quelques C@fetiers des sciences et on compte sur votre participation enthousiaste. Bien que le public visé soit plutôt un public profane voire débutant en matière de blog, nous serons heureux de faire la rencontre de quelques lecteurs à cette occasion.

Et puis comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule ;-) , je serai également présent le jeudi au Salon européen de la recherche et de l'innovation organisé sous le haut patronage de Monsieur Nicolas Sarkozy, rien de moins. En regrettant juste que des conférences aussi alléchantes que "Internet et publications scientifiques", "La diffusion de la culture scientifique en Europe", "Innover et chercher dans l'enseignement des sciences" ou "La recherche… à consommer sans modération", annoncées dans l'avant-programme, ne soient plus à l'ordre du jour…

À part ça, je compte participer à quelques séminaires parisiens de sociologie des sciences. Un séminaire consiste en une séance ou deux de "présentation(s)" suivie de "questions". Il permet à un intervenant, jouant plus souvent à l'extérieur qu'à domicile, de présenter ses travaux mais aussi ses dernières pistes de recherche ou de réflexion. Les séminaires sont généralement ouverts à tous et il n'est pas rare d'y voir des historiens échanger avec des sociologues ou des juristes (pour le domaine que je connais en tous cas). Pourquoi cette pratique très courante dans les SHS est-elle si rare dans les sciences dures me demandait l'autre jour Benjamin ? Deux éléments de réponse :

  • en SHS, le travail de recherche possède une part moins grande de matérialité (spécimens, machines ou archives) et la pensée naît donc de l'écriture et l'oralité : c'est en écrivant que les idées se forment et c'est en les défendant face à d'autres que l'on teste leur solidité ;
  • en SHS, les disciplines peuvent échanger facilement puisque leur langage est (à peu près) commun et qu'un historien peut toujours objecter quelque chose à un sociologue (ou réciproquement, si si) et un sociologue des religions enrichir la réflexion d'un spécialiste des politiques de santé. Il devient donc plus fructueux, mais aussi rentable, d'échanger des points de vue avec un public qui dépasse ses deux ou trois pairs habituels.

Mais ces explications sont affreusement internalistes et je ne doute pas que vous aurez d'autres arguments à soumettre en commentaire !

Circle of Science Assessment

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