La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

lundi 9 janvier 2012

Stephen Hawking ou les trois corps du roi

Hier, le fameux physicien Stephen Hawking — directeur de la recherche au Centre de cosmologie théorique de l'université de Cambridge, CH, CBE, FRS, FRSA — fêtait ses 70 ans. L'homme a déjà été honoré par la série Simpson, souvenons-nous :

A mon tour de lui dédier un billet inspiré par une réflexion lue il y a quelque temps chez Michael M. J. Fischer[1] et tirée d'Hélène Mialet. Elle voit trois corps chez Hawking :

  1. le corps fragile atteint de sclérose latérale amyotrophique (ou maladie de Charcot), une maladie neurodégénérative qui provoque une atrophie et un tremblement des muscles, sans affecter l'esprit, la personnalité, la mémoire, les sens, la vue… Une pneumonie contractée lors d'une visite au CERN en 1985 l'a forcé à subir une trachéotomie, qui a encore retiré à Hawking le peu de voix qui lui restait. Ce corps biologique est désormais "cyborg" dans le sens où il est pourvu d'un appareillage informatique qui lui permet de s'exprimer grâce à une voix de synthèse
  2. le corps "distribué", fait de l'intelligence et de l'attention du personnel qui s'occupe de lui ou de sa machine, et des étudiants qui font les calculs que lui ne peut plus exécuter
  3. le corps "sacré", le corpus scientifique magistral construit depuis 40 années par Hawking et qu'il laissera derrière lui.

Les historiens utilisent l'expression des "deux corps du roi" pour exprimer le fait qu'à la mort du monarque français, son corps physique est enterré mais son corps mystique, celui qui incarne la souveraineté de la monarchie, est transmis à son successeur : le roi est mort, vive le roi !. On pourrait dire la même chose du troisième, voire du deuxième corps d'Hawking, qui survivront à sa mort.

Mais la question la plus intéressante, celle qui intéresse en tous cas les anthropologues et sociologues du corps, consiste à se demander en quoi chaque corps marque l'autre. A ces questions, on a des rudiments de réponse donnés par le maître lui-même : le fait de prendre beaucoup de temps pour se mettre au lit lui a donné l'occasion de réfléchir aux trous noirs ; il évite les calculs fastidieux en développant ses intuitions et en prenant des raccourcis ; il a choisi la cosmologie car c'est une discipline qui n'exige pas que l'on donne de cours magistraux, un des rares domaines dans lesquels son incapacité de parler n'était pas un sérieux handicap et où la compétition était encore peu ardue. Mais il suffit d'obtenir un entretien avec lui, comme Hélène Mialet, pour s'apercevoir que parler avec Stephen Hawking c’est parler avec l’ordinateur qui donnera une version stéréotypée de sa vie : des bouts entiers de son histoire [il faudrait dire "de sa légende"] sont maintenant rédigés dans son ordinateur, les réponses attendent toutes prêtes qu’on vienne les chercher. Bref, l'autobiographie du savant est désormais presque stabilisée. Ce que nous dit par contre cette expérience, c'est à quel point le Hawking qui ne contrôle plus son premier corps maîtrise ses deuxième et troisième corps, et au-delà même son image, avec reprise incessante des mêmes citations puisqu'il refuse désormais d’accorder toutes interviews écrites.

Si l'imagerie populaire se partage entre l'image d'un homme hors du commun qui a réussi à repousser les limites de son propre corps et celle d'un handicapé favorisé en n'étant plus distrait par les occupations quotidiennes et mondaines que partage la commune humanité pour s'adonner pleinement à la pensée, Stephen Hawking reste un mystère, presqu'aussi insondable qu'un trou noir, et c'est ce qui le rend si fascinant.

Pour en savoir plus, je ne peux que recommander la lecture du livre d'Hélène Mialet à paraitre cette année : Hawking Incorporated !

Notes

[1] Michael M. J. Fischer, "Body Marks (Bestial/Divine/Natural). An essay into the social and biotechnological imaginaries, 1920-2005 and bodies to come", in Ivan Crozier (dir.), A cultural history of the human body in the modern age, Berg, 2010

mercredi 23 avril 2008

Quand les articles sont rejetés

Comme le soulignait Jean-François Bach (secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, 3'15) lors du colloque consacré à  l'évolution des publications scientifiques, les idées les plus nouvelles, les plus grandes innovations ont plus de mal, ont souvent du mal à  passer la barrière de l'expertise ou revue par les pairs. Et Bach de donner l'exemple de la découverte des hybridomes et des anticorps monoclonaux, dont la publication a été d'abord refusée par Nature avant d'être finalement acceptée, sous forme de lettre alors qu'un article complet avait été soumis…

Les autres exemples ne manquent pas : Fermi, Joule, Avogadro et de nombreux prix Nobel ont parfois eu du mal à  faire paraître leurs travaux les plus novateurs (Juan Miguel Campanario fournit une énumération truffée de témoignages qui va faire chaud au cœur à  blop et Timothée).

Un exemple en forme de clin d'oeil, tiré d'un autre article de Campanario, destiné à  ceux qui avaient apprécié le billet du C@fé des sciences sur l'inactivation du chromosome X :

Mais alors, que faire ? Ne peut-on pas distinguer le cancre (rejeté) du génie (rejeté lui aussi) ? Ce système est-il à  jeter à  la poubelle ?

Cela dépend des raisons pour lesquelles ces articles sont rejetés. Parfois, et même pour un prix Nobel, un article peut-être entaché d'erreurs, imprécis ou pas suffisamment mûr. C'est le lot commun des chercheurs de se faire rejeter des articles, les motifs qui reviennent le plus souvent avec le plus de force touchant à  la théorie décrite, à  la conception du travail de recherche (design) et à  la discussion des résultats obtenus. La question de la théorie arrive en premier, les rapporteurs étant en effet attentifs à  l'apport du manuscrit à  la théorie en cours ou la qualité de la nouvelle théorie proposée. Avec les travers cités plus hauts (une théorie avant-gardiste aura peu de chances de convaincre les gardiens du temple), qui font dire à  certains que la revue par les pairs est plus faite pour réguler la science normale (au sens de Kuhn) que pour permettre les changements de paradigme. Ce que certains chercheurs saluent dans le sens où changer de paradigme tous les quatre matins aurait un coût énorme !

En fait, face à  un rejet, le génie sera peut-être celui qui suit ce conseil d'un chercheur cité par Joseph Hermanowicz :

Vous devez être créatif. Vous devez avoir de bonnes idées et les amener jusqu'au bout. Vous devez sans aucun doute être suffisamment intelligent pour avoir des idées, suffisamment tenace pour pousser sans arrêt, et suffisamment confiant pour savoir que vous êtes sur la bonne voie, et aussi pour vous réorienter quand vous faites une erreur."

Nous faisons tous des erreurs et nous nous faisons tous rejeter des articles mais il y a celui qui croit en ses résultats et celui qui se décourage aussitôt ! Si vous êtes dans le premier cas et souhaitez faire entendre raison à  vos pairs, voici un guide pratique des stratégies les plus fréquemment utilisées d'après un sondage auprès de chercheurs pour qui ça a marché :

jeudi 22 novembre 2007

Le stéréotype de la blonde

Vous vous souvenez de l'impact de l'effet Mozart dans la société américaine et de sa diffusion par "mutation", voici une nouvelle étude de psychologie sociale qui fait les grands titres (et ça devrait continuer, selon Fabrice qui m'a filé le tuyau). Ce travail (français !) à  paraître dans le Journal of Experimental Social Psychology teste l’effet "inconscient" des stéréotypes sur le comportement, en l'occurrence le stéréotype de la blonde. Où il s'avère que nous faisons un moins bon score au Trivial Pursuit après avoir examiné le visage de reines de beauté blondes que d'hommes bruns. Mais le plus important ici n'est pas tant l'effet d'amorce d'un stéréotype, relativement connu, que l'observation que cet effet ne se manifeste dans le même sens que le stéréotype (ici : les réponses aux questions sont moins bonnes parce que les blondes sont considérées comme plus stupides) uniquement quand on a mis le participant dans un état accru d'interdépendance aux autres ; s'il se construit comme indépendant des autres, il réussit mieux le test après avoir vu le portrait de femmes blondes !

Un article de sept pages seulement, un résultat simple à  expliquer, la figure centrale de la blonde sur laquelle on peut disserter à  l'infini : voilà  du pain béni pour les journalistes ! Non seulement parce qu'ils ont un résultat scientifique bien emballé, mais parce qu'ils peuvent moduler le rôle de la blonde : la femme fatale qui va jusqu'à  nous faire oublier notre propre QI (les hommes, les yeux dans les yeux d’une blonde, éprouvent des problèmes au niveau de leurs capacités intellectuelles et voient leur QI baisser) ou l'idiote façon Paris Hilton (même si some blondes are of course highly intelligent, sic). Quitte à  oublier que les femmes étaient tout autant affectées par le stéréotype dans l'étude, qu'un test de connaissance n'est pas un test de QI ou qu'on peut se mettre à  la place de quelqu'un et reproduire son stéréotype sans l'avoir en face de soi… La plupart des articles ou dépêches ayant ensuite repris l'information du Sunday Times, on ne trouve rien de bien différent chez FOXNews ou United Press.

Et si la recherche scientifique n'avait pas pour but d'établir des vérités pré-mâchées mais de construire du social, en disant : "voici ce que des chercheurs en blouse blanche ont découvert dans leur laboratoire, à  vous d'en faire quelque chose" ?

C'est vrai en général (comme l'ont montré les sociologues connexionnistes comme Latour) mais c'est flagrant dans la couverture médiatique des découvertes scientifiques. Il ne s'agit pas tant de se soumettre à  de l'indiscutable que de s'emparer de chiffres et d'observations objectivées pour les retraduire (par exemple, les rapprocher de l'expérience quotidienne ou les rendre moins perturbants). Mais cela ne signifie pas que les chercheurs sont impuissants pour autant : selon la manière dont leur article est rédigé et la revue où il est publié (comme dans l'exemple du gène de l'homosexualité), selon le témoignage qu'ils vont apporter aux journalistes qui téléphonent en masse, ils orientent la manière dont leur fait brut est transformé en fait social. Dans cet exemple, le stéréotype de la blonde était presque trop "vendeur"[1] et les journalistes, privés de la possibilité de faire leur travail (trouver un angle, creuser le sujet), ont dû s'embarquer trop loin et dériver.

En tous cas, des articles de psychologie sociale qui donnent (presque) lieu à  des observations de psychologie sociale, c'est une ironie qui ne peut que m'amuser ! Même si je n'irai pas jusqu'à  avancer que c'est un coup monté par les chercheurs aux dépens des journalistes, pour mieux les étudier…

Notes

[1] Selon le premier auteur, Clémentine Bry, ce stéréotype a été choisi pour rigoler parce que plus léger que d'autres stéréotypes utilisés dans la littérature.

mercredi 31 octobre 2007

Trouver l'auteur : l'intelligence du savant

L'extrait ci-dessous fait le portrait de deux "génies" du XIXe siècle, reste à  deviner lesquels (sans vous aider de Google, petits malins !) :

L'un avait une intelligence volontaire, consciente, méthodique et semblant faite pour l'abstraction mathématique : elle a donné essentiellement naissance à  un monde romantique. L'autre était spontané, peu réfléchi, ayant plus de goût pour le rêve que pour une approche rationnelle et faite, semble-t-il, pour des travaux de pure imagination, sans soumission à  la réalité : il a triomphé dans la recherche mathématique.

Mà J 02/11 : Cette citation vient du psychologue Edouard Toulouse (cité par Tom Stoppard, "La Science en jeu", Alliage n° 37-38, 1998, p. 151), qui avait pris pour sujets d'étude le romancier Emile Zola et le mathématicien Henri Poincaré. Etonnamment, c'est bien le romancier qui avait ce cerveau fait pour l'abstraction mathématique et le mathématicien ce goût pour le rêve. Surprenant à  première vue mais peut-être pas si absurde — m'est avis que la psychologie des sciences a encore du pain sur la planche !

samedi 14 juillet 2007

Nouvelles du front (6)

Comme promis un nouveau volume dans la foulée, je crois que j'ai rattrapé le retard que j'avais accumulé en mai et juin…

Le 18 mai, un article de Paul Bloom et Deena S. Weisberg dans Science donnait quelques raisons à  la "résistance à  la science" que manifestent les enfants et se retrouve chez les adultes (via Rationally Speaking). Cette résistance à  la science, malgré un nom qui peut laisser penser à  un concept très riche, désigne ce que d'autres appellent l'attrait pour les para-sciences et les explications fumeuses : croire en l'astrologie ou que la raison d'être des nuages est de donner la pluie. Cela est en fait dû aux pré-conceptions du jeune enfant, basées sur sa perception du monde, qui persiste chez l'adulte (parfois à  ses dépends, comme le prouve ce test : à  votre avis, à  la sortie d'un tube en demi-cercle, est-ce qu'une balle continue tout droit ou remonte pour boucler son mouvement circulaire ?). Dans ces conceptions, la Terre est forcément aplatie et les animaux créés tels quels. Quant aux assertions sur des sujets complexes comme la théorie des cordes ou l'étiologie de l'autisme, elles sont acceptées ou non par le profane en fonction du crédit qu'il attribue à  la source… En conclusion,

These developmental data suggest that resistance to science will arise in children when scientific claims clash with early emerging, intuitive expectations. This resistance will persist through adulthood if the scientific claims are contested within a society, and it will be especially strong if there is a nonscientific alternative that is rooted in common sense and championed by people who are thought of as reliable and trustworthy [e.g. evolution vs. creationism].

Un article paru dans PLoS Computational Biology le 16 mars a été rétracté quelques semaines plus tard à  cause d'un bug dans le programme en Perl qui avait servi à  obtenir les résultats. Enfin, en théorie puisque la rétractation n'est toujours pas indiquée sur la page de l'article en question. Justement, une news de la revue Nature datée du 17 mai revenait sur la lettre de Murat Cokol et al., s'essayant à  la modélisation des taux de rétractation en fonction du facteur d'impact des journaux (via Medical Writing). Où il apparaît que les revues à  fort impact (Nature, Cell et les autres) ont une plus grand probabilité de voir leurs articles rétractés. Une explication ? On peut avancer le fait que ces revues publient des articles plus novateurs, dans des domaines plus disputés, et donc sont plus propices aux erreurs et fraudes. Ou bien qu'elles sont plus lues et donc que les erreurs ont plus de chance d'être détectées et rapportées, hypothèse qui permet d'envisager un effet "revues en accès libre" augmentant le nombre de rétractations (dont l'exemple ci-dessus est peut-être le fruit). Mais comme ce courrier n'a pas été évalué par les pairs avant publication, la controverse fait rage, portant notamment sur la qualité et la fiabilité des données utilisées (9,4 millions d'articles obtenus par la base PubMed). Toujours au sujet des rétractations, mais avec un regard éthique, je conseille ce billet à  lire sur Adventures in Ethics and Science.

Dans le même esprit, mais sans doute plus rare, l'éditorial du 20 juin de la revue Macroporous and Mesoporous Materials dénonce un cas de plagiat d'article et promet qu'il n'acceptera plus de soumissions de l'auteur fautif (et pourquoi pas de son co-auteur, n'était-il pas au courant ?). Ils avaient même repris presque mot pour mot le titre de l'article original, vieux de 12 ans et sans doute publié dans une revue obscure !

Le 25 juin dernier, The Inoculated Mind (blog très moche mais intéressant au demeurant) faisait le bilan d'un débat qui a agité la blogosphère scientifique anglophone : pourquoi les scientifiques sont-ils de moins en moins disponibles pour les journalistes scientifiques ? Et ce billet de prendre la défense des journalistes qui, oui, sont indispensables et doivent être traités avec respect… Et les communiqués de presse des universités elles-mêmes sont souvent les premiers fautifs de la mauvaise couverture de l'actualité scientifique !

En juin aussi, les chimistes iraniens qui avaient été exclus par l'American Chemical Sociey (ACS) ont été réintégrés. Ca a pris du temps mais après vérification par ACS, il est apparu que cette décision n'était pas contrainte par l'embargo des Etats-Unis, qui ne s'applique pas à  la fourniture d'information scientifique. Une victoire pour la communauté scientifique qui s'était mobilisée !

En France, on connaissait le programme PICRI de la région Île-de-France, qui met ensemble des associations et des laboratoires de recherche. Voilà  la région Bretagne qui se lance à  son tour. Chic…

Et enfin, deux mises en scène ironiques du créationnisme :

via Science Humor

Une machine à  PCR à  la California State University, Chico ©© njhdiver

mardi 29 mai 2007

Des titres qui en disent long... ou pas !

Pour entamer une série de billets sur les articles scientifiques et leur "écologie", arrêtons-nous un instant sur les différents types de titres que l'on peut rencontrer en science (particulièrement en sciences sociales). Et ce grâce à ... un article de James Hartley, "There is more to the title than meets the eye: Exploring the possibilities" (Journal of Technical Writing & Communication, 2007, 37(1): 95-101).

Hartley distingue douze types de titres :

  1. les titres qui annoncent le sujet général (par exemple : "Designing instructional and informational text" ou "On writing scientific articles in English"), acceptés quand l'auteur est reconnu mais pas pour des débutants, qui doivent être plus marquants et informatifs
  2. les titres qui font suivre un intitulé général d'indications spécifiques (ex. : "Pre-writing: The relation between thinking and feeling" ou "The role of values in educational research: The case for reflexivity") — notez l'usage fréquent des deux points
  3. les titres qui indiquent l'hypothèse par défaut, à  tester (ex. : "Is academic writing masculine?" ou "What is evidence-based practice – and do we want it too?"), la réponse étant parfois suggérée par la formulation particulière de la question
  4. les titres qui indiquent que la réponse à  une question va être révélée (ex. : "Abstracts, introductions and discussions: How far do they differ in style?" ou "Current findings from research on structured abstracts"), beaucoup plus fréquents en sciences humaines qu'en sciences dures
  5. les titres qui indiquent le sens de l'argument de l'auteur (ex. : "The lost art of conversation" ou "Plus ça change… Gender preferences for academic disciplines")
  6. les titres qui mettent l'accent sur la méthode utilisée (ex. : "Reading and writing book reviews across the disciplines: A survey of authors" ou "Is judging text on screen different from judging text in print? A naturalistic e-mail study"), surtout rencontrés dans la littérature médicale
  7. les titres qui suggèrent des lignes de conduite ou des comparaisons (ex. : "Seven types of ambiguity" ou "Eighty ways of improving instructional text")
  8. les titres qui interpellent par l'utilisation d'ouverture intriguantes ou directes (ex. : "‘Do you ride an elephant’ and ‘never tell them you’re German’: The experiences of British Asian, black and overseas student teachers in the UK" ou "Making a difference: An exploration of leadership roles in sixth form colleges")
  9. les titres qui interpellent par l'utilisation d'allitérations (ex. : "Legal ease and ‘legalese’" ou "Referees are not always right: The case of the 3-D graph")
  10. les titres qui interpellent par l'utilisation d'allusions littéraire ou bibliques (ex. : "Low! They came to pass. The motivations of failing students" ou "Shadows of the Past in International Cooperation: Collaboration Profiles of the top five Producers of Science"), que les étudiants ou jeunes chercheurs doivent utiliser avec précautions
  11. les titres qui interpellent par l'utilisation de jeux de mots (ex. : "Now take this PIL (Patient Information Leaflet)" ou "Don't throw the baby out with the bath school!")
  12. les titres qui mystifient (ex. : "Outside the whale" ou "Is October Brown Chinese?"), à  éviter car difficiles à  comprendre pour ceux qui ne partagent pas la même langue ou culture[1].

A vous de faire rentrer votre prochain article dans cette typologie ou à  essayer d'y ranger les articles qui vous passeront bientôt sous la main... C'est aussi un bon outil pour améliorer ses titres en tirant profit des commentaires joints. Ou comment transformer un énoncé vague de type 1, "Parenting styles and academic", en énoncé explicite de type 3 : "Do differences in early parenting styles affect the academic achievement of men and women undergraduates?"

Notes

[1] La preuve, les références de ces exemples nous échappent totalement !

mercredi 23 mai 2007

L'écriture scientifique de Pierre-Gilles de Gennes

L'immense chercheur et prix Nobel Pierre-Gilles de Gennes nous a quittés le 18 mai dernier. Après la biographie toute officielle que vous pouvez lire sur Le Monde et les quelques souvenirs personnels partagés par Tom Roud et Matthieu, je voudrais m'attarder sur un aspect moins connu de de Gennes : son écriture. Celle-ci a été longuement étudiée par Anouk Barberousse[1], travail qui a été le prétexte à  une table-ronde à  l'ENS en 2003 avec Etienne Guyon et de Gennes lui-même (de la 16e à  la 30e minute). Guyon souligne la qualité dans l'expression, dans la calligraphie, dans le soin du mot juste (surtout les néologismes) de son ancien professeur. Il souligne aussi l'usage particulier des tableaux noirs que P.-G. de Gennes, très grand, remplissait entièrement bien qu'ils occupent des murs entiers dans son bureau — se refusant à  utiliser des projecteurs et des transparents préparés à  l'avance, même dans ses plus récentes conférences.

Une des hypothèses de départ de ce travail est que dans le domaine étudié, celui des films de polymères, comme tout au long de sa carrière, de Gennes publie surtout des articles courts destinés à  être examinés et publiés dans les délais les plus brefs. Ce qui correspond à  son habitude de lancer des propositions nouvelles assez peu détaillées, rapidement mises en forme (format de publication dit Rapid Notes ou Letters), dont il attend que ses pairs les développent théoriquement et les testent expérimentalement. Tiraillé ainsi entre la faconde de celui qui introduit de nouveaux concepts et la concision, entre l'implicite et l'explicite, de Gennes a dû développer un style qui lui est propre.

Quel est ce style ? De Gennes ne cite que les travaux qui se rattachent précisément à  la théorie qu'il élabore, et occulte sans pitié les résultats expérimentaux qui ne lui paraissent pas fiables. Dès l'introduction, il souligne les avantages de son modèle par rapport aux modèles existants — et en souligne les lacunes en conclusion. Dans le développement, il utilise toutes les ressources du langage pour paraître limpide, en français comme en anglais (ses concepts de "reptation", "brosse" ont fait florès, d'autres émergent comme "régime sandwich" ou "peau"). Des résultats intermédiaires sont passés sous silence[2]. Les figures, notamment celle ci-dessous, sont au centre de l'article et du texte ; le sens de certains symboles utilisés ne peut même être saisi qu'au prix d'un traitement complexe de la figure et de son rapport avec le texte. Et avec les multiples renvois, rien ne coule de source dans le développement ! Dans la conclusion, il fait appel non seulement aux connaissances partagées avec ses pairs mais aussi aux jugements et évaluations implicites des théories en jeu.

Quel cheminement lui permet d'y parvenir ? Dans le cas présent, de Gennes réagissait à  un poster présenté lors d'un colloque en septembre 1999. Ce poster présente un résultat qualifié de surprenant : une discontinuité. De Gennes y voit un sacré mystère de la nature qu'il s'attache à  résoudre. Dès la fin du mois, il fait circuler un premier brouillon de son modèle, et demande aux auteurs du poster de réagir :

When you read the note, you may well conclude that it is nonsense: then drop it. If not, would you be interested in making the comparison? We could then publish together an augmented version.

Résultat : deux articles publiés en 2000 dans The European Physical Journal E et les Comptes-rendus de l'Académie des sciences de Paris, de respectivement 3 et 8 pages (c'est peu !). Pourquoi pas dans des revues plus prestigieuses ? Parce que celles-ci son souvent américaines et que de Gennes souhaite contribuer à  l'excellence des revues européennes dans ce domaine, ce qu'un jeune chercheur peut moins facilement se permettre !

Dans ce même numéro de la revue Genesis, un commentaire d'Etienne Guyon revient sur l'importance des images chez Pierre-Gilles de Gennes : prompt à  faire des schémas et des figures, il passe aussi son temps libre à  peindre. Et ses sujets d'étude se prêtent tous à  des visualisations directes, de taille macroscopique (la turbulence, les milieux granulaires, les systèmes moléculaires organisés comme les cristaux liquides etc.) !

Notes

[1] Anouk Barberousse, "Dessiner, calculer, transmettre : écriture et création scientifique chez Pierre-Gilles de Gennes", Genesis, n° 20, 2003, pp. 145-162 (preprint).

[2] Il peut ainsi exceller dans son aptitude, au dire de ses collaborateurs, à  saisir l'essentiel d'un phénomène et à  en isoler les effets importants.

samedi 21 avril 2007

De la diffusion des légendes scientifiques

Après avoir constaté qu'un fait scientifique se construit autant au laboratoire que dans sa présentation au monde, intéressons-nous à  ce qui permet sa diffusion. Fabrice donnait comme exemple l'évolution de la théorie de l'effet Mozart, selon laquelle l'écoute de musique classique (en particulier Mozart) augmente l'intelligence, et mentionnait le travail de Adrian Bangerter et Chip Heath ("The Mozart effect: Tracking the evolution of a scientific legend", British Journal of Social Psychology, 43, 605-623, 2004). Leur but est d'utiliser l'effet Mozart comme exemple de légende scientifique afin de tester l'hypothèse que de telles croyances partagées ou représentations se propagent parce qu'elles répondent aux besoins ou préoccupations de groupes sociaux. Notre intention est plutôt d'utiliser cette étude de cas pour mettre en place et illustrer des concepts[1] — comme avec le gène de l'homosexualité dans le billet précédent. D'autres exemples de légendes scientifiques incluent les six degrés de séparation entre chaque individu, les centaines de mots que les Esquimaux ont pour désigner la neige ou les 10 % de notre cerveau que nous utilisons. Mais contentons nous de l'effet Mozart ! ;-)

Tout démarre avec un article publié en 1993 dans la revue Nature montrant que des étudiants en université à  qui on fait écouter une sonate de Mozart pendant 10 minutes réussissent mieux ensuite à  un test d'intelligence spatiale que ceux qui sont restés en silence ou ont écoutés des instructions de relaxation. Divers travaux ont suivi (notamment sur des rats soumis à  du Mozart avant d'effectuer le test du labyrinthe !) avant une méta-analyse montrant en 1999 que cet "effet Mozart" est négligeable quantitativement. Mais la rumeur était lancée et prit notamment une ampleur considérable aux Etats-Unis, où plusieurs Etats ont adopté des lois favorisant la distribution de CD de musique classique aux femmes enceintes !

L'article de 1993 est cité cette même année par les journaux américains autant de fois que les autres articles importants de Nature mais est cité 11,4 fois plus entre 1993 et 2002 ! Bref, démarrage lent ("intérêt transitoire") mais présence régulière ensuite ("intérêt stable") — en fait à  chaque événement public ayant trait directement ou non à  l'effet Mozart (parution de livre de psychologie sur l'importance du développement lors de la petit enfance etc.). Avec une phase de déclin après 1999, sans doute à  la suite du discrédit scientifique porté sur l'hypothèse…

Mais est-ce que la diffusion réussie de l'effet Mozart dans la population est liée à  des préoccupations particulières ? Incontestablement oui, le développement lors de la petite enfance et la performance intellectuelle étant des thèmes sensibles en Occident, et particulièrement aux Etats-Unis. Les auteurs prouvent, données à  l'appui, que les Etats où l'anxiété vis-à -vis de l'éducation des enfants est réputée la plus grande sont ceux où les médias font le plus de place à  l'effet Mozart.

Enfin, les auteurs se sont penchés sur les transformations de l'effet Mozart au cours de sa diffusion dans la population. Comme la mémétique le prédit, remplacer des étudiants de la fac par des enfants voire des nouveaux-nés est une mutation du mème qui lui permet d'être mieux adapté à  son environnement (car il se renforce avec le mythe du déterminisme infantile et les préoccupations sur le développement des jeunes enfants). Sa diffusion s'amplifie alors dans la presse, où il est plus facilement repris (voir figure ci-dessous, qui montre comment la version mutée du mème se fixe dans la population ; les données étant exprimées en pourcentage du total d'articles, on ne voit pas comment cette fixation coïncide avec l'augmentation du nombre d'articles consacrés à  l'effet Mozart, mais vous pouvez me croire…).

Bref, grâce à  une belle étude de cas qui présente plusieurs traits habituellement épars, les auteurs valident empiriquement au moins trois hypothèses théoriques (deux phases d'intérêt médiatique, congruence avec l'anxiété sociale et mutation favorisant la diffusion). Et nous donnent une belle illustration de ce que peut être la diffusion d'un légende scientifique, c'est-à -dire d'un fait scientifique intégrant la culture populaire

Notes

[1] Les concepts en question sont issus des recherches en psychologie sociale et s'articulent selon les résultats (surtout théoriques, un peu empiriques) suivants : la diffusion des idées remplit un rôle psychologique ou social ; les idées se propagent mieux quand elles sont bien adaptées à  leur environnement (mémétique) ; dans le cas des concepts scientifiques, leur transformation en représentations sociales permet d'affronter des résultats contre-intuitifs voire perturbants.