Enro, scientifique et citoyen

Pour une science ouverte et des citoyens éclairés

 

jeudi 15 mai 2008

Les chercheurs sont-ils tous des nerds ?

Vous en connaissez, vous, des personnes qui se déguisent en effet Doppler pour Halloween ? Qui prennent tout au premier degré et ne saisissent pas l'ironie (à moins de leur montrer un panneau marqué "Ironie") ? Qui draguent leur collègue de travail en proposant une exploration bio-sociale avec une couche neuro-chimique ou une modification du paradigme collaboration/amitié avec l'addition d'une composante amoureuse ? Probablement pas mais si c'est le cas, ce sont sûrement des scientifiques.

Via Toujoursplus je découvre cette série américaine The Big Bang Theory qui, une fois n'est pas coutume, fait le portrait de jeunes adultes possédant deux doctorats et travaillant dans un laboratoire de physique. Avec des épisodes courts et des rires enregistrés, elle met en scène leur vie quotidienne dans un appartement qui pourrait être celui des colocataires de Friends. Les tableaux blancs bardés d'équations en plus. Les personnages, eux, préfèrent jouer à des jeux en ligne que participer à des soirées de voisinage et compensent leur génie mathématique par un déficit en intelligence sociale. Des vrais nerds, quoi ! Pour un public de téléspectateurs qui ne l'est sans doute pas moins...

Alors, tous les chercheurs (physiciens) sont-ils des nerds ? On pourrait croire que oui en regardant la première saison de cette série. Pourtant, les chercheurs ont parfois une vie "normale" et la nuit des chercheurs, comme d'autres manifestations du même type, participent de l'envie de donner cette image réelle du chercheur et non celle fantasmée du génie inintelligible pour ses contemporains.

Les blogs, qui offrent une fenêtre ouverte sur le quotidien de quelques spécimens, fournissent quelques réponses : les chercheurs ont une vie sociale, se posent des questions existentielles et il leur arrive de se lâcher carrément (désolé, pas de lien pour ne pas choquer les lecteurs). Ah, me signale-t-on dans l'oreillette, certains membres du C@fé des sciences bloguent aussi sur le test T de Student par permutations pour R ou font une liste des choses qui coûtent 60$ dollars aux États-Unis. Aïe… Alors, à quand des personnages de scientifiques qui ne soient pas caricaturaux, au cinéma ou à la télé ? (réponses attendues en commentaires)

Bref, après toutes ces interrogations, offrons nous le divertissement du générique de cette série. 100% nerd.

Our whole universe was in a hot dense state,
Then nearly fourteen billion years ago expansion started. Wait...
The Earth began to cool,
The autotrophs began to drool,
Neanderthals developed tools,
We built a wall (we built the pyramids),
Math, science, history, unraveling the mysteries,
That all started with the big bang!

dimanche 11 mai 2008

Recherche, mode d'emploi

Ce texte est la traduction autorisée d'un billet paru sur nOnoscience par Arunn, chercheur à Madras (Inde), que je remercie.

Il n'y a pas de règles absolues pour faire de la recherche. Comme le vélo ou la natation, on y arrive en le faisant. En le faisant, on apprend à mieux le faire. Ou on abandonne. Des capacités d'analyse, expérimentales ou techniques de toutes sortes s'avèrent utiles. La connaissance de son champ de recherche fera économiser du temps. Dans de nombreux cas de doute, le sens commun est suffisant et en de nombreuses occasions d'erreur, la persévérance est un prérequis. Une intelligence hors du commun est la bienvenue. Le génie est rare.

Évidemment, la communication dans toutes ses formes est essentielle pour la reconnaissance et la succès. Articles de recherche ou semi-techniques, monographies, livres académiques ou pour le grand public, séminaires, conférences et cours, écriture bénévole sur le web, tous pourraient et devraient être entrepris avec la même intensité. Rester motivé pendant suffisamment d'années est crucial pour augmenter ses chances de produire, à défaut de quelque chose de révolutionnaire, au moins quelque chose de substantiel.

Est-ce que la ou les méthode(s)s de recherche peu(ven)t être décrits par une recette assurant à chacun le succès ? Les tentatives pour le faire butent systématiquement sur des contre-exemples de progrès scientifiques qui se sont passés d'une quelconque recette. Pour reproduire la même citation de Sir Peter Medawar que Cosma dans son texte sur la méthode scientifique :

Si l'objectif de la méthodologie scientifique est de prescrire ou de détailler un système d'interrogation ou même un code de conduite pour le comportement scientifique, alors les scientifiques semblent s'en passer très bien. La plupart des scientifiques ne reçoivent aucun cours en méthode scientifique, mais ceux qui en ont reçu ne réussissent pas mieux que les autres. De quelle branche de l'enseignement peut-on dire qu'elle ne donne aucun avantage à ses bénéficiaires ; qu'elle n'a pas besoin d'être enseignée ou, quand elle l'est, pas besoin d'être apprise ?

Néanmoins, il y a de nombreux textes excellents qui expliquent et décrivent la recherche dans ses différentes facettes. Voici la liste de ceux que je consulte et qui m'inspirent. Cette liste est nullement exhaustive.

On pourrait démarrer (comme je l'ai fait) par les livres

Ce livre a incontestablement de l'impact sur les chercheurs de mon institut. Mon exemplaire y circule depuis deux ans. Celui qui l'a en mains (Satya) change à chaque fois que je me renseigne.

Ensuite il y a

Voici également une série d'articles qui offrent des conseils sur divers aspects de la recherche et de la vie d'un scientifique. La plupart de ces articles et essais personnels sont disponibles sans restriction de droits d'auteur et/ou sur le site de leur auteur. Pour rendre service aux lecteurs, les fichiers sont néanmoins rendus téléchargeables depuis nOnoscience.

  • Le Student’s Guide to Research par le Professeur David Bernstein, un ingénieur électricien, publié en 1999 dans la revue IEEE Controls . C'est une compilation intelligente et organisée de conseils aux doctorants et jeunes chercheurs, couvrant tous les aspects de la recherche et fournissant une bibliographie pertinente pour aller plus loin. Un must read inégalé pour les chercheurs en herbe. Je le lis au début de chaque semestre.
  • On Being a Scientist: Responsible Conduct in Research de l'Académie américaine des sciences (publié gratuitement — fouillez les archives de ses publications) explique l'importance de l'éthique et autres responsabilités d'une carrière de chercheur. Une lecture longue mais nécessaire pour les débutants.
Ces deux articles peuvent être utilisés comme lectures complémentaires dans des cours de Méthodologie de la recherche ou Compétences de recherche.

  • Principles of effective research : cet essai se veut une lettre à moi-même et à d'autres, pour présenter dans les termes les plus clairs possibles un idéal de recherche vers lequel je crois il faut travailler explique Michael Nielsen, physicien australien. Un bon article qui discute du processus de création, de la collaboration, des types de recherche etc. Utile pour ceux qui sont déjà dans la recherche depuis plusieurs années.
  • Night thoughts of a theoretical physicist : Michael Berry, physicien de Bristol (UK), exerce un œil critique sur la science telle qu'elle se pratique dans le public. Critique bien l'incompétence qui consiste à quantifier précisément comment le chercheur passe ses journées etc. l'empêchant ainsi d'être créatif et de produire des résultats.
  • Advice for the Young Scientist par John Baez est une bonne lecture expliquant l'importance d'obtenir une titularisation rapide pour faire ce que vous aimez réellement. Et pour conserver votre âme intacte pendant que vous chassez la titularisation rapide, il suggère de s'assurer que vous ne perdez jamais cette curiosité naïve brute qui vous a fait vous intéresser à la science en premier lieu.
  • Ten Lessons I wish I had been Taught par Gian-Carlo Rota présente des arguments intéressants, par exemple que l'on est (mieux) connu pour son travail d'explication et que les mathématiciens n'ont que quelques astuces (dont ils font bon usage)…
  • Write Everyday explique rapidement pourquoi on devrait écrire tous les jours sur un sujet lié à son travail afin d'aiguiser ses qualités d'écriture.

Maintenant, deux avertissements :

  • Publish or Perish est un article pour Physics Today par le professeur Mohammed Gad el Haq. C'est un pamphlet sur les dérives de la recherche quantitative sans intelligence et l'écriture de livres à un jeune âge. Il cite un doyen qui avait publié 52 articles l'année d'écriture de cet article, ce qui signifie qu'une idée est élaborée, perfectionnée, amenée jusqu'à sa conclusion logique et mise sur le papier puis soumise puis publiée dans une revue chaque semaine !
  • The Role of the Professor est un essai personnel dans lequel le professeur Walter Noll, disciple de Clifford Truesdell, explique que le rôle du professeur n'est pas simplement d'enseigner et de faire de la recherche mais de professer. Un article qui arrive à point dans ces temps académiques express où le client est roi.

Et enfin,

Et les commentaires vous sont ouverts pour d'autres signalements (articles, liens etc.).

© Arunn — Enro pour la traduction française

mercredi 7 mai 2008

L'accès libre, pour les étudiants aussi !

Nombreux sont les publics qui profitent de l'explosion des revues scientifiques en accès libre (open access). Les chercheurs eux-mêmes, le grand public mais aussi les étudiants. Comme le soulignait en 2004 Malcolm Campbell, c'est d'autant plus vrai que les cours font la part belle à la littérature primaire.

Dans le cursus de biologie dirigé par Campbell au Davidson College, les supports de cours sont en effet rien d'autres que la littérature scientifique, rendant ainsi les cours plus concrets et apprenant aux élèves à résoudre les problèmes en cherchant la solution plutôt que d'attendre la réponse du professeur... Dans ce cadre, l'enseignant se félicite de l'augmentation du nombre de revues en accès libre ainsi que des bases de données bibliographiques (Pubmed) et génomiques, protéomiques etc. Les élèves peuvent ainsi accéder aux mêmes articles que les Prix Nobel et les chercheurs des institutions les plus riches et accroissent leur autonomie dans l'apprentissage.

Les exemples abondent. Du coup, on ne peut que se réjouir de l'évolution de l'accès libre en France : je remarque que les équipes de recherche n'hésitent plus à publier dans des revues open access tandis que le serveur d'auto-archivage HAL voit son usage exploser (graphiques ci-dessous : source)...

samedi 3 mai 2008

Plaidoyer pour la diversité en science

Pour rattraper le retard omniprésent dans le discours politique sur la science française, une solution est couramment avancée : créer des pôles mondiaux de compétitivité, sélectionner les meilleurs laboratoires et fermer les autres. La science française ne serait-elle pas plus performante avec uniquement des chercheurs qui sortent du lot ?

Le problème de cette rhétorique, c'est qu'elle nie un aspect élémentaire de la recherche scientifique : celle-ci ne se nourrit pas que des meilleurs chercheurs, des prix Nobel. Ce sont les labos moyens qui construisent le terreau sur lequel les meilleurs peuvent pousser et qui forment le chercheur de demain. On peut aussi penser que sont les explorateurs de la science normale d'où émergera la prochaine révolution scientifique (au sens de Kuhn), même si selon certains travaux la différence entre la performance d'un pays dans la science normale et la science révolutionnaire semble suggérer que ces deux systèmes de recherche évoluent vers la séparation. Clairement, la croissance des deux types de science ne va pas toujours de paire.

Écrémer la recherche par le haut, c'est aussi réduire sa diversité. Or comme le notait le paléo-anthropologue Pascal Picq sur France inter samedi dernier, il y a deux façons d'avancer en science :

  • la démarche dite "ingénieur", qui cherche des solutions à des problèmes bien identifiés ;
  • la démarche fondée sur la diversité, qui explore l'ensemble des voies possibles sans but immédiat.

Et les biologistes évolutionnistes savent qu'en cas de modification de notre environnement, ce sont les richesses de la diversité qui permettent la survie de quelques uns. Sans diversité et faculté de s'adapter rapidement, c'est tout le monde qui est menacé. Un excellent exemple : six semaines après l'identification du virus du SRAS, l'équipe de Rolf Hilgenfeld (Institut de biochimie de l'Université de Lübeck) publia la structure tridimensionnelle d'une protéine indispensable à la réplication du SRAS-CoV, ouvrant ainsi la voie à l'élaboration de médicaments. En pleine flambée pandémique.

"Cette histoire illustre le fait que la recherche ne peut être financée uniquement par des grands programmes planifiés par des agences", souligne le chercheur. "Il faut maintenir une recherche de pointe motivée par la seule curiosité." Cette curiosité avait conduit Rolf Hilgenfeld, dès 2000, à se demander pourquoi les coronavirus étaient tenus pour inoffensifs chez l'homme, alors qu'ils peuvent provoquer des maladies très graves chez le porc ou le chat. Il entama alors des recherches sur les mécanismes de réplication de ces virus pathogènes d'animaux, quand la crise du SRAS éclata. Dans l'urgence, il étendit par modélisation informatique les résultats de ses travaux au SRAS-CoV, qui en était très proche. Sa publication dans Science le 13 mai 2003, mondialement commentée, suggérait également d'utiliser une molécule déjà commercialisée, le AG 7088, comme point de départ pour l'obtention d'un médicament.

La diversité se traduit aussi à travers l'existence de revues moins "butées" que leurs consœurs, plus ouvertes aux hypothèses nouvelles et orthodoxes. Dans un des articles que je citais pour mon billet sur le rejet des articles scientifiques, on lit ceci (p. 741) :

(…) nous avons besoin de nouveaux canaux de communication pour les théories et opinions alternatives. En économie par exemple, quelques journaux comme l'International Journal of Forecasting publient des articles qui mettent en cause les pratiques et croyances communes. Les scientifiques qui mettent en cause les paradigmes dominants utilisent souvent des revues alternatives qui, assez curieusement, utilisent également le système de revue par les pairs (peer review). Parmi ces revues alternatives figurent le Journal of Scientific Exploration, Medical Hypotheses et le Electronic Journal of Mathematics and Physics.

La revue Medical Hypotheses citée ici vaut le détour, et le blog de son rédacteur en chef également. Dans un récent billet-éditorial, il expliquait par exemple pourquoi la science a besoin d'une revue comme la sienne :

(…) l'absence de publication d'une idée qui aurait pu être vraie fait plus de mal que la publication d'une douzaine d'idées qui se révèlent être fausses. Les idées bizarres ont tendance à attirer l'attention et peuvent stimuler des réponses de valeur — même quand un article est essentiellement erroné. Un article peut avoir des défauts mais contenir malgré tout les germes d'une idée qui pourra être développée.

Pour autant, le comité de rédaction de la revue évite de tomber dans le piège de la pseudo-médecine ou du relativisme à tout crin (Medical Hypotheses est ouvert à la publication de théories scientifiques dans le domaine de la bio-médecine, mais les autres types de théories non-scientifiques sont en dehors de son champ) et reste conscient de son particularisme (la science ne fonctionnerait pas efficacement si toutes les revues étaient comme Medical Hypotheses : il y aurait trop de bruit dans le système). Là encore, la diversité est nécessaire dans tous les sens…

dimanche 27 avril 2008

Coming out

J'ai assisté hier à une conférence des frères Bogdanov. Dois-je être excommunié pour autant ?

P.S. : Ce billet faussement polémique est destiné à vous faire patienter en attendant la réparation de mon ordinateur préféré. Laquelle n'est pas sans relation de cause à effet avec l'égarement ci-dessus.

mercredi 23 avril 2008

Quand les articles sont rejetés

Comme le soulignait Jean-François Bach (secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, 3'15) lors du colloque consacré à l'évolution des publications scientifiques, les idées les plus nouvelles, les plus grandes innovations ont plus de mal, ont souvent du mal à passer la barrière de l'expertise ou revue par les pairs. Et Bach de donner l'exemple de la découverte des hybridomes et des anticorps monoclonaux, dont la publication a été d'abord refusée par Nature avant d'être finalement acceptée, sous forme de lettre alors qu'un article complet avait été soumis…

Les autres exemples ne manquent pas : Fermi, Joule, Avogadro et de nombreux prix Nobel ont parfois eu du mal à faire paraître leurs travaux les plus novateurs (Juan Miguel Campanario fournit une énumération truffée de témoignages qui va faire chaud au cœur à blop et Timothée).

Un exemple en forme de clin d'oeil, tiré d'un autre article de Campanario, destiné à ceux qui avaient apprécié le billet du C@fé des sciences sur l'inactivation du chromosome X :

Mais alors, que faire ? Ne peut-on pas distinguer le cancre (rejeté) du génie (rejeté lui aussi) ? Ce système est-il à jeter à la poubelle ?

Cela dépend des raisons pour lesquelles ces articles sont rejetés. Parfois, et même pour un prix Nobel, un article peut-être entaché d'erreurs, imprécis ou pas suffisamment mûr. C'est le lot commun des chercheurs de se faire rejeter des articles, les motifs qui reviennent le plus souvent avec le plus de force touchant à la théorie décrite, à la conception du travail de recherche (design) et à la discussion des résultats obtenus. La question de la théorie arrive en premier, les rapporteurs étant en effet attentifs à l'apport du manuscrit à la théorie en cours ou la qualité de la nouvelle théorie proposée. Avec les travers cités plus hauts (une théorie avant-gardiste aura peu de chances de convaincre les gardiens du temple), qui font dire à certains que la revue par les pairs est plus faite pour réguler la science normale (au sens de Kuhn) que pour permettre les changements de paradigme. Ce que certains chercheurs saluent dans le sens où changer de paradigme tous les quatre matins aurait un coût énorme !

En fait, face à un rejet, le génie sera peut-être celui qui suit ce conseil d'un chercheur cité par Joseph Hermanowicz :

Vous devez être créatif. Vous devez avoir de bonnes idées et les amener jusqu'au bout. Vous devez sans aucun doute être suffisamment intelligent pour avoir des idées, suffisamment tenace pour pousser sans arrêt, et suffisamment confiant pour savoir que vous êtes sur la bonne voie, et aussi pour vous réorienter quand vous faites une erreur."

Nous faisons tous des erreurs et nous nous faisons tous rejeter des articles mais il y a celui qui croit en ses résultats et celui qui se décourage aussitôt ! Si vous êtes dans le premier cas et souhaitez faire entendre raison à vos pairs, voici un guide pratique des stratégies les plus fréquemment utilisées d'après un sondage auprès de chercheurs pour qui ça a marché :

samedi 19 avril 2008

Les publications, frontière de la science ?

Peut-on entrer en science sans visa ? se demandait récemment le groupe de réflexion TRACES à l'Ecole normale supérieure. Questions qui ne trouvât pas de réponse définitive ce soir-là et sur laquelle j'aimerais me pencher à la lumière d'une petite expérience personnelle.

Récemment, Béné et moi avons monté un atelier pour le festival Paris-Montagne, montrant à un jeune public la science en train de se faire, par le biais de l'écrit scientifique (de la demande de financement à l'article scientifique en passant par le brevet et le cahier de laboratoire). L'atelier s'est suffisamment bien passé, a suffisamment été bien reçu par les professionnels (nous l'avons refait à leur demande dans une bibliothèque municipale de la région parisienne) et nous a paru suffisamment digne d'intérêt pour que nous souhaitions en laisser une trace, à destination des professionnels. Dans notre naïveté, nous avons cru qu'un article soumis à une revue français de didactique des sciences, dans une rubrique spécialement conçue pour donner la parole aux acteurs du terrain, passerait comme une lettre à la poste. Mais nous ne connaissions pas suffisamment les auteurs clés du domaine (malgré un travail préalable de bibliographie, quand même !), nous ne nous rattachions pas suffisamment à un courant de pensée et nous n'explicitions pas assez les présupposés cognitifs de notre petit atelier : article rejeté par les rapporteurs (trois rapporteurs, un très favorable, un très défavorable, un nuancé). Certes nous avons nos chances si l'article est retravaillé et resoumis, mais ça n'ira pas sans des heures de travail pour bétonner l'article au niveau théorique, quand celui-ci se voulait une proposition d'ordre pratique.

Voilà pour moi où se situe la barrière à l'entrée en science. Je savais, pour avoir déjà publié, qu'un article n'est pas un long fleuve tranquille. Mais soumettant pour la première fois un article dans une discipline où je ne suis que débutant, j'ai réalisé le coût nécessaire pour mener cette opération à bien. Et je ne parle pas ici des critères habituels de scientificité (rigueur, réplicabilité...), la barrière se situant encore au-delà. Elle se manifeste également pour les chercheurs du sérail qui se livrent à des travaux un peu originaux ou interdisciplinaires. Dans notre cas, nous empruntions aussi bien à la sociologie qu'à la didactique ou l'histoire. Eh bien, en fonction du profil du rapporteur, tel aspect était systématiquement ignoré tandis que tel autre était jugé comme pas suffisamment approfondi. Forcément... nous avions aussi une limite de caractères à respecter !

Certes on peut publier ce que l'on veut sur arXiv (mais en anglais uniquement, et à condition de se trouver un parrain). Certes on peut publier ce que l'on veut sur HAL (à condition d'être rattaché à un laboratoire français). Certes on peut publier ce que l'on veut sur son blog. Mais pour publier dans une revue avec comité de lecture, rien à faire, il faut se glisser dans le moule. Les chercheurs ne s'en rendent plus compte, eux qui ont intériorisé les contraintes de leur communauté (de leur champ, dirait Bourdieu). Mais c'est flagrant pour un marginal façon Nottale ou un dilettante comme moi. Alors non, on ne peut entrer en science sans visa et ce visa, c'est l'ensemble des codes tacites (quels auteurs citer, dans quel courant s'inscrire...) qui font que l'on est reconnu comme un pair ou non. Après, on ne s'étonnera pas que les scientifiques amateurs ont leur propre revue et que le fossé persiste...

P.S Depuis l'écriture de ce billet, notre papier a été accepté dans sa seconde version. On pourra trouver qu'elle est "mieux", elle dit en tous cas beaucoup plus de choses que la première fois, en dépassant largement les contraintes de longueur qui figuraient dans les instructions aux auteurs. Evidemment, cet heureux dénouement n'enlève rien à la réflexion ci-dessus...

mardi 15 avril 2008

Comment le retard vient aux Français

La France est en retard sur les États-Unis, il faut combler le retard de notre recherche, nous avons pris du retard : voilà ce que les déclinologues répètent de façon tellement récurrente qu'on pourrait s'étonner, au moment où nous entrons dans le XXIe siècle, que la France ne soit pas déjà larguée par le reste de l'Occident. En fait, cette rhétorique n'est pas innée mais largement produite selon des normes et des contextes particuliers comme le montre Julie Bouchard dans un livre qui vient de paraître et un article pour Futuribles disponible sur son site internet (sur lequel je vais m'appuyer dans ce billet).

Julie Bouchard constate d'abord que la rhétorique du retard est indissociable de l'idéologie du progrès, depuis le XVIIIe siècle déjà. Ainsi de Claude Bernard, faisant la promotion de sa nouvelle médecine expérimentale : Je leur montre la voie nouvelle et je leur dis : suivez-là, car sans cela vous serez en retard. Le retard est alors conçu comme une atteinte à la science elle-même, comme une anomalie dans le fonctionnement régulier de la science et devient inadmissible dans la mesure où la dynamique du progrès n'est pas qu'interne à la science mais soutenue à la fois par les scientifiques et par la société qui lie pour partie et implicitement les progrès autonomes de la science au progrès de la société toute entière que ce soit en termes de bonheur, de richesse, de santé publique, etc.

Mais le retard peut également se voir comme une traduction du fait que si la science avance, elle ne le fait pas indépendamment d'autres disciplines scientifiques ou d'autres aspects de la société. On lit par exemple dans le troisième rapport du Commissariat général du Plan (1958-1961) que les progrès de la recherche médicale sont liés à ceux de la biologie, de la physique, de la chimie, de l'électronique, etc. Et les responsables du Plan de noter dans l'exercice suivant (1962-1965) que tout retard constaté dans une branche doit rapidement être comblé, si l'on ne veut pas tôt ou tard gêner la progression de l'ensemble. Cette interdépendance, on peut la voir comme un attribut de la modernité scientifique. Et puisque la science doit bénéficier à la société, on trouve dans la même série de rapports ce type d'arguments : Il s'agit de rattraper ce retard, de combler des lacunes et, d'une façon générale, de donner à la science française les moyens intellectuels et matériels nécessaires pour lui permettre de faire face à ses responsabilités envers l'économie et la défense nationale.

Étrangement, le retard temporel est souvent fondé sur une comparaison géographique, étant entendu qu'un écart négatif observé entre régions ou nations doit être atténué. Cette évidence ne va pas plus de soi quand on regarde les précédentes acceptions de la notion de retard, absolument pas fondées sur la comparaison entre nations. Il semble qu'on peut la faire remonter à Jean Monnet et les années 1945, sachant qu'elle prendra son essor dans les années 1960 en même temps que la pratique de la comparaison internationale dans le champ politique ou des sciences sociales. C'est aussi la période où l'Union soviétique n'est plus l'horizon de la France, remplacé par les États-Unis, qui deviennent le principal indicateur du retard de la France. Le thème du "science gap" relève alors d'un argumentaire magnétisé, d'un côté, par le "dynamisme" américain érigé en "exemple" et, d'un autre côté, par la "menace" de la "colonisation économique" de l'Europe par l'Amérique. C'est aussi le moment où le recours aux statistiques internationales sur la recherche et la technologie, comme celles de l'OCDE, devient systématique : l'argument du retard peut désormais se chiffrer, comme ici :

On peut avoir une idée de cette insuffisance de la recherche forestière en France en comparant les moyens qui lui étaient affectés en 1957 par différents pays. USA, 1 chercheur pour 250 000 ha de forêts exploitables ; Suisse, 1 chercheur pour 100 000 ha de forêts exploitables (…). Il est donc nécessaire de réorganiser et de développer au cours des années qui viennent la recherche forestière, afin de rattraper, dans la mesure du possible, le retard qui vient d'être constaté.

Un dernier type de retard est celui de la règle politico-administrative, conçu comme un écart négatif entre la réalité et les objectifs fixés dans un cadre administratif ou managérial, qui monte en puissance depuis la construction de l'Espace européen de la recherche. Il en va ainsi du retard pris par le Ve Plan, dont la dénonciation est aussi celle des carences gouvernementales, ou du retard pris sur l'agenda de Lisbonne autour duquel se cristallisa en partie le mouvement "Sauvons la recherche".

Finalement, ce n'est pas malgré le retard mais avec lui que se construit le progrès scientifique et technique en France. L'argument se retrouve en effet à l'origine de certaines politiques de la recherche en France, car la rhétorique du retard consiste non seulement à énoncer, mais aussi à dénoncer un état de fait pour justifier un ensemble d'actions, de décisions, de revendications. Et pour cela, c'est bien à quatre "régimes de normativité" qu'elle emprunte cahin-caha : celui du progrès de la science, celui de l'interdépendance, celui de la comparaison géographique et celui du management.

vendredi 11 avril 2008

Trouver l'auteur : le propre du vrai savant

C'est bien antérieur à Claude Allègre mais il pourrait en prendre de la graine. A qui doit-on ce passage ?

C'est là le propre du vrai savant. Plus il a rassemblé de données positives, plus il a fait de conquêtes dans le champ de l'inconnu, plus il est réservé sur celles de l'avenir. Au contraire, plus un homme a vécu d'idées systématiques et chimériques, plus il a d'audace pour affirmer, parce que le propre des habitudes de sa pensée est de ne pas connaître de règle.

MàJ 12/04 : Bravo à Audrey H. qui a reconnu Louis Pasteur en 1870, un passage extrait du tome VII de ses œuvres complètes, ou "Mélanges scientifiques et littéraires'' (p. 30).

lundi 7 avril 2008

Que disent les chercheurs des retombées sociales ou politiques de leurs travaux ?

Au-delà du désir de répondre aux questions que pose l'univers, les chercheurs aiment croire que leurs travaux participent d'un monde meilleur. Pour François par exemple, le but de toute science devrait être est la réduction de la souffrance. Mais devant une publication en particulier, un morceau reconnu et salué par les pairs de leurs recherches, éprouvent-ils ce même sentiment ? Est-ce que leur idéal tient face à la réalité de leur travail ? C'est la question que se sont posée trois chercheurs de Thomson Scientific, entreprise célèbre pour son facteur d'impact et ses bases de données de publications scientifiques.

Pour cela, les articles appartenant au centile de publications les mieux citées dans leur domaine sur les 5 dernières années ont été recensés et leurs auteurs interrogés. Une des cinq questions posées, Quelles sont les implications sociales ou politiques de votre recherche ?, a pour but d'aborder ce point, même si les réponses couvrent parfois plus les retombées espérées que réelles et qu'avec un taux de non-réponse de 61%, la représentativité de l'enquête est sujet à discussion.

En moyenne, les retombées décrites par les chercheurs de leurs résultats couvrent 3,2 domaines, de la défense à la pollution en passant par le développement de médicaments, la nutrition et les retombées/philosophiques, religieuses ou éthiques. Les réponses, agrégées au niveau supérieur de la typologie, sont données dans le tableau ci-dessous. Où l'on s'aperçoit que 23% des réponses mentionnent la santé, bien au-delà du propre champ des recherches en médecine qui ne représente que 18% de l'échantillon. Viennent ensuite ceux qui n'ont pas répondu et ceux pour qui le progrès des connaissances scientifiques est une retombée sociale ou politique en soi.

Les retombées concernant l'environnement sont le moins citées mais c'est la catégorie pour laquelle les réponses ont été les plus longues, les plus fournies, suggérant un besoin supplémentaire d'explication, d'argumentation ou de discussion.

On observe enfin le profil de chaque discipline scientifique : au rang des surprises, les sciences de l'espace qui mettent en avant les retombées philosophiques, éthiques ou religieuses, les sciences sociales qui se revendiquent des politiques de santé et l'écologie qui met en avant la compréhension des sciences par le grand public. Quant aux nanotechnologies, tiens tiens, elles se présentent actuellement plus sous l'angle des progrès technologiques et des bénéfices économiques que sous celui de la santé ou de l'environnement. Ce travail n'est qu'une tentative d'enquête, qu'il reste à approfondir et systématiser. Néanmoins, il pose un premier jalon pour savoir comment les chercheurs situent les conséquences sociales ou politiques de leurs travaux au début du XXIe siècle.

Circle of Science Assessment

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