La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

lundi 29 juin 2009

Chercheurs 2.0 ?

Il y a quelques mois, Olivier Le Deuff écrivait un billet sur son blog pour esquisser un constat d'échec de la science 2.0, comme une bulle qui se dégonflerait avant même d'avoir vraiment grossi. J'avais à l'époque laissé un commentaire que je voulais moins sceptique et surtout, qui attirait l'attention sur une dimension un peu passée sous silence : le fait que la science 2.0 se fait déjà sur des plateformes non spécialisées, comme Friendfeed.

L'article académique issu de ce billet, co-écrit avec Gabriel Gallezot (un nom qui est familier, normal, ce chercheur a commis de nombreux écrits avec Olivier Ertzscheid d'Affordance), vient de sortir. Je me suis précipité dessus et j'y ai trouvé plein d'idées. La question principale posée par ces auteurs consiste à savoir si les pratiques informationnelles et communicationnelles des chercheurs sont profondément renouvelées par les outils du web 2.0, justifiant le vocable « chercheur 2.0 » ou sont le résultat d’une appropriation des outils liés au phénomène de l’eScience, débutée il y a quelques décennies déjà (avec arXiv ou la bases de données de recherche GenBank par exemple). Pour notre part, nous nous intéresserons surtout au cas des blogs.

Les weblogs, représentants numériques des carnets de recherche, d’une certaine vulgarisation scientifique (dissémination sociétale des résultats), de réseautage, d’influence, de stratégies et d’expression envers ses pairs, présentent eux aussi des spécificités à analyser. Du site de chercheur aux « agrégateurs » de billets (Postgenomic), en passant par les plates-formes dédiées à la recherche (Hypothèses), les blogs ont dépassé l’extime au profit d’une expression scientifique.

Les auteurs font des blogs l’instrument le plus utilisé du web 2.0 pour les sciences, lequel présente de nombreux atouts pour la valorisation du chercheur.

Quelques chercheurs ont désormais pris l’habitude de bloguer régulièrement sur des sujets proches de leurs thématiques de recherche. Le phénomène parfois critiqué par une partie de la communauté scientifique, semble connaître si ce n’est un essor, un attrait du public.

Tout comme le web 2.0 offre la possibilité de commenter, de débattre et de recommander, les blogs de science ouvrent les savoirs scientifiques aux commentaires et aux critiques d’autres chercheurs mais également de tous types de lecteurs. Dès lors, comme dans le web 2.0, la popularité prend le pas sur l'autorité et l'opinion sur l'institution : Wikio classe les blogs de science selon leur popularité, la marque d'un chercheur l'emporte sur sa pertinence. Les blogs bien insérés dans le réseau, recevant de nombreux liens ou fonctionnant en communauté (à l'instar du C@fé des sciences, qui est mentionné), augmentent alors leur visibilité. Dommage qu'à ce stade, les auteurs ne s'appuient pas sur le travail de Gloria Origgi qui montre que ce glissement n'en est pas un : l'examen de l'autorité ne s'appuie pas moins sur des critères extérieurs de jugement (l'institution de rattachement, les hauts faits, le palmarès des revues ayant accepté une publication…) que la réputation numérique aujourd'hui. Surtout, il y a une vraie valeur épistémique dans les dispositifs citationnels - se fier à la réputation de ceux dont on parle le plus - et la réputation est une notion essentielle à l’épistémologie, un critère rationnel d’extraction de l’information de n’importe quel corpus de savoir, scientifique ou pas.

Cet état des lieux ne reflète que la situation actuelle, libre à nous de développer les outils permettant de capturer l'effet de la science 2.0 : suivi du partage des références sur les outils de social bookmarking, de la diffusion d'un item (article ou billet) sur la toile… Il s'agit à la fois de développer de nouvelles formes de bibliométrie-nétométrie et de moteurs de recherche d'information. En ligne de mire : la science en action mais aussi la science en liaison et la science en diffusion. Ce besoin est prégnant quand, après des décennies de dictature du facteur d'impact et d'obsession par quelques revues phares, ces nouvelles pratiques prônent un retour aux contenus des articles mais aussi aux résultats scientifiques qui les étayent, aux unités informationnelles qui les composent, mais encore à leur partage, leur réagencement.

G. Gallezot et O. Le Deuff centrant leurs propos sur les blogs de chercheurs, il est normal qu'ils en viennent à déconsidérer le classement Wikio qui mélange toutes sortes de profils, voire même toutes sortes de contenu scientifique. À mon avis il n'y a pas lieu de se formaliser, ce classement étant très imparfait, pas fait pour cerner et disséquer finement l'univers des blogs de science — voire même pour durer. Au passage, ils commettent une erreur puisque les blogueurs de ScienceBlogs ne sont pas tous d’authentiques chercheurs : on y trouve des journalistes scientifiques, des documentalistes, des professionnels de l'édition savante… Autre information erronée : ScienceBlogs ne fait pas payer l'hébergement pour garantir l'absence de publicité mais au contraire, offre un hébergement gratuit et rémunère ses auteurs en leur reversant une partie des gains publicitaires (du moins c'était leur fonctionnement au moment du lancement, je doute qu'ils en aient changé depuis).

Problème connexe : quelle est la place de la parole experte sur les blogs et que faire face à la tectonique des compétences ?

Le blog permet ainsi une sortie hors champ de compétence pour afficher régulièrement des opinions ou des faits qui ne sont pas proprement scientifiques. Le glissement s’opère notamment sur des questions politiques et plus particulièrement d’ailleurs en ce qui concerne l’éducation et la recherche. Cet aspect étant exprimé par Tom Roud : Je m’autorise également à déborder (plus ou moins sérieusement) en donnant mon avis sur des sujets d’actualités plus généraux en essayant de garder un angle d’attaque scientifique.

À mon sens, il est dommage que les auteurs ne discutent pas plus longtemps de cette citation de Tom Roud qui vaut, je crois, qu'on s'y arrête (disclaimer : j'ai participé avec Tom à créer le C@fé des sciences). Car qu'est-ce qu'un angle d'attaque scientifique ? Comment caractériser un billet sur les accidents d'avion vus à travers le filtre des probabilités, écrit par quelqu'un dont le domaine d'expertise tient plus de la physique et la biologie théorique ? Quelle est l'expression scientifique propre aux blogs dont parlent les auteurs dans ma première citation ? Où est passé le rapprochement entre sphère professionnelle et sphère scientifique qui avait tant plu à Olivier Le Deuff dans son billet ? J'avais eu il y a quelque temps une discussion mouvementée avec André Gunthert concernant la faculté des blogs de permettre une vision à 360° de l'univers du scientifique. La question reste ouverte, mais c'est assurément un sujet important. Je vois en particulier deux points dont il faudrait tenir compte : la valorisation de l'esprit scientifique au quotidien par le blog et la pluralité des formes de l'expertise.

Les auteurs concluent en sortant de leur chapeau la distinction entre intellectuel et chercheur. Pour eux, le chercheur doit se garder de tomber dans les travers démagogiques de l'intellectuel, et confondre un classement de popularité avec un classement d'autorité. Mais est-ce vraiment la seule alternative ? Non, les sociologues Éric Dagiral et Sylvain Parasie ont décliné une typologie qui inclut également le chercheur engagé (dont les engagements politiques et moraux s'inscrivent dans la continuité de ses recherches), le vulgarisateur et le promeneur (qui, à l'instar de Jean-Louis Fabiani sur son blog aujourd'hui disparu, "Le Piéton de Berlin", rend compte sur un mode subjectif assumé de son activité et du monde de la recherche). En quoi est-ce contradictoire avec l'impératif des outils de mesure des effets viraux des blogs, sur lesquels les auteurs semblent tout miser à la fin de leur article ? Je ne le vois pas…

Si G. Gallezot et O. Le Deuf échouent en partie à comprendre ce qui se trame autour de la science 2.0, c'est peut-être parce qu'ils restent le nez collé à leurs concepts de l'ancien monde, incapables de percevoir comment les blogs de science bousculent ces catégories qu'ils ne veulent pas lâcher.

mercredi 24 juin 2009

Histoire de blogs : vol 447 pour Paris

Ma chronique blogs ne sera pas reconduite à la rentrée, et j'ai donc livré en ce mois de juin un dernier volume consacré à l'accident du vol Rio-Paris. Cela ne m'empêchera peut-être pas de continuer la série sur le blog (en podcast ?), ou ailleurs si d'autres chaînes sont intéressées.

Cet accident nous a tous frappés, et il a particulièrement inspiré les blogueurs de science avec énormément de billets publiés sur le sujet. Pour ma part, je dois avouer que je n'ai presque suivi le déroulement de l'enquête que sur les blogs, où les hypothèses des enquêteurs étaient présentées au fur et à mesure avec très souvent des explications qu'on ne trouvait pas ailleurs. C'est un peu ce déroulement que l'on va retracer maintenant.

Première réaction : les probabilités de catastrophes aériennes

On est le 1er juin, jour de l'accident, et le blogueur Tom Roud repense à ce que l'on entend souvent, que l'avion est le moyen de transport le plus sûr au monde, et au lieu de le répéter bêtement il se plonge dans les chiffres et nous aide à y voir plus clair. Il montre qu'il s'agit d'un calcul rapide (un voyageur sur 10 millions meurt dans un accident d'avion), qui est correct, mais qui cache de grosses disparités. Puisque ça dépend notamment à quelle fréquence vous voyagez et par quel moyen de transport : si vous prenez l'avion toute les semaines et jamais la voiture, alors l'avion devient le mode de transport le moins sûr pour vous ! On touche là non seulement au mode de calcul des probabilités, qui peuvent être absolues ou conditionnelles, mais aussi à notre perception du risque. Ainsi, après le 11 septembre 2001, les Américains ont troqué l'avion pour la voiture et il y a eu une surmortalité sur les routes (1000 morts de plus en 3 mois). Donc de nombreux Américains qui pensait échapper au terrorisme sont morts d'avoir pris leur voiture. Bref, ces chiffres sont à manier avec précaution, tout comme les conséquences que nous en tirons…

Hypothèse 1 : la foudre

Si vous vous souvenez, la première hypothèse qui a été proposée concernait la foudre, puisque l'avion aurait disparu dans la zone du Pot au noir, connue pour ses turbulences. Le 2 juin, donc, le blog "En quête de sciences" nous parle de cette piste mais la présente comme très peu vraisemblable, vu qu'un avion est foudroyé en moyenne toutes les mille heures de vol. Et de nous expliquer que la carlingue joue le rôle d'une cage de Faraday, ce qui en principe la protège.

Interlude : à la recherche des boîtes noires

Pendant ce temps, on se lance à la recherche des fameuses boîtes noires, ces enregistreurs de vol, et le blog Xenius nous explique le 3 juin que tout va être fait pour les retrouver. Comme elles se sont abîmées dans l'océan, probablement à plus de 4.000 mètres de profondeur, la France envoie ses submersibles uniques au monde, qui peuvent aller jusqu'à 6.000 mètres avec trois personnes à leur bord. Il s'agit, vous l'aurez reconnu, du Nautile, crée en 1984 déjà par l'IFREMER.

Mais une question se pose quand même. Pourquoi ne prévoit-on pas que les boîtes noires puissent flotter en cas d'accident ? C'est un un lecteur qui pose la question, et d'autres vont y répondre en expliquant que ces enegistreurs de vol sont pris dans la carlingue et ne peuvent pas se détacher.

Interlude (suite) : des boîtes noires qui flottent

Le lendemain, sur le même blog, on trouve un billet qui raconte que justement, certaines entreprises développe une boîte noire éjectable qui est en est encore à l'étude de faisabilité. L'invention est pour l'instant américaine et l'Europe, qui semble se rendre compte de l'utilité potentielle de cette invention, va sans doute lui succéder !

Je pourrais continuer encore longtemps comme ça, avec par exemple l'hypothèse suivante évoquée par les enquêteurs qui a mis en cause les sondes de Pitot. Est-ce que vous savez ce que c'est ? Eh bien les journalistes non plus, qui se sont rués sur Wikipédia et ont parfois mal traduit le terme (MàJ : David Monniaux a retiré son billet du blog). Tom Roud, encore lui, se souvient de ses travaux dirigés de mécanique des fluides et nous explique tout ça… Etc. etc.

Conclusion

Ce que l'on constate, c'est que les médias ont dû s'escrimer à tenter d'informer malgré le peu d'éléments dont ils disposaient. Les blogs, eux, ont pu couvrir l'événement à leur façon, en apportant des compléments scientifiques ou techniques…

vendredi 19 juin 2009

RPIST, Twitter et tutti quanti

Je serai mardi à Nancy pour les Rencontre des professionnels de l'information scientifique et technique, et c'est la première fois que j'aurai l'occasion de présenter le C@fé des sciences à un public de documentalistes et apparentés. Un public qui se met à découvrir et apprécier notre communauté (de l'ENSSIB qui nous cite dans sa brochure REPERE aux bibliothèques du Centre d'économie de la Sorbonne et de l'université d'Angers qui parlent de nous sur leur blog en passant par des documentalistes ou formateurs de l'université de Bretagne occidentale et de Centrale Lyon qui "favoritent"[1] une présentation antérieure sur les blogs de science ou encore des centres de documentation qui nous incluent dans leur portail Netvibes), et j'en suis ravi — j'espère donc quand même apporter quelque chose de plus à cette occasion ! Mes diapositives sont déjà en ligne sur le blog de l'association.

Le temps passé à cette nouvelle présentation m'a manqué pour écrire sur ce blog mais j'ai une série intéressante (que dis-je, passionante !) dans les tiroirs, restez donc branché. D'autre part, je suis devenu accro à Twitter donc n'hésitez pas à m'y suivre pour bénéficier d'informations et ressources en temps réel.

Je signale par ailleurs que j'ai commis un billet chez nos voisins de la Planète à idées, où j'évoque brièvement la manière dont le blog commence à structurer ma pensée. J'espère que Twitter ne va pas à son tour structurer ma pensée, car là je risque de sombrer dans l'épilepsie !

Enfin, je serai demain (samedi) après-midi au Forum Science, recherche et société organisé par Le Monde et La Recherche (avec une accréditation presse, merci aux organisateurs !) — si vous me croisez avec mon badge du C@fé des sciences, n'hésitez pas à entamer la discussion !

Notes

[1] C'est vrai ça, comment on dit en français ?

vendredi 12 juin 2009

Qui connaît les conférences de citoyens ?

Ceci est un billet paru sur mon nouveau projet de blog collectif, STS en action, destiné à la communauté de recherche en Science, technologie, société. Je le republie ici en guise de produit d'appel mais aussi pour vous faire patienter : je déménage demain (à quelques kilomètres seulement, certes) et donc je risque de ne pas avoir un accès facile à Internet les premiers temps. Merci de votre patience !

Cela ne fait-il pas des années que la communauté STS française travaille et publie sur la notion de "conférences de citoyens" (y compris encore récemment dans la revue Nature) ? N'a-t-on pas eu une conférence de citoyens sur les OGM, puis sur le réchauffement climatique, les nanotechnologies… ? La Fondation Science citoyennes, à laquelle participent des historiens et sociologues des sciences comme Christophe Bonneuil, ne milite-t-elle pas activement en faveur de ce mode de participation du public ?

On pourrait donc croire que les conférences de citoyens font partie du bagage indispensable de tout scientifique ou décideur de ce pays. Que nenni. Si les États généraux de la bioéthique qui se déroulent actuellement y ont fait appel, c'est presque en raison d'un sacré concours de circonstances. Jean Leonetti, le président du comité de pilotage des États généraux, raconte dans Le Monde :

Nous ne voulions pas que ce débat soit confisqué par les experts, les politiques ou les lobbys. Nous voulions faire intervenir les citoyens mais nous ne savions pas sous quelle forme. Un jour, dans un débat, Noël Mamère a évoqué les méthodes scandinaves des panels citoyens. Je suis allé le voir à la fin de notre échange, nous avons discuté et cette idée a finalement été retenue.

encore, c'est presque un échec collectif de la communauté des STS, qui n'a pas réussi à publiciser suffisamment son travail. À moins qu'il faille retenir que le politique (ici, Noël Mamère) reste le dernier maillon, indispensable à l'action ? À méditer…

mardi 2 juin 2009

Qu'est-ce qu'un chercheur-blogueur ? (2)

Après que Bourdieu et d'autres intellectuels ont pointé du doigt les limites de la médiation par les médias, on pourrait s'étonner que les chercheurs ne bloguent pas en plus grand nombre. Évidemment, les vieilles habitudes de la profession et les contraintes de son champ (captivité des résultats, paternité stricte des idées, seuils minimaux de scientificité…) y font encore obstacle mais il y a quelques "success stories" qui nous rendent optimiste. Comme le soulignait André Gunthert en conclusion du Grand Débat EHESS sur la médiatisation du mouvement universitaire : désormais, le chercheur peut changer lui-même son image auprès du grand public et intervenir au long cours pour regagner une voix qui porte. A. Gunthert lui-même, Olivier Ertzscheid, Baptiste Coulmont figurent dans ce panthéon des chercheurs-qui-montrent-ce-que-chercher-veut-dire, mais il ne faudrait pas oublier le sociologue des médias Cyril Lemieux qui blogua pendant la campagne présidentielle 2007 et dont je fus parmi les nombreux lecteurs à regretter l'arrêt. C'est à lui que les sociologues Éric Dagiral et Sylvain Parasie consacrent un article à paraître dans la revue Terrains & Travaux, et je les remercie de m'en avoir envoyé le texte en avant-première.

Leur but, c'est de comparer ce que Cyril Lemieux et les internautes firent de son blog avec ce que l'on considère souvent comme les autouts du blog sur les médias classiques : coût d'entrée plus faible, diversification des contenus, plus grande liberté formelle et meilleure interaction avec le public. Avec l'intérêt supplémentaire que Lemieux est spécialiste des médias et appartient à l'école de la "sociologie de la critique".

Les intentions du blog

D'abord, C. Lemieux explique très clairement (dès son premier billet) qu'il ne veut pas tenir un blog d'opinion et donc parler à la première personne, ce en quoi il s'écarte du blog comme "carnet intime". À la place, il propose des "discours d'inspiration sociologique", quitte à décevoir la rédaction du Monde.fr qui attend un rythme de publication "à l'Assouline" avec des billets rapprochés pouvant être très courts. Le temps de son blog est plutôt celui de l'analyse.

Fidèle à leur "inspiration sociologique", ses billets ne sont pas ceux d'un expert qui assènerait des vérités objectives et marquerait une démarcation avec le profane. À la place, C. Lemieux souhaite conserver le caractère discutable des arguments sociologiques qu'il exposera, afin qu'ils ne soient pas reçus comme des arguments d'autorité et qu'une porte soit laissée ouverte aux réfutations éventuelles. Pour autant, face à des lecteurs principalement non-sociologues, il ne prétend pas ouvrir un espace de discussion sociologique, mais bien plutôt un entre-deux :

L'objectif que C. Lemieux assigne à son blog s'identifie donc à une forme originale de vulgarisation. Il s'agit de proposer à l'internaute d'entrer dans un mode de discussion qui s'apparente, sans s'y confondre, à une discussion scientifique : Parce qu'en fait qu'est-ce que ça veut dire vulgariser ? Ce n'est pas vulgariser des connaissances, c'est vulgariser un mode de connaissance, c'est permettre aux gens de rentrer dans ce régime de discussion scientifique.

Évidemment, une telle posture est plus facilement tenable en SHS qu'en sciences dures et de la nature. Mais il est intéressant de l'avoir en tête.

La réalité du terrain

Avec un nombre de commentaires par billet dépassant régulièrement la trentaine, on peut considérer que C. Lemieux a rempli sa mission. Mais ce ne fut pas sans difficultés : le public ne s'est attaché à son contenu qu'une fois trouvée "sa" forme argumentative, après une petite dizaine de billets. En effet, il a d'abord tendance à écrire comme un chercheur et à soupoudrer les références à la campagne présidentielle comme de simples illustrations d'une parole académique — même si l'iconographie, elles, est plutôt décalée et hétéroclite.

Ensuite, il trouve son ton et l'actualité de la campagne devient le véritable moteur de l'écriture. La formule gagnante est celle-ci : mettre en scène un événement de la campagne ou un fait en apparence très éloigné de la sociologie et l'éclairer par une explication sociologique tirée d’un auteur particulier avant de conclure sur une petite leçon sociologique, exprimée sans autres références théoriques ou concepts supplémentaires. Forme qui lui permet de respecter son pacte de départ en offrant une dose de discutablité sans soumettre l'ensemble de son propos au relativisme des opinions, et à offrir une vitrine des sciences sociales s'appuyant sur de très nombreux auteurs plutôt qu'une pensée académique très spécialisée et territoriale.

Ce travail devient aussi un exercice nouveau pour le blogueur, qui se met à suivre les actualités complètement différemment pour saisir au bond l'idée ou le fait qui inspirera son prochain billet.

Les lecteurs, eux, réagissent plutôt favorablement. C. Lemieux s'efforce d'intervenir le moins possible pour offrir l'espace des commentaires aux internautes et ne pas s'imposer comme expert. À plusieurs reprises, des conversations naissent entre lecteurs qui peuvent même dériver par rapport au billet initial. Peu importe, ce qui compte c'est que les gens s'emparent de la discussion et l'amènent là où cela les intéresse. Les commentaires viennent le plus souvent critiquer ou contester ce qui se dit, mais plus d'un quart relèvent de la discussion et l'analyse… pas toujours dans le sens que l'on attend : C. Lemieux reçoit pour moitié des compliments et des remerciements, bien plus que de critiques, alors que celles-ci fusent entre commentateurs !

En guise de bilan

Alors, où se place Cyril Lemieux dans la typologie proposée par les auteurs :

  • expert (celui dont la parole est objective et politiquement neutre)
  • engagé (celui dont les engagements politiques et moraux s'inscrivent dans la continuité de ses recherches)
  • vulgarisateur (celui qui se fait pédagogue)
  • grand intellectuel (une figure rare incarnée par exemple par Pierre Bourdieu)
  • ou promeneur (celui qui rend compte sur un mode subjectif de son activité et du monde de la recherche) ?

Les auteurs ne répondent pas, sans doute parce que pour eux C. Lemieux ouvre une nouvelle voie, celle d'une "sociologie publique" qui va contre l'injonction souvent adressée au sociologue d'incarner le rôle d'expert du social. Cette forme d'intervention, qui ne s'appuie pas sur la revendication d'une autorité scientifique qui irait de soi, mais sur la mise en œuvre et la mise en discussion d'une compétence proprement sociologique qu'est la capacité à mettre en relation des faits et des interprétations de sciences sociales, semble être faite pour la blogosphère. Elle continue à s'y retrouver dans les blogs de Denis Colombi ou de François Briatte et Joël Gombin — et pour C. Lemieux, elle s'incarne dans la chronique qu'il tient aujourd'hui sur France Culture.

jeudi 28 mai 2009

Qu'est-ce qu'un chercheur-blogueur ? (1)

Le numéro 10 du magazine de vulgarisation étudiante et apéritive Plume! vient de paraître, sur le thème de la culture et médiation scientifiques. On peut y trouver un article par ma pomme, que je vous invite à lire ici-même. L'article s'appuie sur ce que je connais le mieux (les blogs de sciences dures et de la nature qui font la part belle à la médiation scientifique) mais je promets d'aborder les blogs de SHS dans le prochain billet.

Le chercheur-blogueur ne court pas (encore) les rues, et encore moins le chercheur dont le blog mêle recherche en train de se faire, communication vers le grand public et réflexion sur l'activité scientifique… bref, un blog de science. Néanmoins, une longue fréquentation des blogs de science nous fait sentir, derrière la face virtuelle du blog, l'émergence d'un nouvel être hybride. C'est le portrait de ce chercheur-blogueur que nous allons tenter ici, en risquant quelques généralités que l'on n'espère pas trop vaines.

Le chercheur sans trompe l'œil

Quand il blogue, le chercheur échappe aux mythes de la science livresque et froide pour se risquer à livrer en public la science en train de se faire, que Bruno Latour nomme la science chaude. Plutôt que de cacher les coulisses, les enjeux et les controverses de la recherche, il parle alors à la première personne. Exercice difficile pour des chercheurs habitués à gérer un contexte de production et des forces contingentes en privé avant de tout camoufler, dans les arènes publiques, du voile pudique de l'universel. Pourtant, Bruno Latour offre plusieurs raisons d'espérer. Pour lui, l'idéologie scientifique qui cache les coulisses et offre au public un déroulement théorique sans personnage ni histoire (…) n'est pas celle des savants, mais plutôt celle que les philosophes veulent leur imposer[1]. Montrer la science chaude est donc plus conforme à leur épistémologie naturelle mais aussi plus motivant pour eux : pour les scientifiques une telle entreprise apparaît bien plus vivante, bien plus intéressante, bien plus proche de leur métier et de leur génie particulier que l'empoisonnante et répétitive corvée qui consiste à frapper le pauvre dêmos indiscipliné avec le gros bâton des "lois impersonnelles".[2]

En effet, le chercheur s'intéresse précisément à ce qui n'est pas encore un fait ; la source de son intérêt, de sa passion, c'est le tri entre ce qui sera jugé scientifiquement valable et ce qui ne le sera pas[3]. Alors, pourquoi vouloir sans arrêt intéresser le public aux faits, alors que pas un seul scientifique ne s'y intéresse ? Le chercheur-blogueur se met à nu et sans fard, il peut partager plus intelligemment ce qui rend la science et son contenu si riches et si intéressants.

Le chercheur comme guide

Historiquement, l'auteur fut d'abord celui qui "varie" sur les textes précédents au Moyen Âge, puis le créateur de contenu original avec l'avènement du droit d'auteur au XVIIIe siècle, et enfin l’auteur du blog qui tient parfois davantage du commentateur ou compilateur. Les blogs de science n'échappent pas à cette règle et le chercheur-blogueur tend à devenir un guide, dont l'autorité intellectuelle n'est plus liée à sa connaissance brute mais à son réseau social et à sa capacité à naviguer entre les savoirs et les mettre en perspective. C'est ainsi que sur le Bactérioblog, on trouvait en février 2008 un billet sur le tabagisme passif et le risque d'infarctus. Or son auteur est doctorant en bactériologie et rien ne le rapproche a priori de la tabacologie, si ce n'est sa capacité à s'orienter dans la littérature spécialisée et à rapprocher des faits pour en tirer des conclusions relativement solides. En écrivant ce billet, il s'engageait dans la controverse sur la diminution des infarctus du myocarde un mois après l'interdiction de fumer dans les lieux de convivialité et s'érigeait comme un guide sérieux sur le sujet.

Le chercheur comme raconteur d'histoire

Le chercheur qui vulgarise peut adopter deux postures différentes, rarement plus. Ou bien il est professoral, et va s'ériger en redresseur de torts, ou bien il se fait conteur et va se mettre au service des histoires de science pullulant dans sa discipline, son institut ou son laboratoire. Cette seconde figure est de plus en plus prisée par ces documentaires scientifiques qui se débarrassent des éléments de contexte (titres, affiliation institutionnelle et domaine de recherche) pour mettre en scène une parole et une voix (voir par exemple le film "1+1, une histoire naturelle du sexe" de Pierre Morize), mais aussi par des émissions de radio comme "Savanturiers" ou "Kriss Crumble" sur France inter.

Les blogs n'échappent pas à la règle et certains internautes vont favoriser les blogs redresseurs de torts pour affûter leur lame critique et argumentative tandis que d'autres vont préférer un raconteur d'histoire, qui sait mettre en scène son travail et ses savoirs pour donner du plaisir à ses lecteurs. Il n'en reste pas moins que le blog offre un espace de liberté à ces chercheurs-conteurs d'une nouvelle ère, et que le public des internautes sait les accueillir et les encourager[4].

Le chercheur comme discutant

La pratique de la "disputatio" est une des plus anciennes traditions de la scolastique mais la prédominance de l'écrit scientifique comme forme de communication a fait passer au second plan les qualités argumentatives et d'engagement des chercheurs. En particulier, souligne Marie-Claude Roland, depuis que le discours scientifique s'est accommodé d'un "prêt-à-écrire" qui a peu à peu fourni aux chercheurs un ersatz, sous forme de "prêt-à-penser", les privant du goût d'argumenter, de débattre et de s'engager dans des controverses. Résultat : on se retrouve souvent, lors de la Fête de la science ou des bars des sciences, avec des chercheurs qui sont à l'aise dans le monologue mais butent dès qu'il s'agit d'engager la conversation et de communiquer (au sens premier du terme) avec le public. Le blog, parce qu'il accueille les commentaires des lecteurs et favorise l'échange à plusieurs voix, permet de retrouver esprit critique, capacité à formuler et manier des concepts, à défendre ses idées et à se relier à la société qui sont en effet très difficiles à acquérir et à développer dans l'environnement de recherche actuel. Songeons d'ailleurs que les blogs à succès sont souvent ceux où s'échangent de vrais arguments et où le maître des lieux sait se faire aussi bien attaquant que défenseur, opposant ou avocat du diable.

Le chercheur comme être réflexif

Le chercheur est souvent un être schizophrène. Il publie ses résultats scientifiques dans des revues à comité de lecture et réserve ses réflexions sur l'activité scientifique pour les discussions de la pause café ou la liste de diffusion de son institut. Ces deux sphères sont très peu perméables et hormis quelques publications grand public comme "Nature" ou les éditoriaux des revues, les canaux de publication formels sont rarement des espaces réflexifs. Au contraire, le chercheur-blogueur est encouragé à mêler ces aspects pour ne plus séparer artificiellement ce qui le pousse à chercher et le résultat de ces recherches. Ne serait-ce que parce que son public n'est plus segmenté et que sur Internet, tout le monde peut vous lire.

Réconcilié avec lui-même et avec le grand public, le chercheur-blogueur serait-il l'avenir du chercheur ? Nous le croyons, nous l'espérons, et nous l'encourageons !

Notes

[1] Bruno Latour et Paolo Fabbri (1977), "La rhétorique de la science : pouvoir et devoir dans un article de science exacte", Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 13, pp. 81-95

[2] Bruno Latour (2007), L'espoir de Pandore. Pour une version réaliste de l'activité scientifique, La Découverte, p. 278

[3] Bruno Latour, Le Métier de chercheur, regard d'un anthropologue, INRA éditions, coll. "Sciences en questions", 2001, p. 45

[4] Quelques exemples de blogs de raconteurs d'histoire, dont aucun n'est chercheur assez étrangement : Le webinet des curiosités, L'ameublement du cerveau, Tube à essai

dimanche 24 mai 2009

Nouveau titre de blog, nouvelle activité

Je me suis laissé du temps pour m'installer au Royaume-Uni, faire ma transition, laisser décanter tout ça, mais je peux maintenant tout vous dire sur ma nouvelle activité. Si j'ai suivi ma compagne dans son aventure de post-doc expatriée, ce n'était pas sans arrière-pensée. En l'occurrence, me mettre à mon compte pour faire de la prestation de service au monde de la recherche et autour de la culture scientifique. Ou plutôt, créer une entreprise, car l'aventure est toujours plus marrante à deux — et l'heureuse élue est Elifsu. Notre petite entreprise s'appelle Deuxième labo et nous passons beaucoup de temps à la pouponner et à la faire grandir. Beaucoup de temps aussi pour les clients (aventuriers !) qui nous font déjà confiance.

Pour faire simple (et toutes les infos sont déjà sur le site web), nous proposons quatre types de service, qui ne devraient pas paraître incongrus aux fidèles de ce blog :

  • recherche-action autour de l’information scientifique et technique (recherches et synthèses bibliographiques, analyse et cartographie de l'information, veille scientifique et technique…)
  • création de contenu pour le monde de la science (événementiel, mise au point de modules de formation, organisation de colloques…)
  • intervention autour de la culture scientifique (ateliers pour le jeune public, vulgarisation par l'écrit ou le multimédia…)
  • prestation de service pour l’administration de la recherche (montage de projets de recherche, rédaction de réponses à appel d'offre…).

Vous l'aurez deviné, j'essaye de faire de ma passion un métier, quitte à oser un peu et sortir des sentiers battus. On verra ce qu'il en sortira, et en attendant vous pouvez suivre cette aventure sur le blog de Deuxième labo et sur Twitter.

Et tant qu'à repartir sur de nouvelles bases, je change aussi le titre de mon blog comme je l'avais annoncé... en janvier ! Vous voici donc sur "La science, la cité", sous-titre : "Le blog d'Antoine Blanchard, alias Enro". Une des motivations était en effet de faire apparaître un peu plus la personne derrière le pseudonyme, pour des raisons de convergence entre mes activités hors-ligne et en ligne — qui ont tout à gagner d'une meilleure transparence.

Evidemment, vous pouvez réagir à tout cela en commentaire. Mais j'espère que vous continuerez à venir nombreux (suffisamment nombreux en tous cas) sur ce blog ! Merci...

mercredi 20 mai 2009

Histoire de blogs : histoire naturelle de la bonellie

Dans ma chronique de blogs ce mois-ci, j'ai mis à l'honneur l'une des rares blogueuses du C@fé des sciences, Lydie, et son excellent blog "Le destin du pingouin". Là, on peut en apprendre de belles sur "les animaux, leurs vies, leurs amours, leurs drôleries de tous les jours" — et pas seulement les pingouins ! Il y a peu de temps elle nous parlait par exemple de la bonellie

La bonellie, qu'est-ce que c'est ? C'est un animal qui mériterait d'être connu : marin (on le trouve dans plusieurs océans de la planète), de la famille des annélides (comme le ver de terre et la sangsue) et très intéressant pour sa couleur verte fluo mais aussi sa sexualité. La jeune larve de la bonellie est sexuellement indéterminée et selon où le courant la porte, elle va devenir mâle ou femelle, dans une stratégie toujours gagnante : si la larve se dépose sur un fond marin dépourvu d'autres bonellies, elle devient femelle ; mais si elle se pose près d'une femelle, et en particulier la trompe d'une femelle qui peut atteindre 1 mètre 50, alors elle devient un mâle. C'est une substance sécrétée par la femelle qui donne ce résultat ; les femelles bonellies fabriquent donc les mâles, et les aspirent ensuite par leur trompe ; le mâle ne revoit plus jamais la lumière du jour, condamné à vivre dans le sac génital femelle et à féconder 1000 œufs par an.

Et comme souvent, l'histoire continue en commentaire. Cette histoire de dimorphisme sexuel (c'est ainsi que l'on nomme la différence morphologique qui peut exister entre les mâles et les femelles d'une même expèce) est courante dans le règne animal et un lecteur explique en commentaire que c'est une question d'économie d'énergie et de répartition des ressources : la femelle a besoin d'investir dans la production de ses œufs et doit accumuler beaucoup de réserves énergétiques, alors que ce n'est pas le cas du mâle. Deux semaines plus tard, Lydie écrit un nouveau billet pour expliquer plus en détail la différence entre les gamètes mâles et femelles et pourquoi l'investissement est différent dans les deux cas : il s'avère que les gamètes mâles, comme les spermatozoïdes, ne coûtent pas beaucoup à fabriquer et sont donc produits en grande quantité, quitte à ce qu'il y ait du gaspillage ; la situation est différente avec l'ovocyte femelle, qui contient les réserves énergétiques du futur œuf et qui est beaucoup plus rare ; ainsi, une femme produit environ 500 ovocytes fécondables dans sa vie alors que chez l'homme, une seule éjaculation contient environ 200 millions de spermatozoïdes. On comprend donc mieux pourquoi il est important que les femelles soient aussi nombreuses que possible et que les mâles utilisent le moins de ressources disponibles pour les femelles.

Les lecteurs citent d'autres exemples où le dimorphisme est poussé à l'extrême, par exemple la baudroie des abysses où le mâle parasite la femelle et perd progressivement tous ses organes, pour ne garder que ses testicules alimentés par le système sanguin de la femelle. Et puis on a une échappée littéraire inattendue, avec un lecteur qui croit se souvenir d'un roman de Barjavel où les hommes sont devenus minuscules et se jettent sur les femmes pour se faire dévorer. Un autre commentateur confirme qu'il s'agit du livre "Le Voyageur imprudent" dans lequel le héros voyage dans le futur extrêmement lointain et découvre en effet que les mâles se précipitent dans des tunnels où sont diffusés des images de fantasmes masculins, et ils se retrouvent à l'intérieur de femmes de la taille d'une colline, pour féconder les œufs.

Bref, comme l'écrit un lecteur, le règne animal ne manque pas d'idées et on doit plutôt se réjouir de notre sort, nous les humains !